Groupe clinique de lecture de textes de Winnicott en Région Centre

Donald Woods Winnicott est souvent cité, mais son appareil théorique, longuement mûri au fil de sa très longue pratique de psychanalyste et de pédiatre, possède une logique interne originale qui demeure méconnue.  Britannique, certes, et ayant assumé des responsabilités importantes, Winnicott n’appartient pas pour autant à « l’École Anglaise » formée autour de Mélanie Klein et de ses disciples. Sans jamais renoncer à la théorie Freudienne, il s’en est cependant souvent démarqué lorsqu’elle ne lui permettait pas de répondre en thérapeute aux énigmes posées par sa double clinique de psychanalyste libéral auprès de patients souvent psychotiques ou limites, et de médecin consultant à l’hôpital pour enfants de Paddington Green. Il fut par ailleurs chargé par le gouvernement britannique de l’évacuation des enfants de Londres lors du Blitzkrieg nazi en 1940-41, ce qui le rendit particulièrement sensible aux troubles de développement liés à la séparation précoce des enfants avec leurs parents.

 

Nous vous proposons de nous retrouver pour partager la lecture de textes de Winnicott à la lumière de nos expériences cliniques respectives, que nous soyons psychanalyste, psychologue clinicien(ne), médecin, infirmièr(e), éducateur (rice), voire enseignant(e) ou engagé(e) à quelque titre dans la pratique auprès de personnes en souffrance psychique ou psycho-somatique, ou simplement interpelé(e) par l’accompagnement des enfants dans leur croissance et maturation.

 

Le premier texte pourrait être « Le rôle de miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant », texte publié en 1967 (paru en français dans le recueil Jeu et réalité, en 1975), qui nous servira d’introduction au choix des textes suivants en fonction des questions soulevées par cette lecture en groupe.

 

Le groupe de lecture clinique sera animé par

 

Miren Arambourou, psychologue clinicienne, psychanalyste à Trôo (41800), membre associée de la Société de Psychanalyse Freudienne et membre du Collège des fondateurs de l’IWA-France.

mirenarambourou@gmail.com. Tél 06 08 52 44 30

 

Aurélie Scanff, psychologue clinicienne, psychothérapeute, membre de l’IWA-France.

aurelie.scanff@yahoo.fr. Tél : 06 62 76 22 92

 

Il se réunira à partir du 14 janvier 2023 chaque deuxième ou troisième samedi du mois (en dehors des vacances scolaires) de 14h à 16h à Château Renault, dans la petite salle adjacente au cinéma le Balzac, 16, place Aristide Briand.

 

Une contribution (à partir de 2€) sera demandée à chaque séance pour couvrir les frais de la salle qui est aimablement prêtée à notre association.

 

Pour participer on contacte l’une de nous, par mail de préférence.

Comprendre l’expérience du vieillissement avec Winnicott

Associer le vieillissement et Winnicott, la question peut apparaître comme insolite puisque la grande majorité de son œuvre concerne l’enfant et son développement. Et rares sont les occurrences, où sont évoquées les questions du vieillissement humain si ce n’est dans le registre de la maturité. Pourtant, lire Winnicott permet de saisir les enjeux majeurs du développement d’un individu mais aussi de la condition humaine, sa fameuse nature humaine, à tous les âges de la vie, dans le rapport aux autres, à soi-même et au corps.

« Tant qu’il y a de la vie, il y a de la croissance », nous dit DW Winnicott, ajoutant aussitôt, « surtout chez une personne en bonne santé ». Mais cette question complexe de la santé, bonne ou mauvaise, dimension caractéristique de l’avancée en âge, il la déplace ainsi : « Être et se sentir réel, c’est le propre d’une bonne santé ».

Importance de l’environnement, dépendance et indépendance, holding et handling, questions autour du sentiment d’exister, créativité, psyché-soma… Les concepts de la métapsychologie winnicottienne ont beaucoup à nous apporter lorsqu’il s’agit de penser le vieillissement et le grand âge, y compris dans sa composante pathologique.

