De la libre utilisation de certains concepts winnicottiens dans la pratique éducative

Par Olivier Philippart de Foy

 

Accueillir des personnes handicapées mentales adultes, c’est pour le moins s’interroger sur ce qu’accueillir veut dire. Pour y répondre, sans se noyer dans la circularité des pétitions de principe, il nous échoit, à nous professionnels, de décliner la question autrement : à quoi sommes-nous confrontés en accueillant ces personnes ? 

En déclinant la question ainsi nous changeons de perspective. Le problème du handicap mental ne renvoie plus aux personnes qui le subissent, comme si c’était à elles à en assumer la responsabilité, comme si elles étaient des patients en attente de prise en charge ou des personnes à réparer. Ce problème est ici abordé dans sa réalité ontologique. La réalité du handicap mental est la plus grosse blessure narcissique infligée à l’humanité. Elle renvoie à l’absurde. Elle est l’impensable et restera à jamais impensée en elle-même puisqu’il y va de la déficience du travail du penser. Il ne s’agit pas de rejouer Foucault. Là où le délire du fou est une raison qui déraisonne, la débilité du débile ne déraisonne pas, elle manifeste la difficulté de raisonner, voire son impossibilité. 

Même la logique immanentiste de la Chine s’y noie. Le handicap mental est, à ma connaissance, le seul évènement qui ne débouche sur aucune transformation. Il est une voie sans avenir qui emporte dans son abîme les générations passées. Il faut entendre cette réalité : le handicap mental est avant tout un problème relationnel. Cet évènement est si violent que personne ne peut l’encaisser. Il bouleverse les liens qui se nouent entre l’enfant, les parents, la fratrie, la famille élargie, les amis de la famille, les voisins, les collègues, les administrations et les institutions. 

Ce traumatisme qui tombe sur la relation rebondit sur la personne qui le subit, en ce sens qu’elle fait l’expérience traumatique d’être traumatisante. En effet, la personne handicapée mentale n’est pas celle qu’elle aurait dû être car elle est précisément ce qu’elle n’aurait jamais dû être. Dès sa naissance les regards qu’elle reçoit sont des regards navrés, ennuyés, esquivés ou désespérés. Elle fait la douloureuse expérience d’être source de tristesse pour ceux et celles qui, dans le meilleur des cas, l’investissent et qu’elle aime ! 

C’est à ce double traumatisme que nous sommes confrontés en accueillant ces personnes. Nous avons à répondre à la violence du handicap en tentant d’en diminuer les effets. Mais nous avons surtout à y répondre en tentant de remailler ce qui s’est déchiré ou n’a pas pu être tissé dans l’espace relationnel. 

Il s’ensuit qu’il ne peut en aucun cas s’agir de reformater ou d’occuper des personnes, il s’agit tout au contraire de bâtir un lieu que l’on peut habiter. Pour nous, c’est à partir de ce lieu et en son sein que nous apprenons humblement à faire de cet impensé effroyable un vertige habitable. Ce lieu, vous l’aurez compris, est gros d’illusions. C’est de lui que je vais vous parler. Que mettons-nous en place pour qu’un tel lieu puisse advenir ? La réponse est d’une simplicité enfantine : un tel lieu n’existe qu’à partir du moment où quelque chose peut y avoir lieu pour chacun ! 

Ce lieu est donc un acte. Il n’est qu’en acte. Il n’est qu’à devenir, qu’à persévérer dans son être, qu’à être repris, relancé et rebâti. Ne nous y trompons pas, il ne s’agit nullement de s’agiter afin d’en faire un super-lieu. Que du contraire, il suffit d’y laisser la vie couler. Il n’y a contradiction qu’en surface. S’il ne sert à rien de tirer sur une plante pour la faire pousser, il importe d’en prendre soin pour la laisser pousser. En l’occurrence, il s’agit de cultiver, par-delà toute mélancolie, tout déni et toute résignation, une confiance en la vie. Bâtir et rebâtir un tel lieu, c’est apprendre à séjourner dans la vie tout en se tenant au bord du gouffre de l’insignifiance.   

Hölderlin nous dit que l’homme habite le monde en poète. Heidegger y vient à son tour : un lieu n’est pas n’importe quel espace car un lieu n’est que s’il est habité. C’est en habitant un espace qu’on fait d’une lande déserte un monde, et c’est articulant le ciel, la terre, les dieux et les hommes qu’on habite un espace.  

Mais un lieu n’est pas qu’un simple « espace habité ». Un lieu n’est que s’il s’y passe quelque chose. Le lieu a donc, aussi, à voir avec l’avènement. Pour décrire ce lieu Nishida Kitaro recourt au concept de basho. Il s’agit d’une manière d’être. Ce qui advient dans ce lieu est moins le fait de l’intentionnalité des personnes qui y vivent que de l’émergence d’un nouveau mode d’être qui surgit de ce qui s’y passe. Il s’y agit d’accueillir le moment opportun, de s’éveiller à la vie et de se laisser guider ou porter par elle.

Mais suffit-il d’être pour habiter le monde et être présent à la vie ? N’en déplaise au romantique, cette immédiateté est un fantasme. En effet, si le maître zen peut s’offrir le luxe de suspendre la temporalité afin d’être simplement présent au moment présent, c’est précisément parce qu’il est le fruit du temps. En aucun cas, il ne recouvre un état originel. 

Les personnes handicapées n’ont pas cette chance. Elles sont engoncées dans une atemporalité. Il ne leur a jamais été désigné un horizon. Elles n’ont jamais été appelées à devenir. Elles sont condamnées à vivre un moment sans lendemain. Elles ne suspendent pas la temporalité car elles n’y sont jamais entrées. Leur moment présent est un trou noir d’où rien ne semble pouvoir s’échapper. Il ne suffit donc pas d’être pour savoir vivre le moment présent et séjourner dans la vie, il faut encore savoir veiller, sans défaillir, dans la nuit obscure, où tout est indistinct, afin de pouvoir cueillir l’aurore timide qui ne viendra que si elle est saisie. Mais comment parvient-on à se tenir debout ? 

Winnicott nous dit que l’enfant apprend à unifier son vécu et ses expériences. Il vit d’abord dans un état de non-intégration. Il apprend progressivement à devenir une unité totalisée qui, comme le rajoute J. Mac Dougall, n’est jamais acquise car elle est toujours en voie de totalisation. Or, il n’est pas possible d’unifier un vécu sans passer par autrui. C’est en partant de la vie que nous allons dans la vie mais, pour nous humains, c’est en passant par les autres humains que nous y arrivons. Pour savoir veiller jusqu’à l’aurore, il faut avoir été veillé. Veiller n’est pas que rester debout dans la nuit, c’est aussi être présent à celui qui sommeille, c’est une manière d’être attentif à autrui.

Selon Augustin, au lieu de soi est autrui, car au lieu de soi est l’appel à être. Personne ne devient une personne par soi-même. L’anthropologie confirme cette intuition : la personne n’est pas un état défini en soi. Etre une personne c’est être un arrangement de configurations relationnelles. A son tour Sami Ali y insiste. Ce n’est pas parce qu’il y a de l’espace que des corps peuvent se mouvoir, c’est au contraire parce qu’il y a des corps qu’un espace peut advenir. Or, personne ne fait d’un corps réel (organique) un corps propre (vécu) par soi-même.

Il ne suffit donc pas de dire qu’un lieu n’est que s’il est en acte, que s’il est habitable et que s’il s’y passe quelque chose, il faut nécessairement encore ajouter qu’il n’est qu’à partir du moment où des personnes peuvent justement le bâtir, l’habiter, accueillir la vie et s’y recueillir. Or c’est par et dans la relation que les personnes adviennent à elles-mêmes.

Il revient à Winnicott d’avoir décrit la dimension relationnelle du lieu en le définissant comme un espace potentiel. Cet espace est une aire intermédiaire. Il n’est pas donné mais bien produit par des expériences vécues. Cet espace potentiel est donc éminemment relationnel puisque ce qui le conditionne est l’expérience de la confiance, la confiance en la fiabilité de l’autre. 

Le lieu dont nous parlons est un lieu utopique et u-chronique qui noue dans une dynamique borroméenne un espace, une temporalité et des personnes. Ce lieu est un entre-deux dans la mesure où il n’appartient à personne puisqu’il appartient précisément à chacun. Ce lieu est un espace d’inclusion réciproque de l’intérieur et de l’extérieur où les distinctions entre le dedans et le dehors, l’identité et la différence, soi et l’autre évoluent au fil des dynamiques relationnelles. Ce lieu est paradoxal puisqu’il est à la fois le fruit de la rencontre et la condition de la rencontre. Ce lieu est un contenu-contenant où le temps, l’espace, la rencontre et les personnes qui s’y rencontrent adviennent en même temps. Se noue là l’immanence et la transcendance. Se joue là quelque chose de la périchorèse : au sein d’un lieu relationnel une transcendance d’antécédence se noue à une immanence de reconnaissance. Nous en retirons que penser le lieu à partir du lieu, c’est tenter de penser du lieu même de la relation.  

Mais qu’est-ce que penser depuis la relation et à partir du lieu ? C’est d’abord quitter la position de sujet pour entrer dans la réalité d’un monde partagé. Un monde partagé est une manière d’être. D’une part, dans un monde partagé on n’y rencontre plus l’autre puisque c’est précisément à partir de l’autre qu’on entre dans ce monde. D’autre part, dans un monde partagé on ne fait plus face au monde (et aux objets) puisque le monde est le lieu d’où on vient et où on devient soi, le lieu d’où on peut justement faire face à quelque chose. 

Nonobstant, nous devons rester vigilants. La tentation du romantisme est au cœur des hommes. Le mythe du paradis perdu nous taraudera toujours. Pour le dire en des termes hégéliens, il ne s’agit pas de descendre en deçà de la position subjective pour espérer recouvrer un accès direct et immédiat à « l’âme du monde ». Il s’agit tout au contraire d’aller au bout de la conscience pour accéder à ce que Hegel nomme l’Esprit ; c’est-à-dire à la réconciliation entre la conscience et le monde. 

Nous voyons maintenant un peu mieux ce que peut vouloir dire « penser à partir du lieu ». Penser à partir du lieu, c’est penser avec raison comment faire pour qu’un espace, tel une institution, puisse devenir un lieu où on peut devenir soi.  

Pour avoir la chance de se découvrir comme un soi, pour avoir la chance de sentir quelque chose comme un « je suis » il faut d’abord avoir été porté. Nonobstant, la sensation d’être ne suffit pas à faire de nous des êtres en devenir. Il faut encore que l’on puisse faire quelque chose de cette sensation ; c’est-à-dire que l’on devienne des « sois », des êtres capables de traiter nos sensations afin de persévérer dans notre être et de séjourner dans la vie. 

Au commencement est la relation. C’est de cette toile de fond que se réalisent les premières unifications. Mais c’est cette toile de fond que déchire le handicap mental. C’est donc elle qu’il s’agit de remailler en premier lieu. L’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de partir de cette toile de fond pour progressivement soutenir chaque personne dans son élan vers plus de liberté en lui permettant d’agir, en fonction de ses possibles, dans la vraie vie. Ce n’est en effet que dans la vraie vie que l’on peut se découvrir co-créateur de ce monde qu’on bâtit et qu’on habite. Ce n’est qu’en elle qu’on peut goûter la joie d’être en relation avec soi, le monde et les autres. 

Voyons maintenant comment nous nous y prenons. 

Accueillir, c’est prendre soin, c’est veiller à, c’est se soucier de. C’est à la fois soigner, éduquer et accompagner. Il y va d’une démarche clinique puisqu’il s’agit d’être attentif à chaque personne. Ce travail étrange est improbable. Il dépend de deux conditions de possibilité qui, de prime abord, s’opposent. La condition nécessaire est le mandat qui pose une asymétrie de statuts entre le soigné et le soignant. La condition suffisante est la reconnaissance d’une égalité de personnes. On perçoit l’aporie : comment le professionnel doit-il s’y prendre pour rencontrer chaque personne en tant que personne et non en tant qu’objet de soin ? 

La solution est d’habiter cette tension insoluble. Nous ne sommes pas des passeurs qui, soi-disant, feraient passer du bon côté de la frontière ceux qui, sans leur aide, resteraient du mauvais côté. Nous sommes des passages par lesquels ceux qui sont tombés du monde y reviennent. Selon PJ Labarrière, nous sommes au point nul de la médiation en ce sens que nous ne sommes ni des travailleurs sociaux ni des êtres humains parce que nous sommes très précisément des travailleurs sociaux et des êtres humains. C’est en rencontrant en personne la personne qu’on la relie, et qu’on se relie, à la communauté humaine. 

Le concept de neutralité professionnelle passe à la trappe. Il ne s’agit plus de maintenir des distances ou de garder des frontières mais au contraire de s’impliquer dans la relation avec sincérité : avec notre corps, nos affects, nos rêves, nos blessures et nos espoirs. Il importe évidement de ne pas s’y perdre. On ne peut devenir idiot avec les idiots ! Aristote nous permet d’éviter cet abîme. Grâce à son modèle d’emboîtement des âmes, selon leur niveau de complexité, nous posons le schéma suivant : sur un premier niveau nous sommes à 100% des personnes et, sur un second, à 100% des professionnels. Sans le moindre paradoxe, nous sommes humains à 200% ! 

Qu’est-ce à dire ? Prenons une situation triviale : un père qui joue au cheval avec son fils en le prenant sur ses épaules. Ce père doit réellement jouer sans quoi il reste en dehors de la relation. Mais il lui échoit de se souvenir que si l’enfant peut croire qu’il est un cheval, lui, doit savoir qu’il joue, sans quoi il délire. En fait, il joue réellement mais avec maturité. Il ne nie pas la part d’enfance qui vit en lui, il la sursume. C’est cette dialectique qui lui permet, à l’instar de « la mère suffisamment bonne » de mettre une partie de sa libido en jeu afin de partager un réel moment de joie avec son enfant. 

Si nous avons trouvé la manière d’habiter la tension qui relie la personne et le mandat, nous n’en savons pas, pour autant, plus sur la fonction soignante. L’analyse institutionnelle décrit l’isomorphisme qu’il y a entre l’équipe des soignants et l’équipe des soignés. Mieux, elle nous apprend que les soignés exercent eux aussi une fonction soignante. La frontière entre les deux équipes n’est ni affaire d’ontologie (de personne), ni affaire de fonction (de statut). C’est une affaire de responsabilité. Prenons un exemple. Pourquoi sont-ce toujours les éducateurs qui sont devant dans la camionnette ? Dès qu’on interroge la frontière, on voit que toutes les places sont interchangeables sauf une, celle du conducteur. Par contre, il n’y a aucune raison à ce qu’on ne partage pas tous une même douche lors d’un camp. 

Nous sommes tous égaux en tant qu’êtres humains pleinement immergés dans l’existence, en tant que frères en humanité, mais nous sommes différents de par notre statut. Il y va de notre mandat, mais il y va plus fondamentalement d’une transcendance d’antécédence au sens où nous sommes comme « des grands frères » plus responsables qui prenons soin de nos « petits frères » moins responsables. 

Il s’ensuit que si être attentif à l’autre est l’appeler à répondre et, partant, à exercer sa responsabilité, là où il le peut, nous devons admettre que cette frontière soit mobile. Il faut une transcendance pour qu’un appel puisse avoir lieu, mais il faut accepter que la réponse la remette en question. 

En outre, en acceptant cette dialectique qui articule une transcendance d’appel et une immanence de réponse, nous laissons de la place à ce qui dans les relations peut exercer une fonction soignante. Un soignant peut soigner sans le savoir puisqu’il n’est pas transparent à lui-même et qu’il ne peut savoir ce que « prend » de lui le soigné. Un bénéficiaire ou un travailleur qui n’appartient pas à l’équipe éducative peut exercer une fonction soignante – en prenant le temps de parler ou en manifestant un signe de sympathie, par exemple. Mais il se peut aussi que ce soit le monde lui-même qui l’exerce : il arrive que l’activité, le travail de la matière, certaines conditions climatiques, un contact avec la nature, une ambiance ou encore une relation avec un animal soignent. L’expérience du monde peut offrir une joie qui nous réconcilie avec la vie.  

Nous sommes donc moins des agents et des acteurs que des veilleurs et des poètes. Ce n’est pas de nos intentions qu’advient une ouverture vers ce que Nietzsche appelle la Grande Santé, mais de nos attentions. C’est cette attention portée à chaque instant à chaque personne qui nous permet de saisir le moment où s’entrouvre une lueur de vie. On l’aura compris, il ne suffit pas de donner des soins ou de monter des projets, il faut encore et surtout prendre soin des personnes et des relations.  

Comment faire ? Suffit-il d’une once de bienveillance ? Non, il ne s’agit en aucun cas de morale ! Nous nous référons à la parabole de la syro-phénicienne. Pour rappel : Jésus sort des frontières et rencontre une femme qui lui demande une bénédiction. Il la rejette violement en lui disant qu’on ne donne pas le pain des enfants aux chiens. Elle lui répond qu’on n’empêche pas un chien d’happer les miettes qui tombent. Il lui dit alors qu’elle a raison et que sa foi est grande. Ce qui importe est que, à ma connaissance, c’est le seul texte où un sage n’a pas le dernier mot. Ce récit montre que la foi de cette femme est plus grande que la sienne car, lui, il s’était enfermé dans ses certitudes. Là aussi, c’est par la relation et au sein de la relation que tout se joue. Nul n’en ressort indemne ! Chacun est altéré par l’altérité de l’autre. 

Tout est donc affaire de relation. La question est de savoir comment faire pour ne pas devenir fou, pour ne pas devenir un « fol en Dieu » et embrasser le lépreux. Nous sommes face au traumatisme. Comment faire pour résister à l’appel du gouffre et ne pas se laisser avaler par les ténèbres, la mélancolie et le désespoir ? Comment faire pour accepter notre impuissance à sauver autrui de ce qu’il vit ? Et partant, comment faire pour éviter de dénier la réalité ? 

Winnicott nous prévient : il y a deux modes de pathologie : le délire et la résignation. La santé réside dans la capacité à relancer les dés. Guérir est faire en sorte que quelque chose circule à nouveau. Rien n’est plus important que de (re)trouver la joie de la créativité, la joie de vivre et de penser, d’aimer et d’agir. Sans cela, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, ajoute-t-il ! 

Mais comment faire pour relancer la créativité d’une personne qui est à l’étroit dans son être ? Les personnes que nous rencontrons sont si souvent mal à l’aise dans leur corps, si maladroites dans leurs comportements et si empêtrées dans leur être. Certaines sont des singes savants, d’autres des clowns blancs. Leur corps, lui-même, porte la marque de leur peur d’être vue, de leur honte d’être, et de leur gêne de vivre. 

On ne guérit pas d’un handicap mental. Il est alors tentant d’en appeler au moment présent, à la sensation ou au bien-être, mais rien de cela ne suffit à faire d’une vie une vie qui vaut la peine d’être vécue. Qui voudrait d’une telle vie ? Cependant, peut-on espérer plus sans dénier le réel ? Peut-on réellement croire en une politique de l’autonomie ? Suffirait-il d’acquérir des compétences pour accéder à une vie bonne ? Suffirait-il de changer les termes et de parler de client ou de personne en situation de handicap pour éradiquer la réalité du handicap ? 

Winnicott y insiste, « la santé est incompatible avec le déni de quoi que ce soit ». N’y aurait-il alors qu’à se résigner ? La situation semble être sans issue… à moins que la question ne soit mal posée ? In fine, en quoi le handicap empêche-t-il d’entrer dans la vie et dans la joie ? La réponse est simple, c’est Tolstoï qui la donne, « il n’y a de bonheur qu’à être partagé ». La question est alors de savoir comment créer un monde en commun. Qu’est-ce qui fait qu’un monde est commun ? 

Winnicott décrit la fonction constitutive de l’illusion. L’illusion est ce par quoi l’enfant entre en confiance dans le monde. Cette expérience n’a lieu que s’il est relayé. L’enfant croit créer le sein dont il a besoin sur fond d’un sein qu’il trouve. L’objet transitionnel est un créé-trouvé. On n’insiste pas assez sur le fait que pour que le sein soit un créé-trouvé il faut qu’il ait été présenté. Il n’y a pas que le bébé qui illusionne. La mère doit elle aussi illusionner pour rencontrer son enfant : croire en son devenir. Hélas, il arrive que ces deux illusions ne se rencontrent pas. Le bébé peut être trop lent à répondre, la mère peut se lasser et ne plus lui parler au moment où il en devient capable ! Ce qui se brise ici est l’illusion fondamentale : soudainement on découvre qu’on ne peut plus croire en la vie ni en notre capacité à vivre. Certes, il échoit à tout être humain de faire l’expérience de la finitude. Cette expérience est balisée par la culture. La culture est une illusion par laquelle nous donnons sens à la vie. Mais quel sens peut-on donner à la naissance d’un enfant handicapé ?  Et surtout, comment dans cette désillusion, illusionner quelque chose de positif afin de pouvoir lui présenter cette confiance de base sans laquelle il ne pourra ni s’épanouir ni trouver de la joie à vivre ? 

On ne peut chercher cette joie sans partir de la réalité, sans quoi il n’y va pas d’une illusion, mais d’une hallucination. En l’occurrence, nous devons démarrer du handicap. En parler est affronter directement la blessure. Nous tentons d’y rejoindre la personne et sa famille. Il s’agit d’abord de mettre la famille en confiance afin qu’elle nous confie leur enfant et qu’elle accepte qu’il puisse s’engager dans une vie réelle. Nous tentons de rejoindre la famille et la personne dans leur blessure en leur montrant que nous n’en avons pas peur, et, que puisque nous n’en n’avons pas peur, nous n’allons pas fuir. 

Ensuite nous allons à la rencontre de la personne handicapée. N’étant pas blessés comme ses parents le sont, nous permettons à la personne handicapée de tester plus facilement notre fiabilité tout en lui montrant notre faillibilité. Nous ne cherchons pas à être des superhéros. Tout au contraire, c’est en acceptant d’être touchés par son désarroi que nous lui montrons notre fiabilité. Progressivement en tissant une relation de confiance, nous lui montrons qu’il y a, pour elle aussi, une vie qui mérite d’être vécue à portée de main. 

Nous en revenons ainsi tout naturellement au lieu. Un lieu est un espace potentiel qui permet à chacun de cheminer dans l’existence à condition d’y être en relation. L’enjeu est double : créer un espace porteur et y proposer des projets signifiants. Un espace est porteur à partir du moment où il nous permet de nous y appuyer et de nous y laisser porter. Il y va de l’institution. Instituer est faire tenir debout. A la suite d’un incendie, nous avons vécu l’exode. Nous avons été accueillis dans d’autres espaces mis à notre disposition. Nous n’avons jamais aussi bien perçu combien l’institution est constitutive. C’est elle qui fait de nous des nomades ou des sédentaires et non des naufragés. Habiter un lieu, c’est en prendre soin, y faire passer une frontière entre un dedans et un dehors, y poser des différences, s’inscrire dans la temporalité, y instaurer des rituels, y poser du « mobilier » et le décorer en lui donnant sens et valeurs. Un projet est, quant à lui, signifiant à partir du moment où il nous permet de nous sentir être réels dans un monde réel – il y a une immense différence entre faire des crêpes pour occuper un après-midi et préparer des crêpes pour le repas de midi. 