Nous vous proposons de travailler cette thématique à partir de la lecture de la Nature Humaine, ouvrage où Winnicott expose le plus profondément sa réflexion.

 

Nous nous réunirons le deuxième jeudi du mois, par Zoom.  Premier rendez-vous le jeudi 12 janvier 2023 à 20h30

Pour s’inscrire contacter José Polard au 0612 18 82 09
ou Isabelle Palacin au 06 12 73 89 70

 

Groupe lecture Moi-Peau

Dans la continuité d’une participation à deux groupes de lecture autour de la Nature Humaine de Winnicott, il m’a semblé intéressant de poursuivre la réflexion portant sur le nouage soma-psyché par l’étude du concept de Moi-Peau avancé par Didier Anzieu. Je propose de lire ce texte en associant sur d’autres auteurs (par exemple : quel rapport avec la notion de pare-excitation décrit par Freud dans Au-delà du principe de plaisir? Peut-on trouver des points d’articulation avec les images inconscientes du corps de Dolto? Quels ponts avec Ferenczi?  ou avec la notion d’espace vécu de Gisèle Pankow?). Nous serons bien sûr amenés à interroger notre propre clinique au fil de la lecture.

Tous les 3ème lundis du mois chez Isabelle Palacin, 6 square Albin Cachot 75013

Participants :Josiane Guedj, Camille Guyomard, Florence Lafeuille, Isabelle Palacin.

Groupe fermé

 

Groupe de lecture Laura Dethiville

Ce groupe, constitué depuis plusieurs années, se rencontre chaque mois autour de la lecture d’ouvrages de Winnicott : De la pédiatrie à la psychanalyse, Jeu et Réalité, la Nature humaine et, désormais La Consultation thérapeutique et l’Enfant. Nous étudions le texte avec, en main l’édition anglaise, afin de traquer les approximations ou erreurs de traduction qui peuvent empêcher, parfois, la bonne compréhension de la pensée de Winnicott. Nous associons également sur nos cliniques et nos autres lectures.

Groupe fermé.

Un blog pour l’IWA

En amont du IVè Congrès de l’International Winnicott Association, organisé du 26 au 28 août prochains en ligne, l’IWA et son président Z. Loparic, annoncent la mise en ligne d’un blog afin de favoriser discussions et échanges entre les membres : http://iwassociation.org/blog/.

Vous souhaitez y participer? Envoyez vos contributions, au Secrétaire Général de l’IWA, Wei Chenxi sur son adresse mail : wei_cx@126.com.  Ces textes devront être rédigés en anglais et selon les standards du DWWe, éditeur de la Société Brésilienne de Psychanalyse, rappelés dans le texte suivant : DWWe-Instructions for authors.

Recherche hybride : Clinique de l’environnement

 

Nous mettrons au travail cette idée selon laquelle les psychanalystes-chercheurs Bion et Winnicott explorent l’environnement comme étant constitutif de l’appareil psychique. En ce sens, ils élargissent la métapsychologie freudienne.

Cette recherche prend naissance dans les suites d’une demande de l’une d’entre nous d’agrandir sa capacité d’accueil de certains patients. Cette rencontre nous amena à échanger sur comment, ces deux analystes, Bion et Winnicott,  parleraient de ce que nous étions en train de penser/chercher.

L’idée était née de partager avec d’autres cette mise au travail, quand la pandémie, et le confinement, phénomènes, qui, ô combien, concernent l’environnement, nous ont percutées.

Chacune de nous a lu des travaux de jeunes anthropologues, philosophes, éthologues qui, à la suite de Philippe Descola , qui se dit «anthropologue de l’environnement», questionnaient le monde.  Il y a aussi la pensée du philosophe Bernard Stiegler.

Notre hypothèse est, que, si l’analyse n’est pas transformée par cette mutation, elle risque de perdre sa pertinence, et, qu’il ne s’agit pas seulement de quelques aménagements du cadre.