Afin de donner corps à ces invariants anthropologiques nous construisons des dispositifs institutionnels qui nous permettent de ne pas glisser hors du monde. Nous avons institué ce que nous nommons « l’Assemblée du Petit Peuple ». C’est un espace de parole. Chaque personne qui fréquente notre centre y est invitée, qu’elle soit une personne handicapée ou un professionnel. Y vient qui veut. Aucun sujet n’est interdit. On y parle du quotidien, on y règle des problèmes et on y prend des décisions. On n’y décide pas tout, car certaines questions relèvent d’autres niveaux institutionnels (équipe éducative, direction, Conseil d’Administration), mais néanmoins on peut y exiger qu’on en rende compte. 

Nous avons institué des ateliers basés sur le vivre-ensemble : un atelier cuisine où nous cuisinons le repas de midi que nous partageons ensemble ; un atelier de construction (travail du bois) et de jardinage (aménagement intérieur et des alentours) ; un atelier vie-quotidienne dans lequel nous prenons en main la gestion du quotidien (on y réalise selon la saison des confitures, des spéculoos et du jus de pommes ; et on y réalise aussi les décisions prises en Assemblée, la décoration d’un local par exemple). 

Nous travaillons avec des partenaires. Nous avons une personne qui donne un coup de main dans une boutique de seconde main ; nous en avons une autre qui seconde l’institutrice maternelle du village. Nous montons enfin des projets, disons, plus aventureux (camps, pèlerinage à Compostelle, trekking dans l’Atlas, descente du canal de Nantes à Brest en kayak). 

Nous avons également institué un atelier expressif ainsi que deux ateliers plus « thérapeutiques » : un atelier corps et un atelier réflexif. Dans le premier nous aidons la personne à unifier son vécu et ses expériences. On y fait de la psychomotricité, du massage et du yoga. Dans le second, on l’aide à élaborer son vécu et ses expériences en la mettant en situation. On y écrit son cahier de vie, on y regarde des films et des documentaires qu’on commente, on y rédige un périodique, on s‘y informe et on y débat des questions de la vie.  

Nonobstant, nous devons rester vigilants. Ces dispositifs ne doivent pas nous permettre de nous cacher derrière eux. En aucun cas il ne s’agit de les faire fonctionner. Ils ne sont que le moyen par lequel nous donnons corps à des projets de vie. Il y a donc lieu d’être à l’écoute de ce qui s’y joue. Il convient aussi d’éviter de fonctionner soi-même, de s’adapter à ces dispositifs, de ne penser qu’à la tâche et à son résultat. Nous devons veiller à ne pas glisser dans la lassitude – ce que Sami Ali nomme le banal. Il s’ensuit que penser la fonction soignante dans sa dynamique nous interdit d’organiser notre travail d’accueil selon une approche managériale et protocolaire. 

Par ailleurs aucun projet signifiant ne convient aux personnes plus lourdement handicapées. Ces personnes nous rappellent l’importance de l’ambiance. Il ne s’agit pas d’aller en deçà de la signifiance. L’ambiance semble en être la toile de fond, mais c’est erreur car elle en est le fruit. Sans être investi par de la signifiance, un lieu reste un espace vide et anonyme qui débouche sur un non-lieu. Pour qu’on puisse se sentir bien dans un lieu, pour qu’on puisse s’y sentir chez soi, il faut qu’un lieu parle. Il importe de laisser couler la vie et d’écouter ce qui se passe. Nous invitons les personnes handicapées à se promener librement dans les bâtiments et dans le jardin afin d’y créer des espaces de ressourcement et, plus simplement, d’y vivre. Cette invitation est également adressée aux travailleurs. 

Il est essentiel que les travailleurs puissent se sentir en confiance sur leur lieu de travail. Il l’est encore plus pour les soignants. En effet, il est impossible de faire vivre un lieu si on n’y met pas de notre vie personnelle. Il faut accueillir ces parts de notre vie. En outre, les soignants sont invités à insuffler ce minimum de joie dont nous avons tous besoin pour s’en remettre en confiance à la vie. Cette tâche est la tâche primordiale. Dans l’hommage rendu à Montserrat Figueras, J. Savall insiste sur l’importance de la berceuse. Il faut transmettre qu’il est bon de vivre et qu’on peut s’en remettre en confiance à la vie. Porter est chanter la vie. 

Nous ne pouvons pas rester à l’infini assis sur le bord du gouffre. Survivre à la folie et à l’absurde n’est pas encore vivre. Nous sommes envoyés au front, mais de ce front nous pouvons en revenir car on ne revient pas du handicap. Nous devons l’habiter pour en faire autre chose qu’un gouffre : le décorer, y jeter des couleurs, y faire résonner des rires, y chanter et y faire pousser des fleurs. Mais comment faire pour quitter tout ressentiment et pour passer des passions tristes aux passions de la joie ? C’est en chantant, en douceur ou avec violence, qu’une plainte se transforme en complainte. C’est en faisant vibrer notre âme – au sens où selon, le poète Salah Stétié, l’âme est ce qui ne guérit pas -, que nous faisons chanter la vie.  

Pour donner corps à la joie et sursumer le traumatisme, nous avons, nous aussi, tout autant que les soignés, besoin de projets signifiants. C’est donc là dans ce même besoin d’illusion (voire cette même illusion) que nous nous retrouvons travailleurs et bénéficiaires. Cette illusion est ce par quoi nous parvenons à donner du sens à ce que nous faisons ensemble et ce par quoi nous parvenons à y croire. Cette illusion fonctionne comme un horizon régulateur. Notre illusion est de croire qu’il est possible de construire avec les personnes handicapées mentales un monde en commun où il fait bon vivre ensemble. Cette croyance est essentielle puisque c’est par elle que nous mettons en confiance les personnes handicapées lorsqu’elles se lancent dans leurs projets. C’est en créant cette confiance nous-mêmes et pour elles que nous les aidons à prendre confiance en elles-mêmes et, en retour, c’est par la confiance qu’elles mettent en nous que nous parvenons à créer cette confiance dont nous avons, nous aussi, besoin. 

La croyance en ce monde commun nous donne la force et le courage d’aller à leur rencontre et de nous proposer comme support.  Il n’y a rien d’humain qui ne nous concerne puisque nous sommes tous des humains. L’expérience même de ce qui est inhumain est humaine en ce sens qu’elle dit quelque chose de l’humain. Nous partons de l’idée que les problèmes que rencontrent les personnes handicapées sont les mêmes que ceux que nous rencontrons – ce qui diffère est la capacité à les résoudre. Il y va des mêmes questions existentielles : la mort, la sexualité, la joie, l’amour… 

A l’instar du psychanalyste qui met son appareil psychique en partage, nous nous impliquons nous aussi dans la relation à ceci près que si nous mettons en partage notre appareil psychique, nous mettons encore en partage notre mental et notre corps. Il s’agit de « penser » avec ces personnes ce que, seules, elles ne peuvent penser. Il y va ici des fonctions phoriques. Mais avant de « penser » un vécu il faut bien souvent l’éprouver avec elles. Elles sont si souvent trouées au sens où les fonctions de leur « moi-peau » sont défaillantes. Nous devons fréquemment être le contenant de leurs vécus déstructurés. En fait, elles déposent en nous toutes sortes de choses : des morceaux non-pensés, des projectiles, des trous noirs, des vertiges, des angoisses, des douleurs, des monstres chtoniens et bien d’autres ectoplasmes. Il nous échoit de les « penser », de les éprouver et de les élaborer. Il nous arrive alors de faire du symptôme et des cauchemars. Il nous arrive aussi parfois de tomber « malade » et d’avoir mal dans notre corps à leur place ! 

Mais nous ne sommes pas que des « contenants » vides prêts à réceptionner ce qui y est déversé. Nous sommes aussi des « contenus », des hommes et des femmes d’expériences. Des êtres qui, en s’appuyant sur leur propre traversée des difficultés de la vie, témoignent de la possibilité de la relève. C’est par ce témoignage que nous nous rencontrons de personne à personne. C’est en nous impliquant en première personne dans les relations que nous nous découvrons frères en humanité. Car c’est en transmettant notre manière d’éprouver la vie que nous permettons aux personnes handicapées de s’y reconnaître et, partant, pour celles qui le peuvent, de transmettre, à leur tour, leur savoir « vivre ». C’est ainsi qu’elles prennent leur place dans l’ordre des générations. Bref, c’est en passant les uns par les autres que nous nous humanisons les uns les autres.  

Ce travail est ardu car il en demande beaucoup aux soignants. Pour permettre aux soignants de soigner, il faut que l’institution soigne aussi les soignants. Comment demander à un soignant d’être attentif à autrui si on ne lui accorde pas cette même attention ? Les soignants ne peuvent soigner qu’en se soignant. Pour ce faire, il faut créer une politique institutionnelle particulière. C’est à la ligne hiérarchique à indiquer le chemin. Le directeur doit assumer une fonction soignante vis-à-vis de son équipe soignante tout comme il l’assume vis-à-vis des bénéficiaires. 

Nous utilisons les grilles d’analyse, les méthodologies et les dispositifs, que nous avons institués pour soigner les soignés, pour aborder les problèmes que les soignants rencontrent. Sur cette scène, on se met aussi à l’écoute de ce qui se dit tant par des paroles que par des symptômes. Nous accordons une attention toute particulière à ce qu’on nomme « les risques psychosociaux » et nous nous interrogeons sur la part de souffrance que le travail peut engendrer au sens où C. Dejours dit que travailler, c’est faire l’épreuve du réel, de ce qui résiste .

Nous avons appris à travailler en équipe. Nous avons appris à nous faire confiance et à être bienveillants les uns vis-à-vis des autres. Pour ce faire, nous avons institué des espaces de réunion différents. Dans certaines réunions on y prend des décisions, dans d’autres on y parle de nos vécus, dans d’autres encore on y aborde des points théoriques. Nous avons également mis en place un plan de formation. Nous faisons appel à un superviseur. Nous animons des journées pédagogiques et des réunions thématiques. Nous participons à un comité éthique interinstitutionnel. 

Grâce à ces dispositifs nous parvenons à décrire les enjeux relationnels qui se jouent entre les personnes qui forment le Petit Peuple des Coquelicots. Nous nous inspirons de la démarche phénoménologique, à ceci près que nous tentons de décrire la situation du point de vue de la relation : que se passe-t-il ici ? à quoi suis-je renvoyé ? Comment définir la part de transfert objectif de la part de transfert subjectif ? Comment éviter l’envie de représailles ?

Ces questions sont abyssales. D’autant plus que les personnes handicapées présentent souvent des troubles associés. Nous accueillons des personnes qui présentent des troubles de comportement, des problématiques psychotiques et des traits autistiques. Nombreuses sont celles qui font du transfert partiel. Elles déposent une partie de leurs « vécus » auprès de certains travailleurs et une autre auprès d’autres. Elles clivent ainsi l’équipe. Nous le constatons en réunion lorsque nous prenons conscience que nous avons des lectures totalement différentes de la personne dont nous parlons. Nous avons alors la lourde tâche d’unifier entre nous ce que la personne se doit de diviser pour des raisons qui restent cachées. Ce n’est qu’à la suite de ce travail de réunification que nous pouvons rejoindre la personne ; soit en assumant ce clivage de manière consciente (en lui attribuant par exemple un « allié ») soit, si elle en est capable, en lui proposant de déconstruire avec elle son scénario. L’essentiel est que nous ne nous divisions pas réellement afin qu’elle puisse découvrir qu’une réunification est possible sans causer de dégâts et/ou que nous savons résister à ses attaques et/ou au chaos qui l’habite.  

Néanmoins, ce projet a ses limites. La souffrance en est une. Chacun a ses limites qu’on soit soigné ou soignant. Certaines personnes refusent d’entrer dans la subjectivation ou d’y faire un pas de plus. D’autres n’en peuvent plus de porter. Il est difficile de lâcher le morceau. On se croit être les seuls à pouvoir encaisser la « folie » ou la violence de telle personne. C’est ainsi que nous nous enfermons parfois avec elle (et parfois avec sa famille) dans une impasse. Nous supportons encore avec difficulté l’écart qu’il y a entre les valeurs de notre projet et celles du monde extérieur. Puis, il y a enfin, la petite lâcheté trop humaine qui nous fait préférer le divertissement à la liberté… 

Ces limites tiennent lieu de conclusion car en nous ramenant à une même condition humaine elles nous apprennent à exercer avec humilité notre « métier d’homme ».

 1) Philippart de Foy, O., Des missions institutionnelles ou démissions institutionnelles ? Dans L’Observatoire, N°68, Liège, 2011 
2) Margel, S. beati pauperes spiritu, dans Les figures de l’idiot, Rencontre du Fresnoy, Ed, L. scheer, 2004.
3)Guinamard, I., Lupu, F., En Chine, les deux faces du handicap, dans Le handicap au risque des cultures, sous la direction de Gardou, C., Eres 2010.
4) Heidegger, M., Bâtir, habiter, penser ; « … l’homme habite en poète .. », dans Essais et conférences, Gallimard, 1958
5) On y retrouve le nœud borroméen de Lacan (le réel, l’imaginaire et le symbolique), celui de l’anthropologie (individu, nature, culture) et la structure relationnelle de Sami Ali (espace, temps, rêves et affects).
6) Philosophie japonaise, Vrin, 2013.
7) Winnicott, La nature humaine, Gallimard, 1990.
8) Mc Dougall, J., Le théâtre du corps, Gallimard, 1989.
9) Marion, JL., Au lieu de soi, l’approche de saint Augustin, Puf, 2008.
10) Baschet, J., Corps et âmes, une histoire de la personne au Moyen-âge, Flammarion, 2016.
11) Sami Ali, Corps et âme, pratique de la théorie relationnelle, Dunod, 2003.
12) Winnicott, D.W., Le lieu où nous vivons dans Jeu et réalité, Gallimard, 1975.
13) Il n’appartient ni à l’un ni à l’autre parce qu’il appartient à l’un et à l’autre, mais il n’appartient pas non plus simplement aux personnes car il appartient en réalité aux personnes, à l’espace, au temps, à leur rencontre et à la part de silence (voire à la part de ce qui reste en retrait et à l’infondé). 
14) Cf. l’espace imaginaire, Sami Ali, Corps réel, corps imaginaire, Dunod, 1997.
15) Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, Gallimard, 1993.
16)Labarrière, PJ., Le discours de l’altérité, puf, 1982 ; Le christ avenir, Desclée, 1983.
17) Aristote, De anima : l’âme intellective contient l’âme motrice qui contient elle-même l’âme sensitive. 
18) Philippart de Foy, O., Relation humaine relation éducative, une réconciliation impossible ? dans Ethica clinica, n°56, 2009. 
19) Cf les travaux de Tosquelles et de Oury. 
20) On sait que l’ordre du langage impose une asymétrie des places (je ne peux être émetteur et récepteur à la fois), mais on ne peut oublier que par essence le langage est dialogique car il n’a de sens qu’à sursumer cette asymétrie.
21) Le terme guérir est justifié car il maintient la double réalité : le soignant guérit quelqu’un qui guérit.  
22)  Le concept d’individu sain, dans Conversations ordinaires, Gallimard, 1988.
23) Augé, M., Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Le Seuil, 1992. 
24) Stétié S., En un lieu de brûlure, Ed. R. Laffont,2009. 
25) Philippart de Foy, O., Eclat(s)s de confiance, Allocution donnée dans le cadre des conférences organisées par le Groupe d’études winnicottiennes de l’ULG, (L. Notturni), Liège, 2012
26) Anzieu, D., Le penser, du moi-peau au moi-pensant, Dunod, 1994.
27) L’éducateur est le seul travailleur social mandaté à toucher le corps d’autrui sans que ce ne soit pour un soin. Cf. O. Philippart de Foy, L’espace de l’éducateur, dans L’Observatoire N°63. Liège, 2009. 
28) Phoriques, sémaphoriques et métaphoriques. CF. Roussillon R., Le transitionnel, le sexuel et la réflexivité, Dunod, 2008. Dans Dépasser les souffrances institutionnelles (PUF, 2013) D. Robin ajoute la fonction euphorique qui advient lorsque nous goûtons la joie de trouver un nouveau sens. 
29) Cf. les travaux de Anzieu, D.
30)Kaës, R., Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Dunod, 2012.
31)Labarrière, PJ., Le discours de l’altérité, PUF, 1982.
32)En l’occurrence, je travaille la porte ouverte, ce qui permet à n’importe quelle personne de venir me trouver. 
33)Dejours, C., L’évaluation du travail à l’épreuve du réel, INRA, 2003.

Migrants en souffrance : à quel environnement se fier ?

Par Odette Puechavy

Migrants en souffrance : à quel environnement se fier ?

Accueillir :  « Offrir un petit morceau de monde intelligible et fiable » 

En 2015, 2016, des milliers de personnes fuyant la guerre, ou la tyrannie de certains despotes frappaient aux portes de l’Europe. Mais l’Europe, ne savait pas comment accueillir cette marée humaine, le spectre du djihadisme alimentant la peur de l’étranger. 

Calais, depuis quelques années déjà était une zone où venaient s’échouer les migrants rêvant d’Angleterre. Les solutions politiques pour résorber ce qui a été nommé la « jungle de Calais », se suivaient avec des succès éphémères… c’était dans cette perspective de recherche de solutions, que des nouvelles structures ont été mises en place pour désengorger Calais, et dont Pouilly faisait partie. Le foyer de Pouilly, a été volontairement créé en zone rurale, sous l’impulsion de monsieur Caseneuve, alors ministre de l’intérieur, avec mission à la directrice d’inventer, avec son équipe, un lieu de vie, pour recevoir les migrants qui avaient accepté d’y venir …

La première année de travail en tant qu’analystes bénévoles au foyer AT- SA (Accueil Temporaire – Service d’Asile), s’inscrivit dans l’ambiance de cette expérience, mobilisée par la recherche du meilleur accueil possible, à offrir aux migrants. Quel asile pour des personnes, doublement trahies par leur environnement : celui d’origine effondré et, celui d’accueil qui se dérobait, les maintenant, jusqu’ici, dans l’errance ? Nous travaillions, Mireille et moi, en binôme, dans une salle, à l’intérieur du foyer. L’accueil, tel qu’il se dessinait au fil des jours, ne consistait pas seulement, à ouvrir la porte du foyer. Il se construisait dans le tissu relationnel à l’intérieur et à l’extérieur du foyer, charpenté par une exigence de sécurité, de confiance dont l’équipe avait le souci. Nous participions à ce travail collectif du « care », c’est-à-dire du « prendre soin » des personnes, avec nos outils d’analystes. Pour offrir, à notre niveau, un petit morceau de monde intelligible et fiable aux migrants, nous accueillions dans notre lieu, très vite saisi dans sa spécificité de consultation thérapeutique, ceux qui le souhaitaient. Parole libre où les récits sont crus, reçus dans le respect du secret de l’intime. Travail d’écoute, de holding pour surmonter des vécus traumatiques. Selon la culture du patient, son degré de maturité personnelle au moment du traumatisme, l’aide pouvait viser à : – ranimer l’espoir, – se débrouiller d’une détresse paralysante en essayant de mettre des mots sur sa douleur , – garder vivant en soi le souvenir des siens, – diminuer le poids de la solitude, et de la culpabilité d’être parti en laissant des êtres chers au pays etc…

Aujourd’hui, en 2018, nous continuons d’avoir avec l’équipe, ce temps de réflexion autour de l’accueil. Nous rencontrons des migrants, qui administrativement arrivent avec des statuts différents, mais qui, comme les premiers, ont été contraints à l’exil, pour préserver leur vie. Les migrants d’aujourd’hui, comme ceux qui les ont précédés, ont pour bagage leur douleur, et ou, leur souffrance, leur détresse mais aussi un fantastique élan vital par eux-mêmes souvent ignoré.

Quels concepts, pour penser cette clinique du trauma

dans une consultation thérapeutique ? 

Ici, Winnicott vient à mon secours, avec les fruits de l’expérience éprouvante que fut, pour lui le travail de s’occuper des enfants évacués, durant la seconde guerre mondiale. Cette épreuve va enrichir sa clinique, et il va élargir sa théorie du développement émotionnel en y déployant les concepts de tendance antisociale et de déprivation. 

C’est en m’appuyant sur ces concepts que je me permets une lecture possible des symptômes, somatiques ou psychiques présentés par les patients migrants, non du côté de la pathologie (avec une valeur diagnostic) mais du côté de l’expression d’une angoisse extrême. Recevoir les symptômes comme mode principal d’expression de l’angoisse n’exclue pas leur prise en charge thérapeutique médicale classique par le médecin généraliste (somnifères, anxiolytiques et antidépresseurs apportent un grand apaisement, quand ils sont acceptés). Cela fait partie du « prendre soin » global. 

Mr X (33ans) : dans les moments de crise, il devenait paranoïaque et s’attaquait aux résidents du foyer, terrorisant son monde ! C’était, au tout début de son arrivée au foyer, sa façon d’exprimer une angoisse terrorisante liée au vécu qui a provoqué sa fuite vers l’Europe. C’était un symptôme qui céda rapidement au cours de sa prise en charge, dès que l’énorme quantité d’angoisse pris sens dans son histoire personnelle, et qu’il put de nouveau accéder à la partie saine de sa personnalité. Cela n’exclue pas son fond de personnalité paranoïde.

1°) Qu’est-ce que la tendance antisociale va ouvrir à la compréhension et à l’élaboration dans la situation de Mr X ?

Bref retours à la définition de ce concept winnicottien avec Laura Dethiville (dans « La clinique de Winnicott »)dont j’ai repris quelques formulations :

La tendance antisociale c’est le nom donné par Winnicott, à un moment de l’évolution du développement émotionnel (concern). Moment où l’enfant cesse d’être « ruthless » (sans égard) et entre dans la sollicitude, moment où pour l’enfant, s’opère sur la même mère la fusion des mouvements agressifs moteurs et des impulsions libidinales. Dans le vécu fantasmatique, l’enfant salit, attaque, vole la mère, crée le chaos et se jette sur le sein avec avidité.

La tendance antisociale peut être observée à tout âge. Elle se manifeste selon deux grands axes : – le vol ; recherche de l’objet perdu (remake du processus « créé-trouvé » … éprouver à nouveau la capacité de créer). – le penchant à la destruction ; recherche d’un environnement indestructible (récupérer l’environnement qui a fait défaut)

Quand les choses ne sont pas seulement fantasmatiquement vécues mais actées, on parle de comportement antisocial (vécu de déprivation) 

Dans l’hypothèse où avec Mr X, nous étions face à un comportement antisocial, son angoisse intense, débordante l’amenait à attaquer le cadre à la recherche d’un environnement indestructible, secourable. Par ailleurs il disait qu’il sentait de façon presque continue la terre bouger sous ses pieds comme dans le mouvement d’un tremblement de terre. La sonorité du mot arabe signifiant tremblement de terre fait écho au grondement qui accompagne une telle catastrophe ainsi qu’à mes propres souvenirs d’expériences de panique corporelle dans ce type de circonstance.Il portait, en lui, jusque dans la musicalité de sa langue, la terreur provoquée par le drame qu’il avait fui (l’effondrement de son monde familier faisant effraction dans son monde interne). Son angoisse extrême prenait l’habit de symptômes psychotiques graves.

2°) Une autre histoire sur les chemins de l’exil

A la lumière d’un autre concept de Winnicott : l’élaboration imaginative,

L’élaboration imaginative, concept transitionnel, procède de la rencontre de deux activités psychiques, d’un côté, l’activité interne du patient au plus proche du corporel, de l’autre « une activité émotionnelle, psychique de l’analyste au travail ». Ce concept est à la fois singulier et pluriel, et en cela il se distingue du contre-transfert. 