En bonnes freudiennes que nous sommes, nous commencerons par nos lectures de Bion et de Winnicott, puis nous ouvrirons l’horizon

 Cette année 2020- 2021, nous proposons le rythme suivant , les premiers vendredis du mois, De 10h à 12 h au local de la SPF :

 

·      Le 6 Novembre :  présentation du projet de recherche et échanges sur ces hypothèses

·      Les rencontres des 4 Décembre, 5 Février, 5 Mars seront consacrées à la présentation de nos lectures de Bion , puis Winnicott dans un large dialogue avec les participants.

·      Les rencontres des 2 Avril et 7 Mai : nous proposons d’inviter des chercheurs d’autres disciplines.

·      Le 4 Juin nous referons un tour d’horizon.

               

 

Références et Bibliographie :

 

·      Bion : «Recherches sur les petits groupes » 1961 PUf

·      Winnicott : « La nature humaine » Gallimard

·      Philippe Descola :  «Une écologie des relations » les grandes voix de la recherche CNRS Editions de vive voix

                                          Article de Philippe Descola, journal le Monde 21 mai 2020

·      Baptiste Morizot : «Manières d’être vivant » actes Sud

                                        «Retour du temps du mythe »  Baptiste Morizot et Nastassja Martin. 

·      Bernard Stiegler : les cours en lignes « Pharmakon.fr »

             

         

Pour s’inscrire téléphoner à :

 Nicole Auffret :06 66 06 46 05

 

Groupe de supervision avec Nicole Auffret

 

Groupe de supervision

 

Je propose un groupe de supervision.

                          6 personnes. De manière à ce que nous ayons le temps au cours d’une année que chacune puisse présenter le cheminement d’une cure  et les questions soulevées que nous mettrons au travail.

 

                           Ce groupe se réunira une fois par mois, tous les 2ème  mercredi du mois.

                           De 21 h à 23 h.

 

                          Il aura lieu à mon adresse :

                         8 rue Jacques Louvel-Tessier

                         75010 Paris

 

                         Pour s’inscrire : me téléphoner au 0666064605

 

                       La première rencontre aura lieu : le 14 Octobre 2020

De la libre utilisation de certains concepts winnicottiens dans la pratique éducative

Par Olivier Philippart de Foy

 

Accueillir des personnes handicapées mentales adultes, c’est pour le moins s’interroger sur ce qu’accueillir veut dire. Pour y répondre, sans se noyer dans la circularité des pétitions de principe, il nous échoit, à nous professionnels, de décliner la question autrement : à quoi sommes-nous confrontés en accueillant ces personnes ? 

En déclinant la question ainsi nous changeons de perspective. Le problème du handicap mental ne renvoie plus aux personnes qui le subissent, comme si c’était à elles à en assumer la responsabilité, comme si elles étaient des patients en attente de prise en charge ou des personnes à réparer. Ce problème est ici abordé dans sa réalité ontologique. La réalité du handicap mental est la plus grosse blessure narcissique infligée à l’humanité. Elle renvoie à l’absurde. Elle est l’impensable et restera à jamais impensée en elle-même puisqu’il y va de la déficience du travail du penser. Il ne s’agit pas de rejouer Foucault. Là où le délire du fou est une raison qui déraisonne, la débilité du débile ne déraisonne pas, elle manifeste la difficulté de raisonner, voire son impossibilité. 

Même la logique immanentiste de la Chine s’y noie. Le handicap mental est, à ma connaissance, le seul évènement qui ne débouche sur aucune transformation. Il est une voie sans avenir qui emporte dans son abîme les générations passées. Il faut entendre cette réalité : le handicap mental est avant tout un problème relationnel. Cet évènement est si violent que personne ne peut l’encaisser. Il bouleverse les liens qui se nouent entre l’enfant, les parents, la fratrie, la famille élargie, les amis de la famille, les voisins, les collègues, les administrations et les institutions. 