Vincenzo Bonamino en précise les contours dans un article publié dans « Journal de psychanalyse de l’enfant »(2015).

L’activité psychique côté patient :

Mr EE (23 ans) Afghan (5 séances)

Il se plaint de douleur à la tête. Cela brouille tout, sa tête va éclater. Il a peur de perdre les mots de sa langue maternelle. Il a peur de tout oublié …Il ne peut pas apprendre le français. Au fil des séances, je découvre qu’il a perdu son père alors qu’il avait 6 -7ans. Son père était souvent longuement absent dans la petite enfance, c’était un résistant en lutte contre l’occupant …. 

Il y a, dans son récit de vie, un vécu de grande angoisse, celle, de voir son histoire personnelle, ce qui le relie aux siens, disparaitre à jamais de sa mémoire. 

Ce matériel renvoie aux angoisses éprouvées par le petit garçon qu’il devait être face aux visites rares et espacées, d’un père combattant, souvent absent… avec la peur de ne pouvoir garder vivante en lui la représentation de son père, entre deux visites…

A la lumière de ces bribes d’anamnèse, je pouvais faire l’hypothèse que les maux de tête de Mr EE, ses pertes de mémoire pourraient être des manifestations, de l’expression d’une déprivation pour lutter contre la perte du cadre qui tienne contre les attaques (fuite de son chez-soi), une recherche du père. 

Quels fantasmes pourraient, alors accompagner ce fonctionnement corporel de blocage dans la tête d’un énorme nœud de souffrance et d’angoisse ? 

Lors de la cinquième et dernière séance, après avoir évoqué ses problèmes somatiques, il amena un rêve qui déclencha le souvenir d’un second, fait 2 jours avant.

Rêve 1 « Il travaillait, dans l’école qu’il fréquentait à ses 17 ans, et il y nettoyait la bibliothèque, comptait (?) les livres (fait le geste de frotter fort) » …Rêve 2 puis reprise du rêve 1 « Le professeur arrive, il est en colère contre lui et le gifle » (il a fait ce commentaire : les professeurs dans son pays, sont cruels).

Rêve 2 « une bombe éclatait dans la ville où il habitait, et il voyait 20 personnes tuées »

Dans le travail autour de ses rêves, lui sont revenus les titres des livres dont il s’occupait. Ils avaient un contenu symboliquement très chargé d’agressivité, de destructivité : livres sur Hitler, La guerre d’Afghanistan, Le roi de France, celui qui est tué (Louis XVI : geste de trancher la gorge), Les animaux de la jungle…

Le professeur cruel portait une grande barbe comme son père. Ce sont des rêves qu’il travailla comme traumatolytiques. Ils lui ont permis de déposer la destructivité enkystée dans son corps et dans sa psyché et dont une des racines se source aux angoisses liées à une figure paternelle terrifiante (professeur cruel), réactivée à l’adolescence (école de ses 17 ans), et par sa fuite récente de la terre natale, afin de garder sa vie sauve (coïncidence entre menace réelle de mort et fantasmatique oedipienne). 

Ses rêves sont venus soigner des angoisses qui mobilisaient sa tête dans la douleur et sa mémoire dans la peur de l’oubli, l’effacement, tant, dans la réalité, la menace de son propre anéantissement le pétrifiait de terreur.

Elaboration imaginative, espace de créativité partagé, espace transitionnel : comment cela fonctionnait-il, en même temps, côté psychanalyste ? 

Les associations, les souvenirs étaient revenus à Mr EE parce qu’accueillis dans un espace de créativité commun patient, analyste. L’activité interne du patient, se déployait en s’appuyant sur l’activité émotionnelle psychique spécifique de l’analyste au travail, qui fiabilisait l’espace transitionnel, l’ouvrant ici sur l’espace culturel.

En effet, je pouvais entendre quelque chose de la destruction à l’œuvre en lui, dans la mesure où historiquement j’avais ma part de barbarie, en tant qu’européenne (les livres historiques Louis XVI, Hitler, etc…). Je pouvais m’identifier à lui sans perdre mon identité. 

Le corps a toujours été très présent dans les séances, c’est le premier canal d’expression de l’angoisse. Le travail d’élaboration imaginative a ouvert le passage du corps, (la tête douloureuse), au fantasme correspondant ( dans la relation conflictuelle au père oedipien : peur de perdre la représentation vivante de ce père). Avec Mr EE, l’élaboration imaginative, du point de vue de l’analyste, en étayant le holding, en fiabilisant l’environnement a permis à cette circulation, de retrouver de la fluidité, et à favoriser le démêlage de ce qui figeait cet homme dans la douleur et l’immobilité.

Conclusion 

Les migrants font une courte halte à Pouilly. La consultation thérapeutique offre la possibilité, aux résidents du foyer qui le souhaitent, de venir déposer et défaire, tirer le fil des nœuds d’angoisse qui les torturent avec l’aide d’analystes. Notre consultation commence, généralement, par des nouvelles de la santé du patient. Quelque chose se met à circuler entre le patient, Mireille et moi : la barrière de la langue s’estompe peu à peu. Mireille prend soin du corps souffrant en apportant son éclairage de médecin. Elle fait le lien avec le médecin généraliste si besoin, et ce qui se passe sur le plan de la santé, peut venir faire sens dans l’histoire du patient au cours des séances. C’est aussi le corps du petit enfant qui s’invite à travers les souvenirs bons ou mauvais, les rêves, les cauchemars quand nous sommes dans cet espace partagé ou l’élaboration imaginative de chacun est active. 

La particularité d’une consultation thérapeutique, c’est de rendre possible, un tel travail sur un temps court. Quelques séances peuvent suffire à favoriser, à nouveau, la circularité psyché-soma, en remettant du lien, du sens, dans ce que le corps meurtri porte du monde interne, lui-même, débordé à maintenir l’équilibre, qui assure la lutte pour la vie. Je me suis demandée comment, se faisait-il, qu’au sortir de séances particulièrement éprouvantes par les récits glaçants que j’avais entendus, le vivant partagé me sortait de la noirceur. Cette interrogation m’a rappelé un de mes patient en fin d’analyse. Il vivait son travail comme un retour au terrain de jeu de son enfance. Il pouvait, enfin, accéder à sa créativité… au jouer, créer, vivre ! Le jeu créatif contient un plaisir joyeux. Lorsque je me retrouve reliée par le fil de mes capacités d’élaboration imaginative à l’espace commun de créativité, je participe à un jeu qui produit du vivant. 

 

Samedi 24 mars 2018 

Bibliographie

Winnicott « La crainte de l’effondrement » ; « Les enfants et la guerre »(Payot)

Laura Dethiville « La clinique de Winnicott »(Campagne-Première)

« Journal de la psychanalyse de l’enfant » n°2 vol.5 2015 (Vincenzo Bonamino: « Elaboration imaginative »)

Une lecture de Winnicott : « Psycho-Somatic Illness in Its Positive and Negative Aspects » (1964), et « Additional Note on Psycho-Somatic Disorder » (1969)

par Jean-Baptiste Desveaux

 

Si Winnicott n’a pas formellement produit une théorie spécifique du champ psychosomatique, nombre de ses textes font référence aux enjeux du corps et aux troubles ou pathologies somatiques. Ceci est évidemment lié à sa pratique de pédiatre, dont il ne cessera jamais véritablement l’activité, continuant d’exercer tout au long de sa carrière au sein de l’hôpital pour enfants de Paddington Green (Paddington Green Children’s Hospital).

Quelques textes de Winnicott sur les enjeux psychosomatiques nous sont familiers, comme « L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma » (1949). Sans doute aurions-nous encore bien des aspects de sa pensée à explorer, entre autres, au travers d’un livre devenu introuvable, le premier qu’il écrivit sur les troubles somatiques chez l’enfant : Clinical Notes on Disorders of Childhood (1931). 

C’est donc bien à partir de préoccupations somatiques que Winnicott fonda sa pratique pédiatrique, à partir du souvenir de s’être fracturé la clavicule, alors qu’il n’était qu’un jeune adolescent de 16 ans. Au repos dans l’infirmerie de son lycée, il avait ressenti le besoin de pouvoir développer des capacités pour se soigner seul. « Je ne pouvais pas imaginer que, pendant tout le reste de ma vie, je serais obligé de dépendre des médecins au cas où je me blesserais ou tomberais malade. Le meilleur moyen de m’en tirer, c’était de devenir médecin moi-même » écrit Clare Winnicott. Il expliquera ainsi que sa pratique de médecine générale (ce qui était son vœu premier) trouvera ses origines dans cette expérience d’être seul, face au corps, à son corps souffrant. Il écrira aussi quelques textes sur les troubles cardiaques (allant jusqu’à proposer, en 1966, l’idée d’une « névrose cardiaque infantile »), ce qui n’est pas sans rapport avec ses propres fragilités cardiaques qui finiront par l’emporter lors du mois de janvier 1971. L’urticaire, le prurit (des démangeaisons), l’eczéma et autres dermatoses sont au centre de ses attentions. Il semble ainsi devancer les préoccupations de Didier Anzieu (1974) et son  concept de « moi-peau » lorsque, dès 1934, il écrit sur la peau, sa fonction enveloppante et d’interface entre dedans et dehors. Il cite John T. Ingram, qui considère que l’on peut envisager « la peau […] chez l’homme comme une extension de l’esprit, une partie essentielle de son tempérament et de sa personnalité » (1934, p. 212). 

Voici quelques occurrences de Winnicott, datant de 1934, année où il achève sa formation à l’institut psychanalytique de Londres. 

« Les mères qui lavent et sèchent leurs nourrissons tous les jours savent que la peau est une zone érogène. »

« Chez les adultes et les enfants, il est courant qu’une partie de la peau fonctionne comme zone érogène et procure un véritable plaisir quand on la gratte ».

« La masturbation de la peau, très fréquente au cours de la petite enfance, est très satisfaisante pour l’enfant car l’agressivité relative à ses fantasmes masturbatoires, cause de leur refoulement, peut s’exprimer sans culpabilité dans la mesure où il retourne la cruauté contre lui en arrachant et faisant saigner les papules. L’érotisme de la peau est proche de l’érotisme anal. »

« Je ne parlerai que brièvement du lien entre la peau et les émotions, car il a fait l’objet de nombreux écrits. Rougir est nettement en relation avec les émotions. L’importance de la texture de la peau et du toucher, que l’on retrouve dans les perversions et le fétichisme, joue aussi un rôle dans notre vie quotidienne et l’enrichit. Pour un enfant, les significations de la peau sont très variées et complexes. »

Je vous propose d’explorer quelques conceptions winnicottiennes sur la psychosomatique, à partir de deux textes, l’un de 1964 : « Les aspects positifs et négatifs de la maladie psychosomatique », et le second de 1969, une « Note additionnelle sur le trouble psychosomatique ». Ces deux écrits, relativement tardifs au sein de son œuvre, n’en forment presque qu’un seul, témoignant de sa pensée en continuelle évolution. 

Winnicott engage ici sa réflexion à partir de quelques préliminaires, pour soutenir, avec quelques situations cliniques à l’appui, l’idée que la défense psychosomatique puisse être envisagée comme un élément positif. Il achève enfin ce texte par une proposition de « classification ».

Winnicott propose tout d’abord, dans ce texte, de dissocier « psycho » et « somatique » par un trait d’union (alors que cela n’est pas le cas ailleurs dans son œuvre). Ce trait d’union, nous dit-il, « unit et sépare les deux aspects de la pratique médicale » (p. 103, trad. personnelle). Il précise, non sans humour,  que « le psycho-somaticien s’enorgueillit de sa capacité à monter deux chevaux à la fois, un pied sur chacune des deux selles, tenant les deux rênes de ses deux mains habiles » (Ibid.). Il y a, pour Winnicott, l’idée d’un agent actif, d’un processus agissant, qui tendrait à séparer les deux aspects du trouble psycho-somatique, et cet agent, c’est la dissociation. C’est cela que ce trait d’union vient signifier : le processus de dissociation.

Le point central de ce texte se situe ainsi autour du clivage (splitting), clivage entre des éléments corporels et d’autres intellectuels. Ce clivage est aussi nommé dissociation ; Winnicott emploie l’un ou l’autre terme sans en spécifier les différences. On peut relever que le terme est souvent utilisé au pluriel. Il s’agit bien de dissociations multiples qui fondent le trouble psychosomatique. Ces clivages à l’œuvre constituent pour lui une organisation défensive « extrêmement puissante », « terriblement puissante », si bien qu’il est très souvent difficile d’en venir à bout. Cette tendance à l’échec thérapeutique doit être prise en compte, faute de quoi les médecins « perdent courage », nous dit-il. Mieux, la psychosomatique devient alors un sujet d’étude théorique et non plus clinique, ce qui facilite le traitement de la question car les théoriciens ne sont pas « encombrés par les patients réels ». « Le théoricien est le seul qui soit apte à perdre contact avec la dissociation, il est capable de voir des deux côtés, encore que trop facilement ». Ce clivage clinique/théorie, semble être une forme de mise en abîme de la théorie qu’il s’apprête à énoncer sur les clivages entre les processus affectifs et les processus intellectuels. En effet, pour lui, le fondement du trouble psycho-somatique est constitué par un ou des clivages entre la sphère cognitive et celle émotionnelle. Les symptômes corporels du patient psychosomatique ne constituent donc pas, pour Winnicott, une maladie, mais ils sont plutôt les signes d’une dissociation intrapsychique.

Il file sa métaphore, précisant que certains médecins ne sont pas vraiment capables de monter deux chevaux à la fois, devant se résigner à monter sur la selle de l’un et guider l’autre à distance, au risque de perdre contact avec lui.

L’éparpillement du soin, un symptôme à respecter ?

Il explique que beaucoup de patients clivent leurs soins médicaux, et qu’ils ne les clivent pas seulement en deux mais « en de nombreux fragments. En tant que médecins, nous nous trouvons à jouer le rôle de l’un de ces fragments ». C’est ce qu’il nomme la « dispersion (ou l’éparpillement) des agents responsables » (1958). Cette dispersion est connue de tous ceux qui ont eu affaire à des sujets confrontés à des troubles psychosomatiques. Les patients sont souvent passés, et continuent d’entretenir, des soins auprès de différents professionnels (médecins généralistes, spécialistes, ostéopathes, kinésithérapeutes, hypnothérapeutes, parfois aussi, voyants ou guérisseurs traditionnels). Nous en savons les effets quant à la diffraction du transfert. Si cette dispersion des investissements psychiques pourrait, de prime abord, sembler néfaste à l’investissement d’une analyse ou d’une psychothérapie, il nous faut reconnaître que c’est souvent à ce prix, que nous pouvons entrer dans la danse. Ce serait aussi illusoire de considérer que seule l’analyse pourrait venir à bout de tout, et bien souvent, ces soins parallèles, s’offrent comme un utile support à l’associativité, et à la reprise de vécus corporels dans l’après-coup. D’autre part, cette diffusion du transfert permet que les différents aspects du sujet se déploient, et bien qu’il puisse parfois être frustrant d’imaginer que des pans entier du patient nous échappent, il nous faut accepter qu’ils soient traités par d’autres. Nous pouvons y voir un besoin chez le patient de maintenir éloigné différents pans de son état physique et psychique, et si nous œuvrons à produire une synthèse artificielle en nous concertant, le patient risque de voir sa défense voler en éclat. Pour le dire autrement, il semblerait alors utile de résister à cette tentation première de réduire ces champs épars, car cet éparpillement permet au contraire de faire tenir ensemble ces parts dissociées, clivées sans pour autant les faire se confronter ou s’articuler véritablement. Si l’on prend contact avec les partenaires, il y a parfois un risque d’effondrement car ces éparpillements préservent le clivage. Une des manières de travailler ce clivage n’est pas de le réduire au forceps, en réunissant ou en faisant se rencontrer des parties qui ne souhaiteraient pas dialoguer, sinon on se retrouve alors dans une situation analogue à celle qui aurait lieu si l’on rassemblait des personnes qui ne s’entendent vraiment pas dans une situation où elles doivent se parler (on peut penser aux assemblées politiques, aux dîners dans les familles conflictuelles, aux échanges entre des associations analytiques divergentes, etc.). Cela produit rarement une construction féconde, mais dérive plutôt sur des disqualifications, des agirs ou des invectives visant à détruire l’autre. 

Précisons tout de même que, d’une part, cela est spécifique au travail auprès des sujets souffrants de troubles psychosomatiques, et que ces enjeux sont bien différents lorsque nous sommes en charge d’autres problématiques (délinquance, psychose, problématiques psycho-sociales, etc.) et d’autre part, il ne prône pas l’absolue nécessité de ne pas communiquer (précisant qu’il peut faire des liens avec des collègues soignants), mais qu’il n’est d’aucun apport de le faire savoir au patient. 

Ainsi pour Winnicott, cela n’aurait pas de sens de créer un département ou une spécialité que l’on pourrait nommer psycho-somatique, car ce regroupement serait artificiel. Il écrit : 

« Ce qui donne un sens à ce groupement, est le besoin qu’ont certains patients de maintenir les médecins de deux (ou de plusieurs) côtés d’une barrière, du fait d’un besoin interne. De plus, ce besoin interne fait partie d’un système défensif hautement organisé et puissamment maintenu, ces défenses s’opposant aux dangers qui proviennent de l’intégration et de l’accomplissement d’une personnalité unifiée. Ces patients ont besoin que nous soyons clivés (même si fondamentalement unis dans l’arrière-plan lointain qu’ils ne peuvent pas s’autoriser à connaître. » (p. 101, trad. personnelle).

On perçoit ici toute la complexité de la pensée de Winnicott, faisant tenir, en elle seul, des paradoxes et des contradictions.

Dans la mise en œuvre de la pratique clinique, le symptôme du trouble psychosomatique, serait ainsi pour lui cette constellation du groupe soignant. 

La théorie sur la psychosomatique

La théorie sur la psychosomatique est pour Winnicott quelque chose d’embarrassant. Il considère en effet que si nous faisons de la psychosomatique un sujet théorique, nous nous éloignons de la réalité clinique du patient, et le terme même risque de perdre sa fonction d’intégration. 

« L’élément qui rend notre travail sur la psychosomatique cohérent, comme je l’ai déclaré, me semble être le clivage pathologique du patient des ressources de son environnement » (p. 105, trad. personnelle).

La ligne qu’il poursuit sur la dimension du clivage a une incidence sur son propos, puisqu’il en vient à imaginer que les patients dont il se sert comme exemple clinique pourraient être dans la salle, ou en train de lire ce texte. Cela ne leur apporterait rien d’autre qu’une compréhension intellectuelle, laquelle risquerait de compromettre le travail analytique. Pour Winnicott, la compréhension intellectuelle n’est d’aucune aide pour le traitement. Pour le dire autrement, la théorie, si elle est utilisée seule, n’est pas une alliée du soin. C’est un enjeu que nous retrouvons à différents endroits de son œuvre, entre autre, dans l’article phare « La crainte de l’effondrement ». Winnicott y précise que le sujet redoute un effondrement dont il semble avoir déjà une certaine représentation, une proto-représentation, une sensation que quelque chose pourrait se produire sans qu’il réussisse pour autant à se la représenter clairement. Ceci n’est pas sans lien avec l’idée qu’il aurait déjà vécu cet effondrement, mais sans en avoir conservé l’expérience subjective. Ici, nous dit-il, la compréhension intellectuelle du patient ne nous serait d’aucune aide. Le patient doit revivre cette expérience, et, en étant accompagné, on peut espérer qu’il pourra, sans trop de risque, la vivre et l’intégrer subjectivement, là où, lorsqu’il était nourrisson, cette expérience avait été expulsée du processus d’intégration, ou pour le dire autrement, clivé au moi (R. Roussillon), coupée de l’expérience subjective.

Voici quelques mots de Winnicott à ce sujet :

« Ici, dans l’hyper-développement de la fonction mentale en réaction à un maternage incohérent, on voit que peut se développer une opposition entre l’esprit et le psyché-soma. En réaction à cet état anormal de l’environnement, la pensée de l’individu commence à prendre le contrôle et organiser le soin du psyché-soma, alors que dans la santé c’est la fonction de l’environnement. Dans la santé, l’esprit n’usurpe pas la fonction de l’environnement, mais rend possible une compréhension et éventuellement l’utilisation d’une carence relative. » 

« Mind and its relation with the psyche-soma, L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma » (1949, p. 246, trad. personnelle)

« Nous de devons pas chercher à être conscients de nos réussites d’adaptation, puisqu’elles ne sont pas ressenties en tant que telles à un niveau profond. Bien que nous ne puissions pas travailler sans la théorie que nous développons durant nos discussions, ce travail échoue inévitablement si notre compréhension du besoin de nos patients est une affaire d’esprit plutôt que de psyché-soma. »

« Clinical varieties of transference », « Les formes cliniques du transfert »

(1955-56, p. 299, trad. personnelle)

« Je voudrais plutôt qu’on se souvienne que, selon moi, entre le patient et l’analyste, il y a l’attitude professionnelle de l’analyste, sa technique, et le travail qu’il effectue avec ses capacités mentales [mind]. Je dis cela sans crainte car je ne suis pas un intellectuel et, en réalité, je travaille beaucoup à partir de mon moi corporel, pour ainsi dire. Mais je pense que mon travail analytique suppose un effort mental tant aisé que conscient. Des idées et des sentiments viennent à l’esprit mais ils sont examinés et tamisés avant qu’une interprétation ne soit faite. Cela ne veut pas dire que les sentiments ne soient pas impliqués. Je peux d’une part avoir une douleur à l’estomac, mais cela n’affecte généralement pas mes interprétations ; ou, d’autre part, je peux avoir été stimulé érotiquement ou agressivement par une idée évoquée par le patient, mais ce fait n’affecte généralement pas mon travail interprétatif, ce que je dis, la manière dont je le dis et le moment où je le dis. » 

« Counter-transference »,  « Le contre-transfert » 

(1960, p.19, trad. personnelle)

L’élément positif de la défense psychosomatique  ou la proposition d’une tendance psychosomatique

« La maladie psycho-somatique est le négatif d’un positif ; le positif est la tendance à l’intégration dans plusieurs de ses significations et incluant ce que j’ai mentionné (en 1963) en en tant que personnalisation. Le positif est la tendance héréditaire de chaque individu à accomplir une unité de la psyché et du soma, identité fondée sur l’expérience vécue, entre l’esprit ou psyché et la totalité du fonctionnement physique. Une tendance s’empare du nourrisson et de l’enfant pour lui permettre de faire fonctionner son corps, à partir duquel peut se développer une personnalité fonctionnelle, parachevée de défenses contre une angoisse de tous degrés et de tous genres. En d’autres termes, comme que Freud le disait il y a plusieurs décennies, le moi est fondé sur un moi corporel. » (1964, p. 111-112, trad. personnelle).

« Le clivage de la psyché et du soma est un phénomène régressif qui utilise des restes archaïques dans la mise en place d’une organisation défensive. En revanche, la tendance à l’intégration psycho-somatique fait partie d’un mouvement vers l’avant dans le processus de développement. » (1964, p.112, trad. personnelle)

Pour Winnicott, même si l’individu développe un clivage entre psyché et soma et que cela s’exprime par une maladie psychosomatique, il persiste chez l’individu « une tendance » à ne pas complètement « perdre ce lien psycho-somatique ».

Face à ce genre de situation, il nous faut donc nous armer de patience car bien que les dissociations puissent être très profondes, cette tendance cachée à l’intérieur  du symptôme psychosomatique témoigne d’un signe d’espoir. Tout comme il perçoit en la tendance antisociale un signe d’espoir pour le sujet de maintenir un contact avec son vrai self et de réparer les failles d’adaptation de son environnement, dans la tendance psychosomatique, s’il on peut parler ainsi, réside l’espoir pour le sujet que quelque chose puisse être retrouvé, qu’entre le corps et la psyché, entre le soma et l’esprit un lien puisse être repris, un espoir de réaliser l’unité psychosomatique.

Ainsi, à l’instar de la tendance antisociale, nous pourrions proposer de penser cette tendance psychosomatique, comme un mouvement, une propension chez tout sujet à s’organiser vers des aménagements psychosomatiques. Cette tendance psychosomatique serait tel un potentiel chez tout individu, susceptible de se révéler en fonction des expériences subjectives et intersubjectives vécues.  Or en fonction des expériences subjectives et intersubjectives vécues par le sujet, cette tendance peut favoriser l’intégration psyché-soma ou bien la dissociation de ces deux pôles. Elle peut donc être pensée comme une tendance à l’intégration psychosomatique ou une tendance à la désintégration psychosomatique (et à une mesure moindre à la dissociation, au clivage psycho-somatique). Lorsque cette tendance se déploie et s’exprime, elle peut mener à des formations symptomatiques de type psychosomatique, mais ces symptômes ne sont pas tant le signe d’une maladie que celui d’une tentative du sujet de rechercher une solution face à un état primordial de non intégration qui menace de faire retour. 

« La maladie psycho-somatique, tout comme la tendance antisociale, possède cet aspect plein d’espoir, que le patient reste en contact avec la possibilité d’une unité psycho-somatique (ou personnalisation), et la dépendance, même si sa condition clinique illustre activement le contraire, au moyen du clivage, de diverses dissociations, d’une tentative persistante de cliver les soins médicaux, et d’une manière de prendre soin de soi qui relève de l’omnipotence. »

(Winnicott, 1964, p.114, trad. personnelle).

Jean-Baptiste Desveaux, Psychologue clinicien, psychanalyste.

www.jeanbaptistedesveaux.org

Bibliographie

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Winnicott C. (1978), « D.W.W. a  reflection », tr. fr. Cl. Monod, « Donald Winnicott en personne », Revue l’Arc, n°69, pp. 28-38. 

Winnicott D. W. (1931), Clinical Notes on Disorders of Childhood. http://www.oxfordclinicalpsych.com/view/10.1093/med:psych/9780190271336.001.0001/med-9780190271336-part-3

Winnicott D. W. (1934), Urticaires papuleurses et sensations cutannées, in L’enfant, la psyché et le corps, tr. fr. M. Michelin et L. Rosaz, Payot, 1999 pp. 210-225.

Winnicott D. W. (1949), « Mind and its relation to the psyche-soma », Collected Papers, Through Paediatrics to Psycho-Analysis, Tavistock Publication Ldt. London, 1958, 2001, pp. 243-254, tr. fr. « L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma », De la pédiatrie à la psychanalyse, tr.fr, Paris, Payot, 1969, pp. 135-149.

Winnicott D. W. (1955), « Clinical varieties of transference », Collected Papers, Through Paediatrics to Psycho-Analysis, Tavistock Publication Ldt. London, 1958, 2001, pp. 295-299, tr. fr. « Les formes cliniques du transfert », De la pédiatrie à la psychanalyse, tr.fr, Paris, Payot, 1969, pp. 279-284.

Winnicott D. W. (1957), « Excitement in the Aetiology of Coronary Thrombosis », in Psycho-analytic explorations (2018), Harvard University Press pp. 30-38.

Winnicott D. W. (1958), « Compte rendu de Balint, Le médecin, son patient et la maladie », in IJP, tr. fr. Lectures et portraits, Gallimard, 2012.

Winnicott D. W. (1960), « Counter-transference », British Journal of Medical Psychology, 33(1), 17–21. doi:10.1111/j.2044-8341.1960.tb01220.x

Winnicott D. W. (1963), « The Mentally ill in Your Caseload », in The Maturational Processes and the Facilitating Environment (London: Hogarth Press, 1965), tr. fr. « Le travail social des cas individuels et la maladie mentale », Processus de maturation chez l’enfant, Payot, 1970, pp.199-216.

Winnicott D. W. (1964), « Psycho-somatic Illness in its positive and negative aspects », in Psycho-analytic explorations (2018), Harvard University Press, pp. 103-115.

Winnicott D. W. (1966), « La névrose cardiaque infantile », L’enfant, la psyché et le corps, Paris, Payot, pp. 236-247.

Winnicott D. W. (1969), « Additional Note on Psycho-Somatic Disorder », in Psycho-analytic explorations (2018), Harvard University Press, pp. 115-118.

 

Souffle de l’esprit, corps de contact et portance de la psyché

par Joël Clerget

 

Notes de l’exposé en extension

 « Si nous parlons de psycho-somatique,

c’est dans la mesure où doit y intervenir le désir.

C’est en tant que le chaînon désir est ici conservé »

Jacques Lacan

Souffle de l’esprit

Pour Lacan, en effet, dans la mesure où un besoin est intéressé dans la fonction du désir, la psycho-somatique ne saurait être conçue comme un double psychique à tout ce qui se passe de somatique. De son côté, Winnicott déconstruit la catégorie binaire de l’esprit et du corps pour donner place à la psyché, en appelant le corps soma, et pas seulement body. Ce qui redéfinit les rapports de ces trois termes entre eux et avec d’autres, tel que l’intellect ou l’activité mentale par exemple. Cela impose d’emblée de situer leur position en terme d’articulation, de relation, voire d’interrelation, dans laquelle le rapport psyché-soma se redéfinit par l’esprit, par un troisième terme donc. Cette dynamique est articulée et portée par un quatrième terme : la conception que Donald Winnicott a de l’élaboration et de la pratique de la psychanalyse.

Dans cette conception, le vide (emptiness) a sa place. Un peu comme le vide médian tel qu’il est exposé par François Cheng est sourcé au vide originel. Dans La crainte de l’effondrement, Winnicott écrit : «  Le vide est une condition nécessaire et préalable au désir. Le vide primaire veut simplement dire : avant de commencer à se remplir. » Il poursuit : « La base de tout apprentissage (comme celle de manger) est le vide. Mais si l’on n’a pas fait l’expérience du vide comme tel au commencement, alors il se présente comme un état qui est craint, néanmoins compulsivement recherché après. » Le vide n’est pas pur néant. Il opère à la façon d’un souffle, d’une âme au sens d’anima. Dans la relation de contact, le vide a la fonction active de se recevoir et de se donner dans le temps-espace du rythme qu’il ouvre en son mouvement.

Le souffle de vie, l’âme de la vie, anime l’ordre vital. Ainsi le souffle rythmique des Chinois relie le tout en une pulsation partagée. « Rien ne sépare les minuscules des gigantesques : les lucioles, virevoltant, sont en résonance avec les étoiles filantes » écrit François Cheng. L’âme, terreau des désirs (Ibid. p. 35), dans la triade corps, âme, esprit, a quelque chose de natif et de natal, en ce qu’elle révèle l’unicité de chaque être dont son âme est l’incarnation. L’âme de chaque être est reliée au souffle primordial qui est le principe de vie.

Dans la cosmologie chinoise, le Souffle est à la fois matière et esprit. À partir de cette conception du Souffle, les penseurs ont développé une conception unitaire et organique de l’univers vivant où tout se relie et se tient. Le souffle ternaire est réparti en Yin, Yang et vide médian. Ce qui se passe entre les entités vivantes est fondé sur le Vide, lieu où circule et se régénère le Souffle. Tous les vivants sont habités par ces souffles. Je parle ainsi parce que la relation d’une mère à son enfant a besoin d’air. Cette aération requiert de l’espace et du vide, un espace autre que l’on peut nommer paternel, celui du père qui est présent au petit déjeuner. L’articulation de l’interaction qui unifie, du souffle rythmique et de la résonance de l’Autre, donne au milieu juste, à un environnement moyen attendu, la place à ce qui vient habiter l’homme de l’altérité qui le fonde.

Le règne de l’intervalle, éclairé de présence, animé du souffle du Vide médian et de rythme, est le lieu de réalisation de chaque soi. « L’infini que traverse le souffle/ du Vide médian/ Là est le lieu de vie » écrit encore François Cheng. Notre venue au monde signe bien une entrée dans le souffle. J’entre dans le cours d’un souffle nouveau après les bercements du souffle placentaire. C’est dans l’interstice, dans ce qui se tient entre, que l’Être vient à naître dans la séparation.

Psuchos est le souffle frais, la fraîcheur. Psyché désigne le souffle comme principe de vie, l’âme. En effet, notre adresse à un enfant et l’appel de son prénom constituent en lui l’autre scène, la scène où se reçoivent les paroles et où se tisse l’image du corps. De ce lieu intime de l’être façonné par notre adresse et par notre parole, peuvent naître des paroles qui, venant à sa bouche, touchent notre oreille et notre cœur, notre thumos. Spiritus en est le souffle vivifiant. Le souffle de vie est distinct de la respiration biologique. Dans l’approche haptonomique, nous laissons faire le souffle. Nous lui laissons libre cours, afin de ne pas en entraver la circulation par la conscience maîtrisée ou l’attention à la respiration, ce qui entraîne une rupture du contact au profit d’une pensée. Car c’est bien d’une écoute dont il s’agit. Elle nous rend sensible aux mouvements du cœur, aux affections et aux émotions de l’autre. Ce n’est pas l’écoute de la respiration, mais celle du battement rythmique cardio-pulmonaire dispensé en vibrations de souffle et de vie.

Le souffle vital existentiel est fait de l’inspiration et de l’expiration actualisant la rythmique de la respiration dans l’appareil respiratoire animé par des mécanismes neurobiologiques et physiologiques. Le souffle vital existentiel est inhérent à l’élan vital. Le souffle-de-vie participe de la vie émotionnelle par le thumos.  Le souffle-de-vie, en son essence, participe au bien-être, à la joie de vivre et à l’art de vivre. Une précision toutefois s’impose. Dans la pratique du contact, une synchronisation des souffles s’opère. Grâce à l’entente affective, une harmonie s’engendre. Le réciprotonus se caractérise par la synchronisation non consciente du souffle. De même, l’interaction entre le diaphragme thoracique et le diaphragme pelvien est de la plus grande importance. En cette écoute des mains de cœur se donne à entendre le dialogue plus ou moins accordé de ces deux diaphragmes. 

Une harmonie est une accordance des êtres en présence tactile et relationnelle. Le souffle-de-vie s’invite alors au rapport entre les êtres. Il s‘agit de porter la naissance d’un bébé dans le souffle même de la vie. Il naît ainsi sur une portée de souffle à travers le chemin que son passage ouvre dans les chairs maternelles, afin que, dans la rotation de l’accouchement, il en vienne à prendre souffle à l’air aérien du monde auquel il naît, tant comme air substantiel que comme air subtil de désir.

Sur ce fond, Mind et intellect sont alors distingués. Intellect signifie intelligence, esprit. A man of intellect est un homme à l’esprit éclairé. Intelligence est aussi l’entendement. Mind, en anglais, a une large extension. Spirit existe aussi : esprit, âme. The Holy Spirit. En grec ancien, pneuma, le souffle, se rapporte au souffle, au gaz et aux esprits. Esprit se dit pneuma. Le lien sémantique entre souffle et esprit se retrouve en latin où spiritus, l’esprit, signifie d’abord respiration (spirare = respirer). Psychos c’est l’esprit, le psychisme, et psukhê, l’âme, nous vient du latin anima qui, à l’origine, signifie souffle. 

Corps de contact, du transitionnel

L’acte de notre présence au tact est parole, parole en cette accordance vécue dans notre corporalité fort bien ajustée à notre essence symbolique, la vie animant notre corporalité d’un souffle-de-vie. En cette scène intime palpite la vie la plus symbolique dans les chairs les plus matérielles. Un autre nom du souffle est pneuma, le vent qui anime la voix portant la parole. Car vie et voix sont une en humanité. La vie consiste à faire entendre sa voix, non pas seulement mêlée aux clameurs du temps et aux rumeurs du monde, mais comme voix de la vie elle-même. 

L’aire transitionnelle est un lieu dont un enfant s’accorde l’espace potentiel qui n’est ni subjectif ni objectif ni dedans ni dehors. Cette aire du entre à vocation de potentiel est en retrait. Elle est à forme de séparation. « Là où il y a confiance (trust) et fiabilité (reliability), il y a un espace potentiel, lequel peut devenir une aire infinie de séparation. » Pour assigner une place au jeu et à l’expérience culturelle, Winnicott fait l’hypothèse d’un espace potentiel entre mère et bébé. La confiance du bébé dans sa maman, en tant que cette confiance (confidence) suscite un terrain de jeu intermédiaire (playground) situe la créativité dans un espace du entre, en ce point dans le temps et dans l’espace où s’initie l’état de séparation de la mère et du bébé.

Le transitionnel témoigne de la valeur passante du entre tant par l’espace intermédiaire que par la mise en jeu de l’intervallaire. Ce entre n’est pas seulement un lieu entre deux éléments – sur le mode géographique –, mais la modalité topologique de leur relation mœbienne, leur intrication différenciée, l’espace posé/posté dans un milieu, sur un site en archipel. « Ce n’est pas l’objet bien entendu qui est transitionnel. L’objet représente la transition de l’enfant de l’état d’être fusionné, mêlé (merged) avec la mère à l’état d’être en relation avec la mère comme quelque chose (something) d’extérieur et de séparé » écrit Winnicott. Pour un enfant, l’objet représente la transition, le passage d’un état à un autre, un passage par où s’accomplit cette transformation. Un enfant est sujet pour autant que son potentiel est adoubé (reconnu, consacré) par les soins maternels, car il y a dans le potentiel les ferments du virtuel et du latent. Le potentiel se tisse à la faveur d’une prise d’appui et d’une ouverture. Ce que Winnicott appelle les phénomènes transitionnels englobe et côtoie une grande variété d’éléments, qu’il s’agisse de l’objet, de l’illusion, de l’aire intermédiaire, de la création, de la culture, des rapports de l’être et du faire, de la continuité d’existence, et bien sûr, du jeu… Le mot transition en anglais signifie transition et passage, et en musique, modulation. Il comprend une idée de mouvement. Dans le transitionnel, comme par exemple dans l’espace transitionnel du contact, c’est le passage, voire le transitoire, qui est rythmique.

Le changement majeur d’une naissance s’accomplit dans le passage d’une apnée à la respiration. L’expérience clinique conduit Winnicott à dire qu’un bébé in utero peut sentir sa mère respirer à cause des mouvements de son ventre ou certaines variations rythmiques, tels que les bruits internes de son corps par exemple. L’être résidant au corps maternel est déjà capable d’avoir des expériences et d’accumuler des souvenirs corporels. Après la naissance, il peut éprouver le besoin de rétablir un contact avec le fonctionnement physiologique de sa mère, en particulier avec sa respiration. Ce sont les accordailles du souffle. D’où l’importance du contact de l’enfant avec le corps de sa maman, et spécialement avec les mouvements de son ventre. Un bébé qui naît inspire l’air par ses poumons certes – et c’est le cri -, mais il respire aussi par toute sa surface tégumentaire. Son petit ventre s’agite et palpite au gré du souffle et des vibrations sensorielles, acoustiques entre autres. La respiration du bébé qui vient de naître se fait à l’ondulation de son ventre. La quête du souffle se cherche à travers la fonction respiratoire de toute sa peau, éminemment réceptive aux modulations des voix alentour, ce qui fait qu’un enfant sourd reçoit les vibrations des sons et y répond. Pour un bébé, le bercement de la respiration maternelle, contre elle ou sur elle, s’accorde aux battements cardiaques, dont la rythmicité est différente chez la maman et chez le bébé.

Pour le nouveau-né, la respiration de sa mère a un sens. La sienne, plus rapide, cherche sens dans le mouvement où son rythme se rapproche du rythme respiratoire maternel. Sans même le savoir, les tout-petits s’amusent de tels rythmes croisés dans un certain rapport de fréquence. La séquence est la suivante : sentir, percevoir et recevoir, in utero, la respiration maternelle. Sentir, hors de l’utérus, la respiration maternelle. Sentir sa propre respiration. Un bébé se repose dans le souffle et la portance maternels. C’est en ce lieu et dans ce lien qu’il est, pour Winnicott, un être en voie d’être créatif, créactif, dirais-je, et non pas réactif.

La triade psyché-soma, esprit

Il s’agit que soma, esprit et psyché soient articulés et animés, par le souffle qui est vie – cette vie qui vaut la peine d’être vécue, pour le dire avec Winnicott. La triade corps-âme-esprit dont parle François Cheng (De l’âme, op. cit., p. 31) donne une place centrale à l’esprit. Ces termes sont distingués dans la relation qu’ils entretiennent entre eux dans l’unicité de l’être. Cette âme-psychisme reprend un usage de Freud distinguant un psychischer Apparat et un seelischer Apparat notamment, seelisch, adjectif, signifiant aussi psychique et, adverbe, psychiquement. 

Le partenariat psychosomatique, si on laisse pour le moment de côté l’intellect, se réalise par la demeure psychosomatique (indwelling). Une grande partie du soin physique du nourrisson – holding, handling, le baigner, le nourrir, et ainsi de suite. – est destinée (designed, conçue pour) à faciliter la réalisation d’un psyché-soma du bébé qui vive et fonctionne en harmonie avec lui-même. 

Dans « La première année de la vie » (1958), Winnicott écrit : « Le bébé d’un an est fermement ancré dans son corps. La psyché et le soma se sont accordés. » « The psyche and the soma have to come to terms with each other » « La psyché et le soma doivent se faire l’un à l’autre » (Traduction Adam Philips). L’adaptation aux besoins du bébé favorise l’édification précoce d’une solide relation entre la psyché et le soma. Winnicott ne définit pas exactement une entité psychosomatique, mais il parle d’une relation entre la psyché et le soma. Quand l’adaptation est défaillante, la psyché aura tendance à se développer sans liens étroits avec l’expérience corporelle, mais la psyché d’un enfant normal peut, à certains moments, perdre le contact avec le corps – notamment au sortir d’un profond sommeil, là où, entre autre, Françoise Dolto situe l’exercice des pulsions de mort.

À un an, le mind apparaît clairement. Les phénomènes intellectuels sont tout à fait distincts de la psyché. La psyché est liée au soma et au fonctionnement corporel – mais l’appareil intellectuel dépend du fonctionnement des parties du cerveau qui se développent plus tard que celles qui concernent la psyché primitive. Par exemple, ce sont les facultés intellectuelles qui permettent peu à peu à un enfant d’attendre sa nourriture en fonction des bruits qui l’annoncent. Ainsi, une mère n’a pas seulement à s’identifier au bébé, mais à identifier avec justesse quels sont les besoins de son bébé et y pourvoir. Le mouvement de l’enfant est d’habiter son propre corps par le biais de soins maternels assez bons, mettant au centre la « localisation du self dans le corps ». In-dwelling signe la réussite d’une relation étroite entre la psyché, le corps et le fonctionnement corporel.

À un bébé humain, être ne suffit pas, il lui faut encore, par nos soins, exister. L’enjeu de sa venue au monde n’est pas seulement d’être vivant, mais d’exister, c’est-à-dire d’être le héraut de ce qui est notre condition d’être humain : parler. D’être engendré dans et par l’acte de la parole. C’est pour cela que, non seulement nous prêtons des fantasmes à un bébé, comme le disait Winnicott, mais nous donnons sens et parole, valeur de parole, à ses toutes premières manifestations vivantes, et cela, dès le sein maternel. 

À propos de Mind, il écrit à Jeannine Kalmanovitch, la traductrice de « L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma », « Mind and its Relation to the Psyche-Soma » (1949) : « Le terme ‘’esprit’’ (en français dans le texte) peut être trompeur. Je pense que c’est un de ces concepts qui sont fonction de la plate-forme philosophique d’où on les envisage  et il ne fait pas de doutes que cette plate-forme n’est pas la même en Angleterre et en France… » Winnicott souhaite que le lecteur saisisse bien que ce terme de mind « introduit tout naturellement la formation pathologique de l’intellect dissocié (split off) car ce chapitre se propose essentiellement de diriger l’attention sur les complications qui s’accumulent autour de cette formation pathologique. » L’esprit peut alors être saisi comme le principe pensant.

Mind est séparé du psyché-soma, au sens où ce qui arrive à l’esprit n’est pas la même chose que ce qui arrive à la psyché. Winnicott parlera plus tard de son article de 1949 « Mind and Its Relation to the Psyche-Soma » dans lequel il apporte le concept de faux et de vrai self. « Je me suis référé à un faux self vivant à travers un esprit ou une vie intellectuelle qui est devenue séparée du psyché-soma ». Une très belle illustration de l’usage du terme de concept surgit alors sous sa plume. « Nous devons toujours nous rappeler quand nous parlons qu’un concept n’est pas une chose. Un concept est une façon de parler à propos d’une chose. »

Nous pouvons utiliser le mot « psyché », mais cela peut suggérer au lecteur quelque chose qui est connecté avec l’esprit (spirit) et même avec le spiritualisme. On ne veut certainement pas dire l’esprit (mind), qui peut être considéré comme se référant à l’intellect et avec être intelligent ou à l’esprit obtus, et qui, quand il est dissocié, fournit l’aire dans laquelle la pensée, et penser les choses, a une sorte de vie propre. Dans l’usage du terme de « maladie psycho-somatique », ces difficultés ne se présentent pas, parce que d’une manière ou d’une autre, nous savons que nous parlons de l’interrelation entre le fonctionnement du corps et celui de la personnalité (non de l’intellect) ». Nous voulons pouvoir dire que la psyché et le soma (c’est-à-dire, la personne et le corps qui ensemble sont cette personne) ne commencent pas comme une unité. Ils forment une unité si tout va bien dans le développement de cet individu, mais c’est un exploit.

Corps et psyché

 « La psyché fait donc une unité fondamentale avec le corps à la fois dans son rapport avec les fonctions des tissus, des organes, du cerveau, et dans la façon de s’entrelacer avec le corps en établissant de nouvelles relations, dans le fantasme et l’esprit, dans le conscient et l’inconscient. »

D. Winnicott, La nature humaine

« Le cerveau − est plus vaste que le Ciel −

Car − mettez-les côte à côte −

L’un contiendra l’autre

Aisément − et Vous − de surcroît − »

Emily Dickinson

Comment donc rencontrer un enfant dans l’unité de soi ? Où le rencontrer ? se demande Donald Winnicott au début de La nature humaine, tellement cet enfant est découpé par la fragmentation des soins qui lui sont prodigués par une multitude de « spécialistes en tout genre » (p. 18). Pour les pédiatres, il en appelle à une considération autre que seulement physiologique. Ainsi, dans la suite de ce qu’il avait déjà abordé en 1949 dans « L’esprit et sa relation au psyché-soma » (De la pédiatrie à la psychanalyse), il reprend : il y a le soma et la psyché. Il y a aussi une complexité croissante d’interrelation entre les deux. Et une organisation de cette relation vient de ce que nous appelons l’esprit. Le fonctionnement intellectuel, comme la psyché, a pour assise somatique certaines parties du cerveau. Nous pouvons distinguer le corps, la psyché et le fonctionnement mental. D. Winnicott n’oppose pas le mental et le physique, car, pour lui, ce sont le soma et la psyché qui sont opposés. L’esprit est d’un ordre spécial pour lui-même.