Ce traumatisme qui tombe sur la relation rebondit sur la personne qui le subit, en ce sens qu’elle fait l’expérience traumatique d’être traumatisante. En effet, la personne handicapée mentale n’est pas celle qu’elle aurait dû être car elle est précisément ce qu’elle n’aurait jamais dû être. Dès sa naissance les regards qu’elle reçoit sont des regards navrés, ennuyés, esquivés ou désespérés. Elle fait la douloureuse expérience d’être source de tristesse pour ceux et celles qui, dans le meilleur des cas, l’investissent et qu’elle aime ! 

C’est à ce double traumatisme que nous sommes confrontés en accueillant ces personnes. Nous avons à répondre à la violence du handicap en tentant d’en diminuer les effets. Mais nous avons surtout à y répondre en tentant de remailler ce qui s’est déchiré ou n’a pas pu être tissé dans l’espace relationnel. 

Il s’ensuit qu’il ne peut en aucun cas s’agir de reformater ou d’occuper des personnes, il s’agit tout au contraire de bâtir un lieu que l’on peut habiter. Pour nous, c’est à partir de ce lieu et en son sein que nous apprenons humblement à faire de cet impensé effroyable un vertige habitable. Ce lieu, vous l’aurez compris, est gros d’illusions. C’est de lui que je vais vous parler. Que mettons-nous en place pour qu’un tel lieu puisse advenir ? La réponse est d’une simplicité enfantine : un tel lieu n’existe qu’à partir du moment où quelque chose peut y avoir lieu pour chacun ! 

Ce lieu est donc un acte. Il n’est qu’en acte. Il n’est qu’à devenir, qu’à persévérer dans son être, qu’à être repris, relancé et rebâti. Ne nous y trompons pas, il ne s’agit nullement de s’agiter afin d’en faire un super-lieu. Que du contraire, il suffit d’y laisser la vie couler. Il n’y a contradiction qu’en surface. S’il ne sert à rien de tirer sur une plante pour la faire pousser, il importe d’en prendre soin pour la laisser pousser. En l’occurrence, il s’agit de cultiver, par-delà toute mélancolie, tout déni et toute résignation, une confiance en la vie. Bâtir et rebâtir un tel lieu, c’est apprendre à séjourner dans la vie tout en se tenant au bord du gouffre de l’insignifiance.   

Hölderlin nous dit que l’homme habite le monde en poète. Heidegger y vient à son tour : un lieu n’est pas n’importe quel espace car un lieu n’est que s’il est habité. C’est en habitant un espace qu’on fait d’une lande déserte un monde, et c’est articulant le ciel, la terre, les dieux et les hommes qu’on habite un espace.  

Mais un lieu n’est pas qu’un simple « espace habité ». Un lieu n’est que s’il s’y passe quelque chose. Le lieu a donc, aussi, à voir avec l’avènement. Pour décrire ce lieu Nishida Kitaro recourt au concept de basho. Il s’agit d’une manière d’être. Ce qui advient dans ce lieu est moins le fait de l’intentionnalité des personnes qui y vivent que de l’émergence d’un nouveau mode d’être qui surgit de ce qui s’y passe. Il s’y agit d’accueillir le moment opportun, de s’éveiller à la vie et de se laisser guider ou porter par elle.

Mais suffit-il d’être pour habiter le monde et être présent à la vie ? N’en déplaise au romantique, cette immédiateté est un fantasme. En effet, si le maître zen peut s’offrir le luxe de suspendre la temporalité afin d’être simplement présent au moment présent, c’est précisément parce qu’il est le fruit du temps. En aucun cas, il ne recouvre un état originel. 

Les personnes handicapées n’ont pas cette chance. Elles sont engoncées dans une atemporalité. Il ne leur a jamais été désigné un horizon. Elles n’ont jamais été appelées à devenir. Elles sont condamnées à vivre un moment sans lendemain. Elles ne suspendent pas la temporalité car elles n’y sont jamais entrées. Leur moment présent est un trou noir d’où rien ne semble pouvoir s’échapper. Il ne suffit donc pas d’être pour savoir vivre le moment présent et séjourner dans la vie, il faut encore savoir veiller, sans défaillir, dans la nuit obscure, où tout est indistinct, afin de pouvoir cueillir l’aurore timide qui ne viendra que si elle est saisie. Mais comment parvient-on à se tenir debout ? 