Pour le philosophe Gaston Bachelard, notre inconscient est logé. « Notre âme, écrit-il, est une demeure. Et en nous souvenant des ‘’maisons’’, des ‘’chambres’’, nous apprenons à ‘’demeurer’’ en nous-mêmes… Les images de la maison marchent dans les deux sens : elles sont en nous autant que nous sommes en elles. […] Blottir appartient à la phénoménologie du verbe habiter. N’habite avec intensité que celui qui a su se blottir. » Inventer une langue capable de dire l’habiter et s’exprimer en terme de se blottir donne vocalité à notre être corporel auprès du corps de l’Autre. Une part du rythme vivant tient à l’harmonie des souffles entre des êtres chers, comme il en est dans le cœur à cœur palpitant sous le peau à peau où vient se lover un enfant dans la proximité corporelle de l’autre humain qui l’accueille et le berce.

Ajoutons que l’environnement comprend ce que j’appelle l’entourage humain, les entours porteurs de la présence d’êtres humains au contact du bébé. Winnicott assigne la psyché à sa résidence corporelle, en usant de ce mot très éloquent d’indwelling, ce qui fait la psyché demeurer dans le corps, habiter en lui. Parler ainsi nous ouvre à la dimension toute corporelle de la demeure et de l’habitation. La psyché séjourne dans le corps. Le corps est la maison de la psyché. Mais, futé comme il est, Winnicott ajoute un troisième terme pour lier le tout : mind, l’esprit. Il articule ainsi le soma et la psyché dans la complexité de leur interrelation organisée par un troisième terme qu’il appelle the mind. Ce terme est plus large en anglais que simplement esprit en français. Nous pourrions dire le penser, le mental (du latin mens) ou le fonctionnement mental, dans leur rapport à la sphère sensorielle, émotionnelle, et dans la dynamique relationnelle, symbolique. L’accordance du soma et de la psyché va de pair avec les phénomènes intellectuels relevant du penser, ce qui est congruent tant avec l’intersensorialité et l’intrasensorialité de Merleau-Ponty qu’avec les actuelles avancées de l’épigenèse et de la plasticité neuronale.

Sur le fil de l’épigenèse, l’intelligence d’un bébé trouve assise et expression dans les soubassements de la plasticité neuronale. Rien dans l’esprit qui n’ait été dans les sens par le corps vécu, celui de la corporalité animée. C’est ce que disait déjà Aristote, repris par Freud. Rien qui n’ait été tout également saisi et porté par l’activité symbolique, dans une participation rythmique au monde et au désir de l’Autre. Pour un bébé, sentir et se mouvoir, choses du corps, s’accomplissent au départ dans la dépendance vitale de l’Autre. Ce que Winnicott ajoute en psychanalyste, c’est que nous prêtons des fantasmes au bébé. Le fantasme conscient et inconscient, « est, pour ainsi dire, l’histologie de la psyché, l’élaboration imaginative de tout fonctionnement somatique spécifique à l’individu » écrit-il. Comment dire au mieux cette intrication signifiante ? Quand notre toucher n’est pas seulement local, narcissique ou rétréci au seul registre physique, nous ne touchons pas seulement une peau, nous sommes en contact avec la personne entière du bébé ou de toute autre personne. Sur le mode où l’histologie concerne l’étude fine des tissus, Winnicott est conduit à penser la psyché dans son tressage intime avec le corporel. Dans le chapitre 4 de Human Nature, intitulé « Le champ psycho-somatique, The psycho-somatic field », il retient le tiret (hyphen) comme trait d’union, reliant et séparant, le psycho et le somatique. 

L’intermodalité sensori-motrice fait partie du cortège de cet agencement. La place du mind est très singulière. Winnicott écrit : « La nature humaine n’est pas une affaire d’esprit et de corps, c’est une affaire de psyché et de soma étroitement reliés (inter-related), avec l’esprit comme un parafe sur le fil du fonctionnement psychosomatique.  » Les termes de Winnicott : « as a flourish on the edge of psychosomatic functioning » me semblent mieux rendus par cette traduction qui fait état du trait de plume qui relie mind et body plutôt que simple fioriture. On peut dire aussi ornement, car flourish s’utilise en anglais pour parler des ornements musicaux. Edge signifie le fil, le tranchant, l’arête, le bord, l’orée, la lisière. D’autant que Winnicott, au début de la deuxième partie reprend cela en disant que là, il ne va pas prendre en compte l’esprit, «  ce que j’ai appelé une floraison à le lisière du psyché-soma. » Flourish est un terme lié à la floraison (fleurir), à ce qui est florissant, ce qui prospère et s’épanouit. Comme nom, c’est une fleur de rhétorique. Mind serait-il la fleur du psyché-soma ?

Cette structure fonctionne et opère donc, pour Winnicott, dans la conjugaison de trois termes : At first there is soma, puis une psyché qui, en santé, s’ancre graduellement dans le soma ; plus ou moins tôt ou tard, un troisième phénomène apparaît que nous appelons intellect ou esprit (intellect or mind). Dans son article « Pédiatrie et psychologie de l’enfant : observations cliniques » (1968), il parle de « la psyché de l’association psychosomatique » dont il veut donner un aperçu. Il n’a pas alors l’intention de parler des troubles liés à l’intellect clivé – split-off intellectual functioning – qu’il avait érigé en concept comme étant un trait essentiel de la névrose obsessionnelle. Les conflits appartenant à la personnalité se localisent dans cette aire intellectuelle séparée et concernent plutôt l’aire de la personnalité, non sans préciser que le split (fente, fissure, déchirure, scission) dans une personne arrive et s’organise à cause d’une défaillance de l’environnement. Il y eut une défaillance de ce que l’on peut attendre d’un environnement moyen – qu’il met entre guillemets : « average expectable environment ». Selon mes termes, ajoute-t-il, un bébé est habituellement pris en charge par une « assez bonne » mère (ibid. p. 195)

La psyché se fonde donc dans le soma qui vient en premier. Du coup, la psyché débute comme une élaboration imaginative du fonctionnement physique, ayant comme son plus important devoir de lier ensemble les expériences passées, les potentialités, la conscience du moment présent et l’attente (expectancy) du futur (Human Nature, op. cit., p. 19). C’est ainsi que le self vient à l’existence. « La psyché n’a bien sûr pas d’existence en dehors du cerveau et du fonctionnement cérébral » (Ibid., p. 19). L’attribut principal de la psyché est la liaison (the binding) d’éléments temporels situés sur les extases du temps déclinées en passé, présent et futur. Ajoutons, avec Laura Dethiville, que cette élaboration est une activité directement tributaire de la fiabilité de l’environnement et de l’aptitude de celui-ci à permettre une continuité d’être.

Un bébé fait avec le sens que prennent ses actions. Ce sens lui vient du lieu de l’Autre. On peut ainsi parler d’une physiologie du contact. Par son animation de souffle et de rythme, la psyché est proche du sujet, avec ses souvenirs et les extases du temps, le vécu d’être soi-même et créatif. Elle témoigne de ce que réside en ce corps un sujet nommé digne d’adresse. L’haptonomie apporte cette touche revisitée qu’être aux soins (care and cure) d’un bébé, c’est l’accompagner dans le contact porteur et le porter dans les signifiants de son histoire générationnelle, car le corps n’est point sans d’autres corps, comme un sujet ne saurait exister de soi seul, sans d’autres sujets. Tout ce commerce relationnel prend acte des dimensions corporelles et pulsionnelles. La pulsion engagée dans une excitation locale en différents lieux du corps revêt une portée générale, car elle concerne l’être entier affecté par ce qui lui arrive. Notre préoccupation est celle-ci : les satisfactions de la pulsion conviennent-elles au bébé qui en est le lieu et le sujet ? Là aussi, la poussée de l’érogénéité – étendue à la peau tout entière et poreuse – inscription corporelle précoce, n’est recevable que dans les paroles qui en sertissent la réalité et la supportabilité, celles du plaisir certes, mais aussi celle de la douleur, ainsi que de leur mélange et de leur intrication vécue. Winnicott a saisi combien donner de l’importance « à la peau amène à considérer la détresse du moi » (La nature humaine, op. cit., p. 61). Cette remarque rappelle ce que disait Françoise Dolto. Les lieux de contact sont aussi des lieux de séparation et de deuil, des lieux du deuil de la relation continue. Dans Solitude, elle écrit : « La zone érogène, c’est la partie par laquelle le contact se fait avec la mère pour l’essentiel des besoins, ce qui apporte répétitivement la pacification du corps, en même temps que le plaisir s’y mêle… La zone érogène nait de ce que c’est le lieu ultime du plaisir et de la séparation du plaisir… le lieu du deuil de la mère ; c’est le dernier lieu de contact où se souffre la séparation. »

C’est ainsi que l’interprétation juste d’une maman donne à son bébé le sentiment d’être physiquement et symboliquement porté par cette entente, attentive et attentionnée, désignée jadis par Freud du terme d’« entente mutuelle ». Cette entente engendre les éprouvés et les concepts d’interne et d’externe, de scène intime et de scène sociale. Par une telle intelligence relationnelle, de corps et de cœur, le fantasme participe à la socialisation et à la civilisation, par le jeu de la créativité. La psyché est donc assignée à résidence corporelle au sens où, du départ, les soins physiques sont d’emblée des soins psychiques, l’un et l’autre intriqués. « En psychologie, on doit dire que le bébé tombe en morceaux à moins d’être tenu ensemble (it must be said that the infant falls to pieces unless held together), et les soins physiques, à ce stade, sont des soins psychologiques » (La nature humaine, op. cit., p. 153).

Portance de la psyché

La psyché loge dans le corps. Le chapitre 3 de la partie IV de La nature humaine s’intitule : « Dwelling of psyche in body ». Winnicott écrit : « Combien facile est-il de prendre pour acquis le logement de la psyché dans le corps (the lodgement of the psyche in the body) et d’oublier que c’est encore à réaliser » (Human Nature, p. 122). Ainsi la peau participe de cette « localisation exacte de la psyché dans le corps » écrit-il aussi. Les soins quotidiens relatifs à la surface tégumentaire la concernent en entier. Par exemple, quand nous répandons le savon liquide avec notre main sur la peau de notre bébé lors du bain, il est réuni par cet acte qui ne consiste pas à lui passer un savon (à le réprimander), mais lui donne à vivre en son corps l’unité d’une coprésence en contact. Les soins développent le bien être corporel comme la portance développe l’intégration. « Tandis qu’un usage des processus intellectuels nuit à la réalisation d’une co-existence psyché-soma, l’expérience des fonctions et de la sensation cutanée et de l’érotisme musculaire facilite cette réalisation », celle de la co-existence psyché-soma en sa précarité, dit encore Winnicott (La nature humaine, p. 160, Human Nature, p. 122). Les limites du corps et les limites du moi, comme projection d’une surface corporelle, circonscrivent l’espace relationnel de la psyché ancrée dans le soma. La psyché s’établit à demeure corporelle. Cette assignation à travers les gestes des soins (au sens large) est une forme de l’amour, une expression de ce que veut dire aimer. Aimer son enfant.

Le potentiel de l’enfant se développe dans les soins maternels. Le bébé se développe dans des interactions avec son entourage concomitamment à l’expression des gènes. La génétique et son code de transmission concernent le développement de l’intelligence du petit d’homme dans son inscription la plus somatique qui soit dans le même temps où la relation à l’environnement est déterminante. De la dépendance la plus absolue – faisant unité des corps en présence – l’existence psychosomatique s’édifie par le séjour (indwelling) de la psyché dans le soma. « À la base de cette habitation se trouvent les expériences motrices, sensorielles et fonctionnelles étroitement liées au nouvel état de l’enfant – être une personne. » La participation d’une membrane ouverte de délimitation, la surface de la peau, la fait se situer entre le moi et le non-moi (me, not-me). La réalité psychique se constitue dans les modalités toutes corporelles de l’ingestion, de la digestion, de l’excrétion, dans leur relation à l’éveil sensorimoteur et à l’élaboration du penser. Le schéma corporel relié à l’image inconsciente du corps en voie de constitution s’édifie dans le chiasme d’une portance qui n’est pas seulement contenance. Le schéma corporel « réfère le corps actuel dans l’espace à l’expérience » écrit Françoise Dolto. Le corps dans l’espace, relationnel donc à l’entourage, inclut le contact avec une multitude de sensations en rapport avec des objets de toutes sortes : berceau, landau, vêtements… Le schéma corporel réalise la « synthèse dynamique » du cadre spatiotemporel sur la base d’impressions tactiles, kinesthésiques, labyrinthiques, visuelles, coenesthésiques, somesthésiques (ensemble de sensations), etc. D. Winnicott pousse le bouchon assez loin quand il avance que l’union relève du mouvement et de l’érotisme musculaire fusionnant avec le fonctionnement des zones érogènes, dans le temps où l’enfant quittant l’état de fusion complète avec sa mère « passe d’une relation avec un objet subjectivement conçu à une relation avec un objet perçu objectivement. » La continuité d’être se tisse donc dans l’exercice des soins. Soins entendus dans toute leur portée corporelle, psychique et symbolique. Soins de portance (holding) dans lesquels et par lesquels la manipulation nécessaire du corps infans (handling) s’ordonne au maniement symbolique de son prénom. L’un et l’autre mots, manipulation et maniement, relèvent de deux champs réunis et distincts. Ils comprennent en leur corps le manus de la main et la manière de le faire. Manière décisive puisqu’elle signe tout à la fois le style propre de la relation charnelle, pulsionnelle et symbolique d’une personne à un bébé et l’appartenance culturelle selon laquelle les soins au bébé se dispensent sur tel ou tel mode selon les lieux et les siècles.

Comment une mère saisit-elle les besoins de son bébé, non seulement pour les comprendre, mais aussi pour les satisfaire ? Elle repasse par la mémoire du bébé qu’elle fut. Elle met en œuvre sa capacité à se mettre en place de bébé pour entendre, dans son cri, la faim, la douleur, la couche sale,… toutes choses du corps ressenties. Sa capacité d’y répondre en adulte tutélaire actuel, par l’apport adéquat du sein ou du biberon, du lange ou du change, participe de la symbolisation « des douleurs de ton petit ventre quand tu te tortilles et que tu geins. » Réponse n’est point réaction. Répondre n’est pas réagir et réagir n’est pas répondre. Winnicott cherchait vraiment à éviter les représailles. Le sentiment d’une continuité d’être s’établit dans la fiabilité de l’Autre et la donation des soins, ce qui assure un soutien au moi du bébé se différenciant progressivement de celui de sa maman. Le moi de la mère ainsi supplée celui de l’enfant, le relaie et participe de la construction du moi de l’enfant.

Le corps d’un nouveau-né vit de ce qu’un souffle vital entretient la substance de ses chairs comme l’expression de ses désirs, notamment celui de vivre dans la condition charnelle humaine en proie à la parole qui le fait être humain. Winnicott rappelle à juste titre que vivre en humain, c’est accepter ce qui nous fait être humain et comprend la destructivité comme la créativité. Cela commence au berceau dans le rapport que nous entretenons avec le corps d’un bébé et ses productions. Comment recevons-nous ce qui sort de son corps ? Comment supportons-nous nos impulsions destructrices sans nous culpabiliser d’être ainsi faits, sans imposer à notre bébé notre culpabilité, nos angoisses et nos soucis aux incidences potentiellement perturbatrices de son équilibre psychosomatique.

Espace et lieu, psycho-somatique

« Dans la valse de la vie, le partenaire du soma n’est pas l’esprit »

L’enfant, le corps et la psyché, p. 324

D’une part, le corps est volume. Il occupe un certain espace. D’autre part, un espace purement et simplement psychique n’existe pas. Notre espace symbolique est toujours déjà physico-psychique ou psycho-physique puisqu’il implique d’emblée le corps, ce qui fait aussi que deux corps n’ont pas le même espace, même s’ils peuvent occuper un espace partagé. Le dernier mot de Freud : « Psyché est étendue, n’en sait rien » (1938), dit que sa référence ultime, assortie d’une critique des catégories kantiennes, est un rapport à l’étendue, à ce qui s’étend, c’est-à-dire entre autres à la psyché et à la pulsion comme lamelle (Lacan). Notre habitation, la demeure de la psyché à résidence corporelle, est aussi la question du fond pour Winnicott, en ce que le fond n’est pas socle ou appui, mais mouvement, présence au lieu où nous vivons, si toutefois nous vivons bien quelque part.

Dans cette conception, le corps n’est pas un ensemble de parties. Il est un être d’implication dont les parties sont en interrelation et dont la constitution dépend étroitement du rapport à l’entourage humain. Car il s’agit toujours de l’expérience du corps dans le monde, celui d’un être venu au monde, et résidant bien à quelque part. Le corps est toujours le corps de quelqu’un. La psyché, le nom, le désir, le soi, le corps, sont toujours déjà de quelqu’un. S’ouvre ici la question de l’articulation de la psyché dans son rapport au monde. Le rapport est complexe et paradoxal, car la psyché contribue à nous former un monde, un monde qu’elle n’est pas et qu’elle ne recouvre pas entièrement, notre monde. Car, ce qui nous donne monde et nous donne au monde, ce n’est pas la psyché à soi seule, c’est la parole. L’intelligence du corps et du cœur, de l’esprit et de l’âme, n’est pas intellectuelle. Elle est sensible, non consciente d’elle-même, animée de vivacité et de motilité. La vitalité du penser des enfants tient à ce qu’ils ne réfléchissent pas. Réfléchir ici au sens du miroir qui renvoie l’image. Leur pensée fuse comme un éclair.

Chez Winnicott, la spatialité découle de ce rapport trinitaire corps-esprit-psyché. Sa conception rejoint certains propos de Merleau-Ponty – son contemporain – quand ce dernier écrit : « L’espace est pour moi une certaine polarisation de mon schéma corporel reprenant à mon compte une part de l’espace extérieur. » Comment relier dans la dynamique du corps vivant la vie sensorielle, expressive, langagière et désirante ? Merleau-Ponty écrit : « L’esprit est incroyablement pénétré de sa structure corporelle » (1960). On ne pense pas sans le corps.

Assigner la psyché à résidence corporelle signifie que le corps n’est pas seulement un espace, mais un lieu, en l’occurrence le lieu de la psyché pour Winnicott. L’espace, c’est le spatium latin. Ce mot aux sens variés implique la dimension spatio-temporelle. On peut se demander, à partir de cette remarque de Victor Hugo : « Approfondir cette aventure qu’on appelle l’espace. » (Du génie), sur quoi fonder l’espace ? Henri Maldiney répond : « Le lieu précède l’espace. » L’espace est à se former, non pas comme un territoire où se déplacer, pur topos, mais dans un déploiement à l’intérieur de soi. Telle peut être notre attente, au sens où spatium procède étymologiquement de spes, l’espérance, l’attente, la perspective. Spes allie donc l’espace et le temps.

Cet avoir lieu de la psyché dans le corps ouvre potentiellement un sujet à la dimension de l’espace. L’espace lui-même est assigné à un sujet, au sens où l’être de l’espace fait question comme dans l’espace familier. Celui de la quotidienneté de la vie familiale par exemple, est aussi celui du souci, à tout le moins celui de la sollicitude, de l’implication (concern) et de la proximité des parages humains désignant l’entourage, le voisinage, un horizon de présence où pouvoir se poser et se reposer. L’espace interhumain ne se définit pas essentiellement par la distance existant entre les choses, mais comme éloignement ou proximité des choses par rapport à moi (related to), relativement à moi. La distance se constitue à l’aune de l’éloignement – dont la temporalité, pour Winnicott, est strictement articulée à l’âge du bébé. L’éloignement est ainsi constitué par la tension du proche et du lointain, car le souci de l’autre, le prendre souci, le prendre soin, les détermine, non comme petite ou grande distance, mais comme le chante Saint John Perse : « Tu es là mon amour, et je n’ai lieu qu’en toi. J’élèverai vers toi la source de mon être » (Amers). 

La mère qui pense à son enfant déploie une façon d’être auprès de lui, d’être avec lui, lui étant avec elle dans son cœur et son esprit à elle. Être laissé tombé fait que l’angoisse renvoie à un nulle part – au sens aussi où rien n’aura lieu que le lieu (Mallarmé). Ainsi l’espace du jeu participe de la naissance du lieu. Si je fais ce détour par l’extérieur du lieu, par l’extériorité de l’Autre, c’est parce que, comme être humain, nous sommes affrontés à une excentricité radicale de soi à soi-même, en ce qu’un Autre nous agite et nous berce. Ainsi le lieu d’une chose et celui d’un autre ne sont pas la position qu’ils occupent dans l’espace (dormir dans la chambre ou le lit parental, cododo), mais ce qui accorde à la chose comme à l’autre d’avoir lieu – ce par quoi un autre peut être-là-avec. Telle est la fonction de la place. The Place where we live dit Winnicott. L’avoir eu lieu est de natalité. Il est à cette pointe du natal. Cette dimension du lieu est vitale, car il s’agit toujours d’un lieu de rencontre interpersonnelle comme intrapsychique. Ainsi la limite corporelle assignée à la psyché – son lieu – n’est pas clôture, mais éclosion – pas terme au sens de fin, mais origine. Elle est ce qui ouvre un sujet à la tripartition de la vie en corps, esprit et psyché. La voix de la natalité porte en elle l’affect singulier qui nous pousse en avant, vers le perdu, non localisable, mais topiquement nécessaire. Car la natalité a besoin de lieu. Un lieu, à terme, c’est quelqu’un.

Annexe

Le chiasme de la portance

Joël Clerget

Les humains que nous sommes trouvent leur assise dans le langage et leur fondation dans la parole. Dans l’adresse faite à un sujet, la portance est le mot qui réunit le chiasme, l’entrecroisement, d’une voix qui touche dans l’adresse au bébé, d’une main qui parle dans le contact, les deux, voix et main, étant soutenues par le regard qui organise métaphoriquement le champ de cette portance, y compris chez les aveugles et chez les sourds. Une voix qui touche. Une main qui parle. Un regard qui soutient. Les trois, voix, main et regard, s’allient à l’olfaction et à la gustation pour donner profondeur et volume à ce champ relationnel. Le corps d’un papa n’exhale pas les mêmes odeurs que celui de la maman. De son origine étymologique latine, sapere, par la saveur donc, la gustation réunit la sapience, la sagesse au sens d’être sage, la saveur au sens d’avoir du goût et du discernement, et le savoir, la connaissance. Par tous les sens engagés, le contact est la touche des mots au cœur des mains. Il y a le corps et les mains, le cœur et les noms, le langage et la parole, le regard et la voix, le symbole et le rythme. Les accordailles sensorielles tiennent leur portée de ce qu’elles ont une valeur symbolique, langagière, en ce que la parole nous donne corps et nom d’être humain. D’être ainsi appelé, des mains, du regard et de la voix entrecroisés, cela nous touche et nous fait exister. Par là, le palpable et le tangible du semblable mettent un sujet en présence de la face impalpable du prochain. Et ce chiasme du porter ouvre en lui l’intimité de cette autre scène, l’inconscient, où se tisse l’image du corps. La portance lie la teneur des chairs à la matière du langage, en reliant, dans la relation des êtres entre eux. Elle confère au contact, à tout contact, sa densité et son poids. Dans ce maintenant de la portance, l’image inconsciente du corps s’actualise comme le foyer d’une ouverture où l’énigme de nos êtres en coprésence demeure entière.

Quand nous vivons les accordailles d’une tonalité partagée, le chiasme de la portance est à son plein effet de vie. Ce chiasme est l’accueillance même et la prévenance qu’elle inclut. Le bercement d’une maman signe l’altérité qui fonde les possibles. Il développe l’intelligence relationnelle du bébé quand elle reconnaît en lui, lové dans ses bras, tout ce qu’il a d’autre et qui n‘est pas elle. En effet, un bébé ne vit pas du seul investissement de sa personne. Il est sujet quand il est clairement identifié comme un être humain, incarné et nommé, sujet d’attention, de sollicitude, d’adresse et d’appel, dans notre accueillante sollicitude et dans notre prévenante présence, non point chose animée.

 

Les Mille et une aventures d’Eros et Psyché

A la lecture de la réflexion proposée pour cette journée, ce sont les expériences de ma rencontre avec la folie qui ont surgi: les souvenirs de ces petites paroles énoncées parfois en se croisant dans les couloirs, les rencontres éphémères au cours desquelles, à notre plus grande surprise, nos paroles pouvaient et sur le corps et sur le psychisme faire de l’effet, l’étrangeté des déplacements des corps dans l’espace des allées, entre les pavillons, dans les couloirs leur immobilité dans les dites « salle de vie ».

Ce fut l’expérience des effets de « l’environnement » sur les corps, la capacité d’un sujet à habiter son corps, ou de s’ouvrir à cette potentialité. 

Je parle d’adultes. Mon expérience clinique est celle des adultes. L’expérience de l’analyste est celle également des adultes. Dans les cures, j’ai retrouvé la question de l’environnement. S’y retrouvaient les effets psychiques de l’environnement sur la potentielle parole des analysants et son lien à la manière de pouvoir habiter son corps. 

Ces associations, ces images m’étonnaient. Pour cette journée, j’avais intitulé mon propos Les Mille et une rencontres d’Eros et Psyché. Je pensais continuer sur la question de l’ancrage archaïque de la sexualité que les élaborations winnicottiennes m’accompagnent à penser. Tout en m’appuyant sur le mythe de la rencontre d’Eros et Psyché, m’appuyant sur les contes oraux grecques. Ces contes mis au travail par ma collègue et amie Anna Angelopoulos et que vous trouverez dans son livre Les Contes de la nuit grecque (éd. Corti).  

Mais voilà, à la relecture de l’argument, le désir devint de partager avec vous les questions  que j’ai retrouvées dans ces de ces deux  champs de ma pratique: qu’il s’agisse de la clinique hospitalière, de la clinique de la psychose ou les cures en libéral, se retrouve, pour moi ce lien indissociable entre deux questions soulevées immanquablement par les cures et la rencontre avec les personnes psychotiques à l hôpital :

Le lien indissociable entre :

  • Qu’est -ce qu’habiter son corps ?

Et ,  

  • Qu’est- ce que parler veut dire ? 

Ce fut une joie d’entendre Maldiney, au cours d’un débat faisant suite à la projection du film de Jo Manenti : le Moindre Geste. Y était présents Oury , Maldiney Jo Manenti et celui qui le film monta.  Maldiney  bougonna : «Les linguistes ne se préoccupent pas de ce que parler veut dire. » (Je cite de mémoire). Une joie de l’entendre. Notre métier nous amène à nous en préocuper, n’est-ce pas, de ce que parler veut dire ? 

 Donc

  • Qu’est ce que parler veut dire
  • Et
  • la question « du corps » quand elle se pose à l analyste . 

C’est à partir de ce lien entre ces deux questions que je voudrais, cet après-midi partager avec vous ce qu’elles permirent, de formuler à partir des élaborations de Winnicott. Donc, si le conte et la scène qu’il crée y a toujours sa place ce ne sera pas seulement concernant la question de la sexuation. Je parlerai  des Mille et une aventures d’Eros et Psyché; mais différemment de ce que j’imaginais.

Votre argument projet de réflexion m’a replongé dans l’intérêt pour le livre la Nature Humaine. Lecture qui m’a passionnée. Mes collègues du groupe de lecture ont partagé et subi mon enthousiasme envahissant né cette lecture. 

Mais, je repartirai de l’expérience clinique :

La clinique hospitalière puis, l’expérience du transfert dans les cures, l’engagement de l’analyste dans le transfert, le travail psychique du psychanalyste dans le transfert.

 Winnicott est, parmi les analystes un de ceux qui s’aventura dans le monde de la psychose. Son élaboration à partir de son expérience de pédiatre et de son approche du monde de la psychose a donné forme à une singulière conception de l’appareil psychique. Une conception différente de la freudienne qui, elle, permet de penser les conflits quand les « relations interpersonnelles » sont conçues. 

Une conception comme celle de Winnicott comporte ce que Piera Aulagnier nomma l’impensable, l’impensable traversée incontournable de tous les humains, active et oubliée derrière le refoulement primordial. 

Quand je travaillais à en hôpital de jour, je disais « Le  corps qui, dans la psychose ne s’oubliait pas. » Une intuition, une sorte d’observation clinique. 

Il y avait ces deux questions/observations mises au travail :

Le corps ne s’oublie pas 

Et 

Les mots ne relient pas. 

C’est à partir d’elles, puis passant par la question de la sexuation, que nous retrouveront le mythe de la rencontre d’Eros et Psyché,  que j’aborderai la fonction que Winnicott donne à l’articulation soma-psyché dans la conception de l’appareil psychique.

           Je concluerai avec ce qui me semble être tout un champ de recherche ouvert par la pensée de cet analyste radicalement analyste qui pense radicalement l’’inconscient.

PREMIERE PARTIE : 

 LA CLINIQUE HOSPITALIERE ET LA FUSION PRIMAIRE ENTRE INDIVIDU ET ENVIRONNEMENT

L’asile

Volontairement, avec ce sous-titre,  je reviens à l’expression de Winnicott, pourtant ma clinique est celle d’adultes : « Fusion primaire entre un individu- environnement et ça fuse. »  Il parle de l’infans. Ce que nous pouvons apprendre de la folie, de la rencontre avec la folie à l ‘asile me semble, pourtant de cet ordre.

 Dans le même temps, ce fut expérience sidérante pour la jeune psychologue sortant de la faculté : celle de « voir » avant de pouvoir la penser, la transformation des corps quand l’espace dans lequel ils se déplacent, change. Les corps se transformaient au fur et à mesure que les espaces de vie et de travail étaient transformés. Il faut dire que j’avais été engagée comme psychologue dans un asile en pleine métamorphose. La politique de secteur se mettait en place. Le directeur de l’hôpital et deux des médecins psychiatres mettaient en place et, la politique du secteur et, soutenaient leur exercice des idées de la psychothérapie institutionnelle. C’était dans ces années 70, l’arrivée de la psychanalyse à l’asile, c’est dire l’arrivée d’une autre conception de la folie, vs vs souvenez tous de la parole de Tosquelles « la folie est le propre de l’humain ». 

Je fis l’expérience du passage de l’asile à la politique de secteur. Ce que je pus observer était très concret : 

  • c’est l’architecture qui était transformée, l’architecture du   bâtiment,  comme la conception de la vie à l intérieur. Par exemple : dans un « pavillon fermé « il y avait 90 lits.  « lits «, c’était des lits, pas des chambres . Le pavillon n’était pas mixte. Et, pour 90 « lits », deux baignoires et deux infirmières. Pour la vie/non vie : une grande salle dans laquelle le long des murs ,les femmes, sur des chaises, étaient attachées. 

L’introduction dans ce pavillon (avant même son entière transformation) d’activités, de propositions d’un faire avec et, « ensemble, faire avec », déjà transforma le mode de vie, arrêta l’immuable, non rythme, non temps :  se lever/ être levés ;  la chaine pour se laver être lavés douchés et, et  être attachées le long du mur absents à l’écoulement du temps. 

Dans les dites « activités », il y avait l’esthéticienne, la coiffeuse, des prises en charges par packing, la  possibilité d’être habillées avec leur vêtements de ville.. 

Des mouvements, que je lisais comme appel à de la vie se manifestaient. Les allées de l’asile n’étaient plus hantées par des « cottes » bleues mais d’autres couleurs, d’autres mouvements. Ma plus grande surprise, encore fut celle des effets sur la parole et la pensée et la capacité de parler dans les réunions du journal. Association indépendante que celle du journal. Les réunions se déroulaient dans absolument tous les services. Dans ces réunions et, dans tout le travail d’écriture, de conception du journal, La parole côté infirmiers comme côté patients se risquaient.

De cette expérience, je n’ai jamais oublié les effets de ce que je nommais « le contexte », le contexte des rencontres, sur la manière d’habiter son corps liée à la possibilité de prendre la parole. Des années après, je me représente, contenu, dans le mot « environnement » dont Winnicott fit un concept, je me représente l’espace, la conception de cet espace, les conceptions du soin, de la folie, un certain «  beau » une attention à ceux qui ne pouvaient se prendre soin d’eux- mêmes , isolés à l’intérieur d’eux -mêmes. Ce nouvel espace était porteur aussi pour les infirmiers d’un autre regard, un regard qui s’humanisait et les humanisait. Cet autre regard porté sur la folie transformait les liens entre professionnels et, avec les patients et, entre les patients. D’autres possibilités de relation, voire la possibilité de relation accompagnaient la conception d’un soin. Ce n’était plus du gardiennage. 

La vie quotidienne de l’hôpital de jour 

C’était cette fois, le cadre de la mise en place de la sectorisation encore, mais dans une autre région. L’expérience fut différente, car, à la psychologue, cette fois, il fut demandé de «  penser » les dispositifs institutionnels.

Ainsi, la vie quotidienne à l’hôpital de jour fut l’expérience de la confirmation de l’importance de pratiques comme l’accueil, penser l’entrée en hôpital de jour. C’est à dire « penser » l’environnement. Certes, il y avait la prescription médicale et les papiers administratifs, mais notre désir était de faire une place au sujet, à sa potentielle parole aux potentiels liens . Notre désir était d’introduire des espaces ,des rencontres et, une temporalité. 

Cela donna forme à manière de concevoir « une entrée » : ce fut un rythme de rencontres jusqu’ à ce que prenne forme entre la personne et l’équipe (trois infirmiers une aide soignantes et la psychologue) quelque chose qu’ils partageraient, une activité, ou un rythme ou du foot ou le sport ou être avec d’autres ou venir tenter cette expérience … ensuite, la personne en reparlait avec le médecin et, l’entrée passait alors par la forme administrative. La maladie n’est pas une identité. Penser l’espace et penser les rythmes, introduire de la temporalité était la préocupation.

Tout cela confirma l’importance d’accueillir dans le sens penser et créer l’espace (comme le squiggle )qui permette le mouvement vers et qui ,porteur, peut être. 

Mais au -delà du rapport à l’institution, la vie quotidienne, la rencontre , les échanges au fil des jours en entretien, la mise au travail de pensée avec les infirmiers, le médecin et les personnes hospitalisés firent pouvoir et, concevoir la singularité de ces rencontres et, ce qui était nécessaire pour qu’il y ait rencontres. Cette clinique fut l’espace du début de la mise au travail des questions qui ne me quittèrent jamais plus :

  • Celle du dit « contexte ».  le mot « texte » m’importait. Je dois dire que dans  le mot «  environnement «  de Winnicott j’entends le  langage dans ses mises en forme culturelles qui articulent les relations entre humains, dans une culture donnée, j’y entends  la parole d’un autre,  même si cet autre n’est pas différencié , parole dans  sa manière d’habiter son corps,  son rapport au monde , sa singularité, c’est dire ce qui se fera vecteur du rapport au monde pour le nourrisson, vecteur d’une rencontre possible  rencontre, lieu potentiel de l’élaboration pour celui qui ne se voit pas, de l’élaboration d’un « se voir. » Cela était l’accueil dans le « contexte » / « environnement ».

Ce que l’expérience m’apprit ou plutôt permit de cultiver un peu plus, fut le lien entre un parler qui isolait car il n’y avait pas de sens commun aux mots et les corps menacés d’explosion, corps menacés de destruction, les corps qui, cependant, ne peuvent pas « se » voir.  Si l’autre ne le « voit » pas, c’est à dire si l’autre ne lui fait pas une place  pour un possible « se voir» ou en lui donnant comme le dit joliment une personne « les mots », la personne psychotique ne se voit pas, ne parle pas au sens de s’adresser à.

 Il n y a pas de conception de la séparation de deux corps,  l’oralité primaire domine, l’identification orale première expression du  sentiment d’amour ns dit Freud ,domine. Pulsion d’amour primaire dans les terme de Winnicott certes mais qui ne connaît que le monde de la dévoration et donc  la menace d’être dévoré sauf si un autre peut s’identifier à ses besoins psychiques , même dans la clinique avec les adultes comme dit Winnicott à propos du nourrisson mais qui demeure «  besoins psychiques «  pour la personne psychotique »  tout soutenant en lui « sa frontière intérieur /extérieur » juste «  ouverte «  pour l’accueil : cette identification aux besoins psychiques ouvre un espace humanisant à partir duquel tissage d’ un lien se créera peut -être. C’est dire que ns ns étions donné la possibilité de lire les relations et les modalités de leur création ou échec. C’était lecture des transferts.

  • La temporalité que nous essayons de soutenir, l’espace crée par cet environnement partagé, ont créé des rencontres. De ces rencontres, nous avons appris qu’une élaboration dans le lien à un autre pouvait construire psychiquement une possibilité de « se voir » et de ressentir ( cf le théatre madame B. Bouffer = aimer mais tout à coup, elle le « voit ») . 
  • C’est, entre autre, à l’hôpital de jour, dans la pensée du tissage des liens de la vie quotidienne dans un faire ensemble ou chercher ensemble ou se risquer avec, que  s’imposa l’idée de la construction de corps en termes de processus psychiques dans la rencontre avec un autre. Le corps comme forme se formant. 

DEUXIEME PARTIE : Je voudrais à présent attirer votre attention sur la lecture de ce qui se joue dans les cures lorsque ce n’est pas la question de la sexualité qui se pose mais celle de la sexuation. 

 Je prendrai l’exemple de cette analysante que je reçue à mon cabinet. Au cours de son analyse elle avait élaboré la possibilité de « voir » l’enfant qu’elle fut. Celle qui cherchait du travail pour sa mère qui en avait un. Pourquoi ? sa réponse fut longtemps : elle était responsable et faisait tout pour sa mère.

C’était après la mort accidentelle de son père.

C’est au cours de son analyse qu’elle a « vu » que sa mère l’avait laissée seule dans la maison et était partie en vacances avec les autres enfants. Que sa mère avait pu lui demander à elle et pas aux autres  de rembourser l’argent dépensé pour ses études. Courtes études.

              Ce  « voir/pas se voir » fut toujours lié dans mon expérience clinique, à un accroc dans l’élaboration pour un sujet de sa sexuation. 

Elle ne pouvait pas désirer, ne pouvait pas se laisser ressentir.

Le conquérir fut un bouleversement complet dans sa position subjective.

Je parlerai de cette autre analysante,  sa mère n’avait pu « la voir ».

La mère voulait une certaine forme à son corps et pouvait obtenir une opération des oreilles soi -disant décollées de son enfant. 

Fort belle femme quand je l’ai connue. Une belle qui ne se voyait pas comme l’autre analysante et d’autre encore. Elle ne voyait rien, rien de la séduction qu’elle dégageait. 

Si un homme voyait la femme, elle ne pouvait y croire. Parfois, c’était vécu comme une agression parfois, comme elle disait, elle y allait quand même. Ainsi elle s’était liée à une brute qui la désirait. Elle ne ressentait rien… mais si il l’aimait … il a fallu qu’il soit violent physiquement et que physiquement, il lui casse une partie de son corps pour qu’elle lui interdise son appartement et son lit. « je ne voyais pas ». disait -elle.

ET pourtant, elle avait un regard laser. Elle voyait tout comme un radar. Mais comme elle dit un jour au bout de quelques années d’analyse :

« Vous savez bien, je vois, mais je ne ressens pas. »

Je vois mais je ne ressens pas. A propos de comment elle s’est mariée :

  • « Je lui ai dit ( à sa mère) je ne veux pas me marier. »( elle avait 18 ans). La mère faisant sa vaisselle et sans se retourner : « Ben, trop tard. »
  • « Je me suis mariée, j’ai choisi une belle robe. »
  • Une évidence pour elle : il a voulu se marier, sa mère a voulu qu’elle se marie, elle lui a dit qu’elle n’était pas amoureuse, mais elle s’est acheté une belle robe, elle s’est mariée. Mais sans ressenti. Elle avait dit à son mari « pas de désir« . Donc, pour elle, il n’avait pas à s’en étonner,  entre eux il n’y eut pas ou très peu de relations sexuelles.
  • Par contre la forme extérieure, la beauté de son habitation  elle a cultivé. De sa maison elle a fait un corps contenant.
  • La haine du mari est devenue de plus en plus intense. Une haine pour cette femme coupée d’une intériorité, ce qu’il  ne voyait pas.

J’ai été toujours interrogée par ces deux côté de voir : «non- voir »  et le « voir- laser ». Ce n’était pas l’image, ce n’était pas un miroir,  le «  voir-laser » est indissociable   du « ne pas pouvoir se voir ».

Il me semble que Winnicott parle de cette impossibilité de « se voir » quand il écrit dans Fragment d’une analyse, à propos de la première année de l’analyse du jeune homme, son analysant : «Il fallait que je fasse partie de son intérieur. Il parlait comme si je faisais partie de son intérieur. J’ai respecté.»

  •  « Si, il n’y avait pas eu cette analyse », écrit encore Winnicott, «il serait devenu un « homosexuel » faux homosexuel. Ce qui me fit penser à plusieurs de mes patientes qui se font traiter de séductrice, accuser de faire semblant de ne pas voir, alors qu’elles  étaient femmes  qui attirent le regard, qui sont « vues . « »
  • Effectivement toutes ces analysantes « ne pouvaient pas ne pas être vues» mais justement il me semble,  à la mesure de ce que elles ne se voyaient pas. Je lisais cela comme appel à un regard qui les accompagne à élaborer la possibilité de « se voir », un appel à un amour pour ex -ister. C’est dire que l’autre leur donne la possibilité de se représenter leur corps de femme. Elles étaient loin de l’érogénéisation. Elles étaient loin du sentir et de ce que ce « se sentir » puisse se retourner vers elle, qu’elle l’éprouve, qu’elles en fassent expérience » ? ce qui ouvre l’espace pour le « penser », pour pouvois « se dire » : «Je désire ,je veux vivre ce désir et y engager mon corps ». 

Comme  pour l’ homme de  Fragment d’une cure, pour ces femmes, cela appartenait à l’ inconcevable :  elles demandaient à l’autre de leur donner «corps» . 

Elles pouvaient se jeter éperdument dans une quête d’être aimée mais de cet aimer de l’infans : quand c’est l’autre qui ouvre le chemin de pouvoir se sentir ex -ister.

Ainsi j’ai traduit ce que Winnicott dit de la fin de cette première partie de l’analyse de l’ homme de Fragment :

« Par identification à son analyste, il a pu devenir médecin, la rivalité est possible avec d’autres,  il a pu se marier et avoir des enfants. Mais, c’est une grave décompensation qui ouvrira le deuxième temps de son analyse : 

     Le désir terrifiant pour lui, sans doute, quand il s’agissait d’engager son corps dans le désir sans être porté par une forme extérieure du type « construire une famille, « faire des enfants » quand il s’agit de risquer l’engagement de son corps dans le désir dans une relation avec un autre via le corps via le sentir, il avait fui ce engagement inconcevable en demandant à sa femme d’avoir des chastes relations. Sa femme a refusé. Il s’effondra. »

L’impossibilité de « se voir », la crainte de se laisser « sentir » s’accompagnent d’une demande inconsciente à l’autre de lui donner ce regard pour « se voir ».

Mais la rencontre avec l’altérité fait que l’autre, autre, ne peut que faire des accrocs à ces attentes. Alors, il devient celui qui est labouré par un regard laser : il fait ceci, il fait cela, il a dit ci, il a dit cela, c’est un monstre, c’est « un pervers narcissique » .

 La haine, avec la force de la pulsion d’amour primaire dévorante envahit et gomme le «  entre »  deux corps quand la rencontre n’est pas celle de deux désirs, mais celle d’une demande, plutôt d’un cri : humanises moi ,   sors moi du rien sentir, du vide .  

Ce sont ces expériences cliniques qui m’ont fait penser aux contes sur le thème de la rencontre d’Eros et Psyché. Il ne s’agit pas pour moi, cette après -midi de dévelloper les différentes épisodes de cette rencontre ,mais de retenir la place dans ces contes de :

« l’interdit de voir «  et  de l’oralité menaçante. 

Comme vous le savez, Psyché n’a pas le droit de voir son époux qu’elle pense être un monstre ( c’est l’histoire de la rencontre du père avec le monstre). Mais elle est heureuse. Ce n’est que poussée par ses sœurs, jalouses de la voir heureuse, qu’elle allume une chandelle pour voir le corps de son mari. Une goutte d’huile le réveillera.  Elle le verra, beau, il disparaîtra. Pour le retrouver, elle devra passer des épreuves : toutes les réussir sinon les ogresses la dévoreront, elle devra marcher marcher avec des chaussures aux semelles de plomb, les user  pour retrouver son époux aimé tel qu’il est. 

Comme l’écrit Winnicott , dans Fragment d’une cure :

« Il ne pouvait réussir son analyse, la réussir eût été tuer l’objet aimé. »

Dans un mouvement d’aller et retour, cette phrase a éclairé la clinique et la clinique m’a permis d’avoir des points d’appui pour penser. 

En effet, j’y retrouverai ces différentes formes de transfert quand nous parlons pensons en tant qu’analystes, le corps.

Si Freud a permis de penser comment une rencontre peut devenir la scène des processus psychiques qui , pour un sujet ont construit son rapport à l’autre, cette scène permet de lire le fantasme à l’oeuvre pour un sujet dans la rencontre.  

Ce que les analyses de Winnicott nous permettent de penser ( et de soutenir ) est que sur la scène peut prendre place, non pas la rencontre mais, ce qui construit pour un humain la  potentialité de la rencontre, la potentialité de concevoir l’altérité, la potentialité de « se  voir », la potentialité en ce sens de réfléchir, la potentialité de concevoir avoir un corps. 

TROISIEME PARTIE :  de la question en deux parties : 

Qu’est que parler veut dire 

et

Qu’est ce qu’habiter son corps ?

Passant le lien habiter son corps, pour se laisser ressentir et la nécessité de « l’imaginarisation des fonctions corporelles d’un autre en ces temps où la relation est celle d’un qui est, et d’un autre qui porte la potentialité de la relation. 

Abord des processus psychiques à l œuvre dans la constitution de la possibilité de concevoir son corps comme corps subjectivé et soma. 