Winnicott nous dit que l’enfant apprend à unifier son vécu et ses expériences. Il vit d’abord dans un état de non-intégration. Il apprend progressivement à devenir une unité totalisée qui, comme le rajoute J. Mac Dougall, n’est jamais acquise car elle est toujours en voie de totalisation. Or, il n’est pas possible d’unifier un vécu sans passer par autrui. C’est en partant de la vie que nous allons dans la vie mais, pour nous humains, c’est en passant par les autres humains que nous y arrivons. Pour savoir veiller jusqu’à l’aurore, il faut avoir été veillé. Veiller n’est pas que rester debout dans la nuit, c’est aussi être présent à celui qui sommeille, c’est une manière d’être attentif à autrui.

Selon Augustin, au lieu de soi est autrui, car au lieu de soi est l’appel à être. Personne ne devient une personne par soi-même. L’anthropologie confirme cette intuition : la personne n’est pas un état défini en soi. Etre une personne c’est être un arrangement de configurations relationnelles. A son tour Sami Ali y insiste. Ce n’est pas parce qu’il y a de l’espace que des corps peuvent se mouvoir, c’est au contraire parce qu’il y a des corps qu’un espace peut advenir. Or, personne ne fait d’un corps réel (organique) un corps propre (vécu) par soi-même.

Il ne suffit donc pas de dire qu’un lieu n’est que s’il est en acte, que s’il est habitable et que s’il s’y passe quelque chose, il faut nécessairement encore ajouter qu’il n’est qu’à partir du moment où des personnes peuvent justement le bâtir, l’habiter, accueillir la vie et s’y recueillir. Or c’est par et dans la relation que les personnes adviennent à elles-mêmes.

Il revient à Winnicott d’avoir décrit la dimension relationnelle du lieu en le définissant comme un espace potentiel. Cet espace est une aire intermédiaire. Il n’est pas donné mais bien produit par des expériences vécues. Cet espace potentiel est donc éminemment relationnel puisque ce qui le conditionne est l’expérience de la confiance, la confiance en la fiabilité de l’autre. 

Le lieu dont nous parlons est un lieu utopique et u-chronique qui noue dans une dynamique borroméenne un espace, une temporalité et des personnes. Ce lieu est un entre-deux dans la mesure où il n’appartient à personne puisqu’il appartient précisément à chacun. Ce lieu est un espace d’inclusion réciproque de l’intérieur et de l’extérieur où les distinctions entre le dedans et le dehors, l’identité et la différence, soi et l’autre évoluent au fil des dynamiques relationnelles. Ce lieu est paradoxal puisqu’il est à la fois le fruit de la rencontre et la condition de la rencontre. Ce lieu est un contenu-contenant où le temps, l’espace, la rencontre et les personnes qui s’y rencontrent adviennent en même temps. Se noue là l’immanence et la transcendance. Se joue là quelque chose de la périchorèse : au sein d’un lieu relationnel une transcendance d’antécédence se noue à une immanence de reconnaissance. Nous en retirons que penser le lieu à partir du lieu, c’est tenter de penser du lieu même de la relation.  

Mais qu’est-ce que penser depuis la relation et à partir du lieu ? C’est d’abord quitter la position de sujet pour entrer dans la réalité d’un monde partagé. Un monde partagé est une manière d’être. D’une part, dans un monde partagé on n’y rencontre plus l’autre puisque c’est précisément à partir de l’autre qu’on entre dans ce monde. D’autre part, dans un monde partagé on ne fait plus face au monde (et aux objets) puisque le monde est le lieu d’où on vient et où on devient soi, le lieu d’où on peut justement faire face à quelque chose. 

Nonobstant, nous devons rester vigilants. La tentation du romantisme est au cœur des hommes. Le mythe du paradis perdu nous taraudera toujours. Pour le dire en des termes hégéliens, il ne s’agit pas de descendre en deçà de la position subjective pour espérer recouvrer un accès direct et immédiat à « l’âme du monde ». Il s’agit tout au contraire d’aller au bout de la conscience pour accéder à ce que Hegel nomme l’Esprit ; c’est-à-dire à la réconciliation entre la conscience et le monde. 