 « Dans la nature humaine ». J’ai été très frappée par la manière dont Winnicott prend soin de nous présenter sa lecture de la métapsychologie freudienne, tout en rythmant , en ponctuant régulièrement : il y a un «  avant » . Pour que potentialité des « relations interpersonnelles »  puissent se concevoir, pour que l’articulation oedipienne puisse être « utilisée » il faut que tout cela se passe bien «  avant ». D’une certaine manière, il reprend la clinique telle qu’il l’expose dans Fragment d’une cure. Souvenez vous de la première partie de l’analyse, échec et réussite, et de l’origine de la décompensation ouverture du second temps de son analyse.

J’ai trouvé à la lecture de cet «  avant » selon Winnicott , une scène une représentation qui me permet de lire les processsus psychiques à l oeuvre dans la recherche de la constitution d’une potentiel rencontre. Cette recherche confronte à la question de la conception de l’appareil psychique.

Dès l’introduction de son livre La Nature humaine, Winnicott a écrit un petit paragraphe qui serait presque une longue phrase , une longue phrase qui ,en concentré, développe sa pensée et la singularité de sa pensée. Stupéfiant. 

Il part de l’idée d’un « développement »,  nous dit -il.

Développement, à partir d’une fusion primaire entre un individu et l’environnement et de cette fusion, «  ça fuse » .

J’ai toujours imaginé, à tort ou à raison, que une petite phrase de Freud  ( dans l’Esquisse) contenait une intuition. J’ai toujours imaginé que, Winnicott, l’analyste qu’il était avait tiré le fil de cette intuition freudienne que  son apport singulier s’inscrivait dans l’intuition freudienne . La petite phrase de Freud  est la suivante: 

 « L’organisme humain à ces stades précoces est incapable de provoquer une action spécifique qui ne peut être réalisée qu’avec l’aide extérieure et au moment où l’attention d’une personne bien au courant se porte sur l’état de l’enfant. Ce dernier l’a alertée, du fait d’une décharge se produisant sur la voie des changements internes.  par des cris par ex). La voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrème importance ; celle de la compréhension mutuelle. L’impuissance originelle de l’être humain devient la source première de ts les motifs moraux. »   

  • Je reprends :

« L’organisme humain à ces stades précoces est incapable de provoquer une action spécifique qui ne peut être réalisée qu’avec l’aide extérieure et au moment où l’attention d’une personne bien au courant se porte sur l’état de l’enfant. »

Winnicott lui, parle « d’individu », ce qui est différent de «  l’organisme » mais « individu » c’est indivisible. J’ai supposé que ce terme « individu « pouvait faire entendre pas d’autre conçu, pas de trace, ce terme contient soma et en germe quelque chose de psychique, que je lis dans le «  ça fuse » .

Ce « ça » qui fuse ne rencontre rien puisqu’il est. Mais il est rencontré et, accueilli. 

Freud lui écrit :

  • Ce dernier l’a alertée, du fait d’une décharge se produisant sur la voie des changements internes.  par des cris par ex). La voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrème importance ; celle de la compréhension mutuelle. 

C’est là que le chemin théorique de Winnicott se sépare de celui de Freud :

Je lirai le texte de Winnicott ainsi : il élargit de ce que représente « l’autre au courant » et son action à la notion d’environnement qui implique, certes, un autre mais un autre dans un monde «  qui ne veut rien », écrit-il dans La Nature humaine. Ce que j’entends comme un monde «  qui est »   ou comme le disent Maldiney et Oury ( débat après projection du film  le Moindre Geste) : « Le réel n’est pas fait d’objet » .

C’est le travail au quotidien qui a attiré mon attention ou qui colore, si je puis le dire ainsi ma lecture de Winnicott. La pathologie rend visible ce qui , si cela est traversé par tout humain, demeure, quand trace de la relation à l’autre est , dans «  l’impensable » selon le mot de Piera Aulagnier. L’impensable derrière le refoulement primordial.

Il y aurait donc dans le fil tiré par Winnicott deux concepts fondamentaux qui participent à concevoir le lien entre les deux pensées mais aussi leurs séparations :

Avec le « ça »  qui fuse Winnicott, introduit la notion de pulsion primaire d’amour , pulsion sans objet. Sans objet . Cela est fondamental pour moi. 

Parce que cela indique que l’objet se construit. 

Que le petit d’être humain d’emblée ne prend, ni ne jette il avale, il est. C’est . Le rythme des rencontres avec l’autre qui est bien là, même si l’infans ne conçoit ni l’autre ni l’environnement dans lequel l’autre est, c’est l’autre qui va construire, via la relation entièrement portée par lui,  via le prendre soins des « besoins psychiques » . L’autre, dans  sa singularité peut ne pas pouvoir porter cette relation, il peut par exemple lui aussi « avaler » l’altérité non conçue du bébé. L ‘infans devient partie de son « corps » disons- nous. Sans doute serait- il plus juste de dire partie de son monde intérieur, de ce fait, il n’ouvre pas à la potentialité de la pulsion sans objet de se transformer en pulsion avec objet en même temps que les formes que Winnicott nomment «  Moi Total « se créent. C’est « l’empiètement » dit Winnicott et le retrait de cette pulsion sans objet. Cette  pulsion primaire d’amour celle du temps où l’altérité n’est pas conçue qui existe telle quelle en retrait, mais s’éveille parfois dans la relation amoureuse lorsque le corps est engagé .

Dernière partie de la phrase de Freud :

  • « L’impuissance originelle de l’être humain devient la source première de tous les motifs moraux. »   

Dernière partie de la petite phrase de Freud : étonnante.  Winnicott, lui,en proposant l’idée d’une troisième aire intérieur extérieur et une zone intermédiairepermet de de concevoir un espace qui unit et qui sépare . «Une troisième aire», dit- il, celle qui unit et sépare celle qu’il a nommée aussi « l’aire culturelle ». 

Je voulais juste souligner ce mouvement : ainsi Winnicott apporte une conception du Moi qui se construit ( le mode intérieur, la frontière entre un intérieur et un extérieur et la conception d’un Moi total et pulsion avec objet ) 

Puis, ce temps central de la structuration dit « le stade de l’inquiétude » avec cet abord singulier qui nous permet, dans la clinique, d’entendre certains de nos analysants qui ne sont pas du tout psychotiques mais qui peuvent ne pas être en capacité d’ « utiliser » la dimension tierce que pourtant ils connaissent.  Il écrit : 

« Puis, vient le consentement personnel aux fonctions et aux pulsions avec leur acmé, et la reconnaissance progressive de la mère comme être humain, et dans le même temps d’impitoyable, l’enfant devient soucieux ; ensuite arrive la reconnaissance du tiers et de l’amour compliqué par la haine, et du conflit affectif ; le tout s’enrichissant de l’élaboration imaginative de chaque fonction, et de la croissance de la psyché en même temps que celle du corps. »  

                      A mon sens, l’élaboration Winnicottienne nous conduit à repenser l’expérience de la satisfaction, mais ceci sera une autre recherche. Je ne veux pas,  pour cet après midi, quitter le fil « Psyché-soma » c’est dire « les mille et unes aventures d’Eros et Psyché ».

Cela sera ma dernière partie et ma conclusion .

Vous l’avez remarqué, nous avons retrouvé « l’élaboration imaginative des fonctions corporelles. »

Je terminerai sur l’ouverture que représente pour moi, cette formule winnicottienne.

QUATRIEME PARTIE :  – « C’est l’imaginaire qui muscle »,  dit le danseur chorégraphe Jean Guiverix  

                                                 – « Je ferai une analogie » écrit Winnicott.

Dans l’accueil de l’autre (quand il est non conçu comme tel par l’infans), c’est l’imaginarisation des fonctions corporelles de l’autre  qui accueille. En d’autres termes c’est son rapport au monde, sa construction subjective qui donne la forme la couleur et la qualité , le style de son accueil et qui crée un «  espace entre ».

Et qui permet ou pas la potentielle illusion nécessaire pour à l’infans pour «  trouver/créer »

Ce n’est que de la forme «  Moi total » élaborée,  qu’un espace se construit, l’espace de la circulation des fantasmes, de l’élaboration du jeu des conflits, « le tout s’enrichissant de l’élaboration imaginative de chaque fonction, et de la croissance de la psyché en même temps que celle du corps. »  

Mon questionnement alors devient:

  • Premier point : Quid de la satisfaction ?

Ne peut-on se représenter que dans le rythme de rencontres, la satisfaction  comporte deux plans:

1-Un senti apaisement de l’agitation des organes, du côté du soma

Et

2-Les identifications primaires orales (expression archaïque du sentiment d’amour ns dit Freud ,) identification primaire orale à l’affect de l’autre dans cette rencontre sans espace «  entre » .  

Dans le mouvement de ces identifications primaires orales, amour dévorant destructeur, je lirai la place et la fonction que Winnicott donne à «  l’imaginarisation des fonctions corporelles » de l’autre et celles avalées par l’infans. 

Lorsque je travaillais pour un foyer maternel, Les puéricultrices avait parlé de leur préocupation pour une mère et son nourrisson :

Le nourrisson n’avait pas de regard : on ne voyait que le blanc de ses yeux, il ne criait jamais, ne « réclamait jamais ».

La mère, disaient-elles, dans un premier temps, s’étonnant, s’en occupait bien. Puis, réfléchissant, elles précisèrent, tout bien, mais, étrangement, comme sans affect.`

     Nous avions imaginé de faire ainsi : le bébé iraitau maximun à la garderie avec les puéricultrices qui le garderaient tout le temps avec elles, elles lui parleraient ou bruitraient lui à côté d’elle dans son couffin avec attention à lui bien sûr. 

Et une attention serait également portée à cette femme en grande souffrance psychique en particulier au moment du biberon et/ou des changes. Il fut proposé à la mère d’être accompagnée d’une puéricultrice , pour elle, en soutien à elle, la mère qu’elle tentait d’être  : 

Le regard du bébé revint.

C’était une supervision,  j’ai quitté ce lieu . Mais j’ai gardé toujours cette image effrayante « un bébé sans regard »: ce bébé me semblait juste entre vie et mort et ce n’est pas la vie la poussée d Eros qui l’emportait

Il me semble que les aventures d’Eros et Psyché commencent là, il me semble que c’est ce que nous transmet Winnicott dans Fragment d’une analyse: 

« Réussir son analyse ( la première ) c’êut été tuer sa mère. Quelque chose était resté enfermé dans l’imaginarition maternelle des fonctions corporelles. Il était enfermé dans le «  corps/monde «  de sa mère. »

Il ne pouvait concevoir la relation « langagière » dirait Dolto quand, dans l’amour, la relation engage le corps et les sensations. 

Dans la clinique  de la psychose je penserais que c’est la forme se formant «  corps », le « Moi total » qui  est menacée d’explosion au sens propre.

Mais dans d’autres cliniques, comme lorsque nous avons à faire avec des clivages de défense,  cela peut être , en un endroit du corps pour un sujet, que s’impose « l’ irréprésentable » . Cet endroit du corps est partie du corps de l’autre enfermée dans l’imaginarisation des fonctions corporelles de l’autre et non pas «  accueilli »  en un lieu .

  • L’analogie de Winnicott

Elle  est écrite  dans le chapitre Environnement de la Nature humaine.  Je dirais qu’elle est peut -être exemplaire de cette union et séparation entre la métapsychologie du fondateur de la psychanalyse et un autre analyste quelques générations après et ayant eu une autre clinique (mais aussi autre histoire autre culture autre temps etc .. )  Elle contient à mon sens une idée « qui peut paraître folle », écrit Winnicott. 

Ce sera ma quatrième partie et conclusion. 

Freud donc écrit, toujours dans la même petite phrase de l’Esquisse : 

L’impuissance originelle de l’être humain devient la source première de tous les motifs moraux. »   

je tente de  résumer  l’analogie que nous annonce Winnicott dans le chapitre Environnement » de La Nature humaine :

« Entre cela (la fusion complète) et les relations interpersonnelles, il y a un stade intermédiaire tout à fait important : » il s’agit d’une couche, comme faite de substance maternelle et de substance infantile, couche qu’il faut reconnaître entre la mère qui porte physiquement le bébé et le bébé. » 

« Avant la naissance, dans le ventre de la mère : il y a quelque chose de fou à soutenir ce point de vue et pourtant il faut le soutenir. L’analogie est là assez étroite avec la situation physique d’avant la naissance. » L’analogie donc : 

  1. « L’endomètre s’est spécialisé pour s’entremêler avec le placenta. Entre la mère et l’enfant se trouvent donc le sac amniotique, l’endomètre et le placenta. L’analogie n’a pas à être poursuivie plus loin, mais physiquement il est aussi vrai de dire qu’il y a un ensemble de substances entre la mère et le bébé jusqu’au moment où ils se séparent. Cette organisation de substance est alors perdue à la fois pour la mère et pour l’enfant. » 
  2. Affirmation que l’œuf n’est jamais un morceau du corps de la mère mais un locataire . A la naissance la mère ne perd rien « sauf cette portion d’endomètre entremélé au placenta. » 
  3. Donc à l’ intérieur du corps de la mère déjà «  il y a un ensemble de substance entre la mère et le bébé jusqu’au moment où ils se séparent. »
  4. L ‘analogie est là : entre « l’ensemble de substances entre le corps de la mère et le fœtus » . Winnicott articule avec cette analogie la psyche au soma. Il fait marcher son « imaginarisation des fonctions corporelles ». Et l’analogie est là cette substance qui unit et sépare comme  sur l’aire transitionnelle, puis l’aire culturelle vont unir et séparer . 

Je ne peux qu’y voir ce qui lie et sépare les deux théorisations celle de Freud et celle de Winnicott ! 

Une des singularité de l’apport de Winnicott est qu’il avance des concepts qui nous permettent parfois de « penser » de nous représenter les processus psychiques à l’œuvre dans les rencontres .

Rencontre telle que peut la définir Maldiney : 

«  Comme lieu justement auquel je n’étais pas préparé mais qui apporte son lieu d’être ».

 S’interrogeant sur la rencontre avec un tableau, Piera Aulagnier écrira :

 « Imaginez , un sujet qui se décide d’aller voir une exposition de peinture…. Tout à coup face à un tableau dont la lumière le saisit, face à un perçu qui lui dévoile……le jusqu’alors inconnu d’une rencontre avec un inattendu qui comble une attente qu’on ne sait pas porter en soi.  Attente non pas d’objet mais d’un état. »

Un « état » écrit elle, cet état,  je pense que Winnicott le nomme le FEMININ .

Nicole Auffret 

Le 3 octobre 2018

 

Etrange ce fil permanent et poisseux où se cramponne ce bébé.

La psychosomatique, corps, esprit et psyché.

Winnicott nous dit : dans son livre sur  la Nature  Humaine, livre qu’il a commencé en 1954 et travaillé jusqu’à sa mort en  1971  (Gallimard, page 23) que : « un être humain est un échantillon temporel  de la nature humaine. Prise comme un tout, la personne est physique sous un certain angle, psychologique sous  un autre.

Il y a le soma et il y a la psyché. Il y a aussi la complexité de l’inter-relation entre soma et psyché qu’organise ce que nous appelons l’esprit. » Il est sur la crête du fonctionnement du psyché soma. La psyché est la partie de la personne qui a la responsabilité des relations internes, relations au corps, relations avec le monde extérieur. »  (1)

 

Etrange ce fil permanent et poisseux où se cramponne ce bébé.

Qui ne  connaît  le fil d’Ariane, celui qui permet de trouver la sortie d’un labyrinthe sans mourir ? 

(Iliade : fille de Minos, roi de Crête descendant de Zeus et Europe. Ariane est éprise de Thésée, il doit affronter le Minautore, elle tresse un fil qui le ramènera à la sortie au lieu d’être dévoré par le Minautore) 

Je vous présente Ariane tout juste âgée de 6 mois. Elle vient me rencontrer avec un fonctionnement psycho somatique digestif  sévère.

L Dethiville, dans son livre Winnicott,  Une Nouvelle Approche nous rappelle que ce dernier  a la conviction qu’un des buts de la maladie psychosomatique est de retirer le psychisme, psyché, du mental, mind, pour le faire revenir à son association interne, primitive avec le soma, en d’autres termes de ramener la psyché à son association première avec le corps…. (2)

 

Winnicott : « On peut dire de tous les êtres humains que : lorsque les frustrations instinctuelles conduisent à un sentiment de désespoir ou de futilité, la psyché perd son ancrage dans le corps. Uns dissociation entre la psyché et le soma doit alors être supportée. Celle-ci peut atteindre n’importe quelle proportion dans la maladie. » (3)

Revenons à Ariane.

Le travailleur social me contacte devant les symptômes insistants de ce bébé et particulièrement ses vomissements permanents.

Elle me transmet des informations importantes  mais a surtout le souci de cette enfant et lui offre, en relais de la mère, un holding de grande qualité. Un  portage, qui fait référence à une tenue tant physique que psychique mais surtout psychique. 

Ariane est née d’une mère gravement malade psychiquement, qui vit en milieu fermé de psychiatrie. Le père ne l’a pas reconnue.

La naissance se serait bien passée. Cette maman ne reste que quelques jours  à la maternité, puis rentre dans son  service.

Ariane est séparée de sa mère dès la naissance  car elle se retrouve elle-même avec des soins de sevrage médicamenteux. En effet les traitements lourds de sa mère l’ont malheureusement imprégnée.

Le corps médical  dit que le sevrage a été léger. Sans  négliger  celui-ci ; de ma place, je pense surtout  que la séparation d’avec sa mère  est fort  traumatisante. Cette dernière, elle-même accompagnée,  ne peut voir son enfant que 15 minutes/jour sur ses 3 jours à la maternité.

Ariane reste en milieu hospitalier 8 jours après le départ de sa mère…. ….Seule..….puis elle part vivre dans un  foyer de l’enfance. Elle a 15 jours à peine.

Une nounou entre en scène quand elle atteint 2 mois et demi. Elles se rencontrent de manière progressive. Cette nounou se met instinctivement en position « de préoccupation maternelle primaire. » C’est une chance immense  pour Ariane….qui enfin va pouvoir bénéficier d’un environnement stable et de plus aimant.

Winnicott dit de la préoccupation maternelle primaire, qu’elle est un état spécifique, une condition psychologique…une folie maternelle. Etat qui se développe de plus en plus à la fin de la grossesse avec une hyper sensibilité, qui ne dure que quelques semaines après la naissance… Cet état organisé (qui serait une maladie, n’était la grossesse) pourrait être comparé à un repli, une dissociation, une fugue, même un trouble plus profond….Il  ne pense pas qu’il soit possible de comprendre l’attitude de la mère au tout début de la vie du nourrisson si l’on n’admet pas qu’elle soit capable d’atteindre ce stade d’hypersensibilité, presqu’une  maladie et s’en remettre ensuite. 

« Une femme doit être en bonne santé à la fois pour atteindre cet état, pour s’en guérir  quand l’enfant l’en délivre. » (4)

Cette nounou me raconte que la première fois où elle a vu Ariane, il n’y avait  aucune accroche du regard de ce bébé sur elle. Puis très vite Ariane  a planté son regard dans celui de sa nounou, première amorce d’ancrage, puis  a dormi dans ses bras, a  apprécié le bain avec elle, a hurlé chaque fois qu’elle l’habillait et se débattait  en hurlant encore plus fort lorsqu’elle lui  passait un vêtement par la tête. 

Moi j’imagine, malgré ce qui m’a été dit, qu’elle a dû avoir une naissance difficile. Je saurai très rapidement, via son carnet de santé,  qu’elle est née avec des forceps car elle est venue au monde en étant un gros bébé.

Du haut de ses 3 mois et demi Ariane part vivre chez sa nounou. Cette dernière me dit qu’elle vomit partout tout le temps, (ce qui était déjà présent au foyer) qu’elle est allergique au lait de vache et a donc un lait de substitution, qu’elle a des douleurs abdominales, qu’elle a des selles noires liquides et nauséabondes mais que curieusement sa croissance est tout à fait normale.   Etrange !

1ère rencontre.  

Ariane, 6 mois est assise sur les genoux de sa nounou face à moi. 

J’ai  pris soin de mettre une grande serviette éponge sur un des deux fauteuils vu le symptôme  envahissant de vomissement. J’ai  tenu  à respecter ce symptôme,  soit  sa parole de bébé, mais j’ai aussi imaginé  les traces réelles qu’elle risquait de laisser  et je devais protéger mes autres patients pour  leur proposer un fauteuil  accueillant. 

Ariane me fixe d’un regard bien droit et babille tout en laissant couler abondamment  cette curieuse salive; elle communique avec des lallations, des jouets qu’elle tient avec ses deux mains ou saisit si je lui tends. Elle regarde autour d’elle dans un cercle restreint délimité par  sa nounou, son travailleur social présent pour cette 1ere prise de contact et moi même.

Surprise : Ariane ne vomit pas !! 

Enfin c’est mon impression, car  le vomissement est un rejet actif par la bouche du contenu de l’estomac.  Ce n’est pas ce que je vois de prime abord.

Elle ne fait aucun effort mais laisse couler un gros filet blanc, poisseux, permanent de sa bouche, il coule sur son thorax, son abdomen, ses jambes puis sur celles de sa nounou, sur le pull et les bras de celle-ci et ce qui était prévu sur le fauteuil et sur le sol.

La nounou dit : j’en ai partout tout le temps, et elle essuie avec un bavoir. Cela n’a l’air de tracasser ni l’une ni l’autre.

Cette petite fille est  poisseuse et fort  odorante mais nullement troublée. Elle se montre  tranquille sur les genoux, porte les jouets à la bouche et les badigeonne de ce liquide collant. Elle ne semble pas gênée par cela, comme si cela  faisait partie d’elle même.

Un fil, qui semble accrocher bien loin dans son intérieur sort par sa bouche, s’épand,   mais se perd… Il se renouvelle en  permanence. 

Alors me traverse une évidence ! C’est un cordon ombilical ! C’est une rupture dans sa continuité d’existence !

Vient-elle me parler de cela ? 

Vient elle me dire que son cordon ombilical, 1ère attache  au corps de  sa mère a été amputée? 

Sa psyché reviendrait- elle à cette origine là via un corps malmené par ce  fil permanent débordant et accroché à l’intérieur  de son corps ? 

Winnicott nous dit : 

« Pour moi, le traumatisme de la naissance est l’interruption dans le fil de la continuité d’être de l’enfant. » (Going on being) (5)

 

Vient-elle me dire que le traumatisme de sa naissance a blessé sa continuité d’existence et que celle-ci a été troublée par un environnement défaillant au vu des circonstances ?

Winnicott précise: « Quand un défaut de l’environnement, vient troubler la continuité d’existence du bébé, cela  empiète sur le psyché soma. Le nourrisson  est donc obligé de réagir et un excès de réactions représente une menace d’annihilation. C’est  une angoisse primitive très réelle, bien antérieure  à toute angoisse qui  inclut le mot de mort dans sa description.. » (6)

Je  parle à Ariane. Elle me fixe d’un regard très intense dans un temps que je nommerai suspendu. Je lui redonne le peu que je connaisse du fil de son histoire : une maman qui l’a porté et l’a mis au monde, une maman très malade ;  une maladie plus forte que l’amour qu’elle a pour elle, une maman qui ne peut pas la faire grandir, un papa qui ne l’a pas reconnu, et une nounou qui sera comme une maman.

Je lui dis aussi qu’elle a été  courageuse pour  vivre. 

En mon fort intérieur,  je pense que cette force  vient de son principe vital et inné de nouveau né.

Winnicott nous dit : Un principe vital existe chez chaque bébé, une étincelle de vie. Cette poussée vers la vie, vers la croissance et le développement fait partie du bébé. Il s’agit d’un élément avec lequel l’enfant naît et cet élément évolue d’une manière que nous n’avons pas à comprendre. (7)

J’ajoute qu’elle peut se laisser porter par ceux qui s’occupent d’elle, qu’elle ne sera plus jamais toute seule, car j’imagine cette solitude  ressentie lors de  son hospitalisation des 1ers jours de vie. 

Je lui dis  que je vais essayer de me mettre en contact avec des  personnes pour avoir des nouvelles de sa maman et …voir s’il est possible qu’elles se retrouvent.

Durant ce 1er entretien, la nounou me révèle également  qu’Ariane a été à nouveau  hospitalisée quelques jours ; environ  3 semaines après son arrivée chez elle. Les symptômes étaient persistants avec tendance à l’aggravation du  fonctionnement du tube digestif. Se manifestaient  anormalement, la digestion,  l’absorption, et  l’excrétion ; ce qui se passe  au milieu du corps. (8)

A l’hôpital elle s’est  retrouvée  sous morphine. En entendant cela j’ai été  confortée dans ce qui m’avait  déjà traversé : elle demande sa mère, elle le dit en ayant  besoin de retrouver des médicaments et pas anodins dans son corps, ce qu’elle a connu in utero, ressentir  cela c’est retrouvé le corps de sa mère. (Mémoire corporelle)

Le service médical n’a  rien  détecté  de grave ;  elle est rentrée à la maison sans aucun changement de traitement, elle a continué de « vomir »  ce qui a entraîné les rendez vous auprès de  moi.

J’avais devant moi, dès cette 1ere séance toutes les données  pour conduire mon travail.

Apres ce 1er  rdv où  Ariane a laissé une odeur aigrelette dans mon bureau, et des traces collantes qui n’ont pas épargné le coussin du fauteuil lors  de son passage ; je me suis dit qu’il fallait que je lui permette d’aller au bout de son expérience avec ses symptômes  et j’ai pour le rdv suivant préparé du matériel adéquat : un grand tapis de mousse enveloppé d’une alèze, une housse lavable, des coussins pour bien la caler.(9)

2ème rencontre.

Sa nounou me dit qu’il y a eu 2 jours d’aggravation la dernière fois  mais surtout beaucoup de  larmes et un  refus de quitter les bras. Elle pleurait  beaucoup, pas comme d’habitude. 

Cependant une nouveauté s’est installée, elle « mange  »  sa nounou en lui plaquant sa bouche plus qu’humide sur sa joue. Joie partagée. Je pense qu’elle mange du bon pour  son monde intérieur et va l’intégrer. (Avant le temps de l’intégration, il y  a le temps de non intégration, que l’on peut retrouver quand on est dans un état de détente complet) (10)

Ce  jour là Ariane joue sur le tapis ravie d’être libre de ses mouvements ; elle a toujours son fil poisseux et collant permanent. Elle attrape les jouets qui l’intéressent soit calée dans les coussins soit en glissant sur le côté ou le ventre. Elle râle si elle n’y arrive pas. Son regard va de l’une à l’autre. Elle est paisible et tranquille. Elle me montre qu’elle  peut quitter les bras de sa nounou, ce qu’elle n’avait pas fait ou très peu ces derniers jours.

 

3ème rencontre.

Je découvre qu’après la  dernière  séance elle a crié durant 2 jours ; un  crier différent du pleurer venu après la 1ère séance. Ce cri était comme une colère, c’est ainsi que l’a entendu sa nounou. Le cri s’est   arrêté quand sa nounou lui a dit : « Même si tu vois ta maman tu restes avec moi. » Après ces quelques mots  Ariane  avait dormi.

Je reprends et  dis  à Ariane très attentive: « Je me demande si tu n’utilises pas le cri comme le lait continu que tu laisses sortir de ta bouche, pour nous dire que c’est pour  empêcher ta maman de disparaître que ton corps fait cela ». 

Ses grands yeux bien ouverts me fixent et elle continue allègrement à mettre en bouche les objets qu’elle enrobe à sa façon.

Le fil poisseux, le cri continu… un curieux fil  qui serait  lien d’attache entre ces deux là ?

  

Sa nounou me glisse avant de partir que la mère de ce bébé a hurlé quand on l’a séparée de sa fille. Moi : « Tu entends ce que dit nounou ;  maman a crié quand vous avez été séparée, c’était un moment bien difficile pour vous deux.» Elle me regarde très attentive.

De ma place, entre toutes ces premières séances, je m’active à mettre en place du  management,  de la gestion pour la cure de cette enfant…,  des appels téléphoniques ;  du lien. Je souhaite que la mère me rencontre et le travailleur social qui est le pivot entre tous les partenaires s’occupe des démarches pour que la mère puisse sortir du service fermé où elle est. 

Ceci n’est pas une mince affaire. 

Ariane  7 mois1/2,  1 mois et demi après le 1er rdv.

Sa mère vient me rencontrer accompagnée d’une infirmière qui a beaucoup de mal à la laisser seule avec moi (pour consignes de sécurité). Je ne cède pas tout en ne connaissant rien de la pathologie de cette femme.

Cette maman est toute tassée par les traitements et assez confuse dans ses propos, mais très vivante pour parler de sa fille qu’elle ne connaît que de l’avoir porté 9 mois , d’avoir partagé 3 fois 15 minutes avec elle, et de penser à elle.

Je prends du temps pour l’écouter dans sa propre douleur. Elle évoque, datant d’un grand nombre  d’années  le décès d’un proche par mort violente ; proche  important pour elle. 

« Je suis dépressive« , dit-elle ! 

Après cela elle peut se laisser aller à  pleurer … sur sa maladie…sur elle-même…sur le fait qu’elle n’élèvera pas Ariane, pas plus que  son enfant ainé qui grandit auprès de sa famille  et qu’elle voit quand elle est mieux lors de permissions momentanées ou de visites. 

Elle me pose des questions sur son bébé : « Elle est jolie ? Elle dort bien ? Elle mange bien ? » 

Elle me dit : « Est ce qu’elle me demande ?? « 

Moi doucement : « Pas avec des mots, elle est trop petite, elle ne sait pas parler mais  elle le fait très bien comprendre autrement. » La mère ne rebondit pas sur ma réponse. 

Elle me parle de sa grossesse, bonne mais fatigante, elle ne pouvait plus marcher, elle était souvent allongée mais l’accouchement s’est bien passé, vite selon elle avec une péridurale Ariane  a crié tout  de suite. Elle me donne le poids de son  bébé, poids qui n’est pas celui de la réalité du carnet de santé ;  mais c’est  sa réalité à elle et je la reçois comme telle, soit une naissance qui s’est bien passée, un bébé qui a crié de suite et d’un poids plus beaucoup plus petit qu’en réalité. Je pense et n’en dis rien que cela  laisse sous  silence les forceps comme si cela n’avait pas eu  lieu pour elle ni  par voie de conséquence pour Ariane.

Me dit que le prénom de princesse de sa fille a été choisi par le père de son enfant, et qu’elle n’a plus aucun lien avec lui. J’entends que ce père dont elle parle sans animosité  a une place pour elle et donc pour Ariane.

Durant l’entretien, elle se saisit d’un doudou dans ma caisse à jouets et me demande si elle peut le prendre pour le donner à sa fille. Ajoute qu’elle n’a jamais donné de biberon à son bébé et que c’est l’infirmière qui l’a fait. Redit  qu’elle n’a vu son bébé que 3 fois 15 minutes, qu’elle est retournée à l’hôpital et n’a jamais revu Ariane.

Me dit qu’elle voudrait  voir sa fille, qu’elle ne sait pas comment faire.

J’invite l’infirmière à nous rejoindre et la mère exprime ses souhaits. Une élaboration commune  naît.  L’infirmière affirme  à  la maman qu’elle l’accompagnera  pour qu’elle achète un doudou à son bébé. Moi je m’engage à contacter le travailleur social pour  un avenir autre –ou  non-  entre la mère et son bébé. 

 

Ariane 8  mois.

J’ai oublié de vous dire que  le fil poisseux a complètement disparu depuis quelque temps et que les cris se sont beaucoup  atténués. Des contrôles médicaux  viennent d’avoir lieu, elle  n’a pas d’allergie au lait de vache, il est réintroduit avec un début d’alimentation variée.

L’appareil digestif d’Ariane a retrouvé un circuit normal. Il faut dire qu’elle ne se prive pas de manger sa nounou ! Et elle sait qu’une rencontre avec sa mère se prépare.

La psyché  renoue avec le soma, son  monde interne se modifie.

Ariane 9 mois 

Première  visite à sa mère.  

En amont de cette rencontre, le travailleur social et moi travaillons sur la construction psychique  d’un  bébé. Je tiens  à que le temps et le rythme d’Ariane soient respectés. Il faut que cette enfant  puisse elle-même faire le mouvement d’aller à la rencontre de sa mère. 

Il n’est pas question d’empiéter davantage son self. (11)

C’est un gros pari que d’entraîner cette maman à ne pas « se jeter  »  sur son bébé dès la première visite car elle est dans une grande impatience bien légitime pour revoir sa fille qui est, pour elle, le nouveau né de la maternité.

L’infirmière référente  de la maman, en lien constant avec le travailleur social  se prépare elle-même à être  en position de bon environnement dans l’après-coup de  cette visite et pour de futures autres.

Ariane et sa mère

Ariane est passée des bras de sa nounou à ceux  du travailleur social pour cette rencontre qui a lieu dans une salle du service où est sa maman.

La maman, bien préparée, a accepté d’aller tout doucement à la rencontre de sa fille, a accepté de ne pas la prendre sans lui  laisser le temps d’aller à son propre rythme pour ses retrouvailles : au travers de la voix, du  regard  et de l’émotion que la maman a laissé jaillir.

Alors Ariane, en sécurité et sans doute en confiance a tendu son petit bras vers sa mère pour toucher de sa main le visage de celle-ci.

La visite a duré 5 minutes. 

Sur le chemin du  retour en voiture avec sa nounou ; Ariane a gardé dans ses mains le doudou donné par sa maman qui par ailleurs lui avait acheté un body à bonne taille. Via son inconscient cette mère  a offert à Ariane une enveloppe, un contenant, une peau… que ce bébé a donc reçue de sa maman ! 

Winnicott nous dit : « La peau est à l’évidence universellement importante dans le processus de localisation exacte de la psyché dans le corps. » (12)

En après coup, j’ai su que la maman avait  beaucoup pleuré, qu’elle n’avait  pas pris sa fille dans ses bras, qu’elle  était  retournée dans son service avec la promesse d’une nouvelle rencontre prochainement.

Je n’étais pas présente physiquement pour cette rencontre  mais mon esprit  l’était bien  autrement ; je me demandais  ce que pourrait être la réaction d’Ariane, mais aussi celle de sa maman. Je portais tout cela à distance. J’ai su par le travailleur social que ce temps là était rempli d’une grande d’émotion pour tous ceux présents dans  ce moment très fort.

Le temps d’autres visites s’est ensuite organisé à un rythme plus ou moins  régulier en fonction de la santé bien fluctuante de la mère. Le compte rendu m’a été relaté chaque fois et Ariane baignée dans les mots de sa nounou, dans ceux de son travailleur social et dans cet environnement des plus favorable  s’en est débrouillée.

Ariane 10 mois 

Ariane joue sur le tapis de la salle d’attente quand je viens la chercher.  Etonnante !

Elle lâche son jouet et file directement à 4 pattes dans le couloir qui conduit à mon bureau.

Je suis derrière elle, amusée et surprise par sa détermination, elle s’assure cependant par un coup d’œil en arrière que sa nounou suit bien. Elle avance vite, va sur le tapis et directement vers  mon panier où sont déposés les dossiers des patients du jour. Elle touche la pochette rouge, la sienne. Je ne pensais pas qu’elle l’avait repéré au milieu des autres car je l’avais très rarement sortie devant elle, juste de loin en loin  pour noter des informations  importantes en lui disant ce que je faisais. 

Tu es en train de me dire que tu es prête pour que nous parlions de toi.

Pendant les séances ; souvent, je me contente d’écouter  ou de reprendre  les mots de sa nounou. J’essaie surtout d’être présente le mieux possible en la laissant découvrir « le monde », le sien.

Elle va d’un jeu à l’autre, elle déambule partout à quatre pattes, s’active selon ses 10 mois. Elle est joyeuse dans la découverte de son autonomie motrice. Elle sait s’opposer vivement si elle rencontre de mini frustrations. Quand elle estime que c’est la fin de la séance qui dure environ 20 minutes, elle se dirige toujours à quatre pattes vers la porte, regarde la poignée et attend.

Je lui dis que je suis d’accord que l’on arête et sa nounou la prend dans les bras pour partir. 

Ariane : 1 an

Son évolution est normale. Elle marche. J’apprends qu’elle tend les bras à sa mère, quand elle la rencontre  en visite. Avec sa dînette elle joue à  donner à manger à l’un, à l’autre. C’est vraiment un jeu très structurant pour elle, mettre dedans au lieu de laisser « filer » sans cesse au  dehors. Elle vide et remplit maladroitement des boîtes, le dedans /dehors, le me/ not me. (13)

Elle commence à être, selon les descriptions que fait sa nounou en capacité d’être seule. 

Il s’agit de l’expérience d’être seul, en tant que nourrisson et petit enfant, en présence de la mère. Le fondement de la capacité d’être seul est donc un paradoxe puisque c’est l’expérience d’être seul en présence de quelqu’un d’autre. (14)

Depuis Ariane a bien grandi. Je sais qu’elle peut s’asseoir  sur les genoux de sa mère, je sais aussi  qu’il faut beaucoup guider cette mère démunie pour jouer avec son bébé. Mais le plaisir partagé est là entre elles deux.  Je sais que les visites durent environ 20/30 minutes.

Ariane  continue sa vie d’enfant. J’ai des nouvelles de loin en loin par son travailleur social

La garderie, l’école n’ont plus de secrets pour elle. Elle  ne vient plus en consultations car l’environnement la concernant  est bien adapté. Son travailleur social, très investi, toujours en position de pivot, continue de tisser les liens pour Ariane et sa  mère avec ceux qui les entourent. 

Ariane est venue durant 26 en séances. Les premières étaient hebdomadaires, sur une durée de quatre  mois et se sont de plus en plus écartées. Total de la cure 2 ans.

La traversée  de son début de vie lui laisse un caractère bien trempé et bien légitime.

Pour vivre, elle s’est appuyée sur son principe vital et inné de nourrisson, sur ce qui s’était inscrit corporellement, dès l’origine,  un lien  entre elle et sa mère !  Elle s’est appuyée sur le portage de holding du travailleur social, sur la préoccupation maternelle primaire de sa nounou, sur l’environnement quotidien continu qu’elle lui a offert pour ne pas sombrer. 

En ma présence, Ariane  a su  faire entendre ses souffrances cachées. Elle a montré ce fil permanent, « cordon ombilical » prenant racine dans son estomac voir plus loin dans le tube digestif (un peu comme un recto verso) ; un dedans /dehors ;  fil sortant  par sa bouche devenue fantasmatiquement un ombilic.  Elle a mobilisé chacun pour que cette dérive psychosomatique cède afin de retrouver le chemin symbolique d’attache à sa mère.

Elle  a bousculé les uns les autres pour garder sa continuité d’existence ; sortir du labyrinthe un peu collant  où elle s’était engluée  depuis  sa  naissance. 

Elle a enfin renoué avec sa mère ; première à la porter psychiquement ; mère elle-même soumise au désir de rencontrer sa fille au prénom de princesse.

Ariane est venue me chercher au travers de mon corps.  

Je n’avais pas d’autres choix que de m’appuyer sur mes profondes sensations, situées principalement dans le ventre. Les mots  sont venus en 2ème temps après le ressenti avec  des associations spontanées qui ont jailli et  se sont imposées  à mon esprit. 

Mon esprit ! Mais où donc  se logeait-il durant les rencontres  avec elle ? 

Cela reste et restera  une énigme. 

Je ne développerai pas la partie de l’esprit, cependant  Winnicott nous dit que l’esprit est une partie spécialisée  de la psyché qui n’est pas nécessairement lié au corps, sauf en ce qu’il dépend du fonctionnement du cerveau. Accordons nous le fantasme de l’existence  d’un lieu que nous appelons esprit où travaille l’intellect. Le cerveau lui-même ne sert pas à situer l’esprit en imagination car nous n’avons pas conscience de son fonctionnement. Il fonctionne silencieusement et ne cherche pas à être reconnu. (15)

Pour éclairer tout ce propos avec un peu de légèreté je vous cite quelques lignes d’un roman léger et cocasse acheté en gare quand la Sncf vous joue des tours. 

Le titre : Le jour où j’ai appris à vivre ;  de Laurent Gounelle ed. Pocket.

Un extrait de dialogue entre une femme biologiste et son neveu un peu perdu dans la vie :

 » Elle : Ecoute ton cœur ! 

 Lui : C’est bizarre cette expression populaire dénuée de sens dans la bouche du   biologiste.

*Elle : Détrompe-toi ! C’est le cœur qui décide. Dans notre société on est  tellement pris  

par l’esprit que l’on se coupe du corps. On ne valorise que le cerveau. C’est ridicule.  Surtout que l’on a aussi des neurones dans le cœur et aussi dans les intestins. D’ailleurs personne n’en parle ! Les bonnes décisions viennent du cœur ou des tripes. Pas de la tête.

Dans l’Egypte ancienne on l’avait bien compris. Avant de momifier le corps d’un pharaon, les Egyptiens extrayaient de son corps les viscères, ne conservaient que celles qui avaient de l’importance dans de somptueux vases destinés à être enterrés avec la momie.

C’était le cas du cœur et des intestins. Après une pause elle ajoute :

    Le cerveau ils le jetaient à la poubelle ! »  

Elisabeth Mercey.

(1)Winnicott : La Nature Humaine, ed. Gallimard, p 44  chap 4 :   Le Champ psychosomatique.

(2) Laura Dethiville : Winnicott :  Une Nouvelle Approche, ed. Campagne Première p154 à 157  chap 8 : La Maladie psychosomatique et la communication.

(3) Winnicott Ibid, p 160 chap 3: La Psyché résidant dans le corps.  

(4) Winnicott De la Pédiatrie à la psychanalyse, ed.Payot, p 287  : La Préoccupation maternelle primaire.

(5) Winnicott Ibid, p 289 : La Préoccupation maternelle primaire

(6) Winnicott : La Nature Humaine,  p 173, chap 5 : Un état primaire de l’Etre : Solitude primordiale.

(7) Winnicott : L’enfant et sa famille p 26 .

(8) Winnicott : Ibid ;  ch 4.5.6: L’allaitement ; Où va la nourriture? ;  La Fin du processus de digestion

(9)Winnicott : De la Pédiatrie à la Psychanalyse  p53.  L’Observation des jeunes enfants dans une situation établie

(10) Winnicott:  La Nature Humaine, p 158, chap. 2 : Intégration.  

(11) Winnicott Ibid, p 171, Chap 5 : Un Etat primaire de l’être

(12) Winnicott Ibidp 160 chap 3 :  La Psyché résidant dans le corps.

(13) Winnicott : Jeu et Réalité, chap 1 : Objets et Phénomènes transitionnels.

(14) Winnicott : De la Pédiatrie à la Psychanalyse ; p 325 :  La Capacité d’être seul. 

(15) Winnicott La Nature Humaine, p 75, chap 2.: Le Concept de santé à la lumière des pulsions.  

Textes et contributions

De la libre utilisation de certains concepts winnicottiens dans la pratique éducative par Olivier Phlippart de Foy

 

Migrants en souffrance : à quel environnement se fier ? par Odette Puechavy

 

Samedi 10 mars

MATINÉE CLINIQUE SUR L’AUTISME

Local de la SPF, 23 rue Campagne Première ; Paris 75014 .

9 h 15 : Luisa RUSSO , Médecin spécialiste en pédopsychiatrie, psychothérapeute. Chef du département de Santé Mentale, Enfance et Adolescence. Référente de l’Autisme Napoli I Centro.

PASS , Un projet d’intégration scolaire et sociale.

Un nouveau modèle évolutif pour l’autisme .

Il s’agit d’un projet , à l’initiative de Luisa Russo, mené depuis cinq ans dans deux quartiers de la ville de Naples ,et qui cette année s’étendra à toute la ville.

A partir du travail avec les parents d’enfants et d’adolescents autistes, une forme particulière de psychanalyse multifamiliale, une toile se tisse, impliquant les lieux naturels de la vie de leurs enfants : école , activités sportives ainsi que leur lieu de travail ; afin de trouver une plus grande adaptabilité de l’environnement . Travail d’expériences et d’exploration d’un vivre ensemble , travail sur les fantômes , et les attentes de « normotypicité » dans la rencontre avec le monde des autistes .

10 h 15 : Discussion

10 h 45 : Pause

11 h : Sarah BUSSON, Elisabeth MERCEY, psychanalystes ; Véronique GENEVIEVE, famille d’accueil ; Sabrina COUPET, psychomotricienne ; Rachel AUBRUN, psychologue,

Comment s’organise du « care » (prendre soin) autour d’un enfant.

Sarah Busson , Elisabeth Mercey , en lien avec Véronique Geneviève, nous évoqueront le travail qu’elles ont conduit pour perturber le moins possible , la continuité d’être d’un jeune patient avec grands signes autistiques dans le cadre d’un changement d’analyste. Sabrina Coupet et Rachel Aubrun , nous parleront de sa prise en charge , qu’elles conduisent avec la méthode d’observation selon Esther Bick et nous proposent comme titre de leur intervention :

Une rencontre en pataugeoire : petites musiques au cœur et au corps. De la destinée au tourbillon de la vie.

12 h 30 : Discussion.

Participation: 15€/pers. Gratuité pour les membres de l’IWA et de la SPF.

 

Le Natal

Jeudi 3 mai 2018 à 20 H

dans les locaux de l’Agora tête d’Or, 93, rue Tête d’Or, 69006 Lyon

Conférence

Poésie et psychanalyse

Le Natal

« Ce que tu cherches,

cela est proche et vient déjà à ta rencontre »

Hölderlin, Retour

Pour l’acte poétique et psychanalytique, le natal est un mouvement de retour. Non pas seul retour aux sources, au pays natal, comme revenir en arrière vers un passé. Mais retour avant sur un trajet nous conduisant « là où les souvenirs du futur nous attendent », pour le dire avec un enfant. Naître à… parle de ce qui précède, figure du prénatal, et annonce ce qui est à venir : l’événement d’une naissance. Non pas retour au natal, mais retour du natal, quand la source revient en nous et nous tient dans la proximité de l’origine par la voix de la natalité. Chacun parlera du Natal en l’évoquant dans un choix de références poétiques et analytiques propres afin d’ouvrir un échange avec les participants.

Avec

Alain Freixe, poète, membre de l’association des Amis de l’Amourier, derniers ouvrages : Vers les riveraines, 2013, Contre le désert, 2017

Patrick Laupin, poète, derniers ouvrages : L’alphabet des oubliés, 2017, Qui voudrait m’écouter ?, 2017

Joël Clerget, psychanalyste, praticien en haptonomie pré et postnatale. Corps, image et contact. Une présence à l’intime, 2014. En cours de rédaction : Venir au monde

 

N’oubliez pas de vous inscrire par un simple mail à joel.clerget@free.fr

Participation libre aux frais

Vente de livres des trois auteurs