Nous voyons maintenant un peu mieux ce que peut vouloir dire « penser à partir du lieu ». Penser à partir du lieu, c’est penser avec raison comment faire pour qu’un espace, tel une institution, puisse devenir un lieu où on peut devenir soi.  

Pour avoir la chance de se découvrir comme un soi, pour avoir la chance de sentir quelque chose comme un « je suis » il faut d’abord avoir été porté. Nonobstant, la sensation d’être ne suffit pas à faire de nous des êtres en devenir. Il faut encore que l’on puisse faire quelque chose de cette sensation ; c’est-à-dire que l’on devienne des « sois », des êtres capables de traiter nos sensations afin de persévérer dans notre être et de séjourner dans la vie. 

Au commencement est la relation. C’est de cette toile de fond que se réalisent les premières unifications. Mais c’est cette toile de fond que déchire le handicap mental. C’est donc elle qu’il s’agit de remailler en premier lieu. L’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de partir de cette toile de fond pour progressivement soutenir chaque personne dans son élan vers plus de liberté en lui permettant d’agir, en fonction de ses possibles, dans la vraie vie. Ce n’est en effet que dans la vraie vie que l’on peut se découvrir co-créateur de ce monde qu’on bâtit et qu’on habite. Ce n’est qu’en elle qu’on peut goûter la joie d’être en relation avec soi, le monde et les autres. 

Voyons maintenant comment nous nous y prenons. 

Accueillir, c’est prendre soin, c’est veiller à, c’est se soucier de. C’est à la fois soigner, éduquer et accompagner. Il y va d’une démarche clinique puisqu’il s’agit d’être attentif à chaque personne. Ce travail étrange est improbable. Il dépend de deux conditions de possibilité qui, de prime abord, s’opposent. La condition nécessaire est le mandat qui pose une asymétrie de statuts entre le soigné et le soignant. La condition suffisante est la reconnaissance d’une égalité de personnes. On perçoit l’aporie : comment le professionnel doit-il s’y prendre pour rencontrer chaque personne en tant que personne et non en tant qu’objet de soin ? 

La solution est d’habiter cette tension insoluble. Nous ne sommes pas des passeurs qui, soi-disant, feraient passer du bon côté de la frontière ceux qui, sans leur aide, resteraient du mauvais côté. Nous sommes des passages par lesquels ceux qui sont tombés du monde y reviennent. Selon PJ Labarrière, nous sommes au point nul de la médiation en ce sens que nous ne sommes ni des travailleurs sociaux ni des êtres humains parce que nous sommes très précisément des travailleurs sociaux et des êtres humains. C’est en rencontrant en personne la personne qu’on la relie, et qu’on se relie, à la communauté humaine. 

Le concept de neutralité professionnelle passe à la trappe. Il ne s’agit plus de maintenir des distances ou de garder des frontières mais au contraire de s’impliquer dans la relation avec sincérité : avec notre corps, nos affects, nos rêves, nos blessures et nos espoirs. Il importe évidement de ne pas s’y perdre. On ne peut devenir idiot avec les idiots ! Aristote nous permet d’éviter cet abîme. Grâce à son modèle d’emboîtement des âmes, selon leur niveau de complexité, nous posons le schéma suivant : sur un premier niveau nous sommes à 100% des personnes et, sur un second, à 100% des professionnels. Sans le moindre paradoxe, nous sommes humains à 200% ! 

Qu’est-ce à dire ? Prenons une situation triviale : un père qui joue au cheval avec son fils en le prenant sur ses épaules. Ce père doit réellement jouer sans quoi il reste en dehors de la relation. Mais il lui échoit de se souvenir que si l’enfant peut croire qu’il est un cheval, lui, doit savoir qu’il joue, sans quoi il délire. En fait, il joue réellement mais avec maturité. Il ne nie pas la part d’enfance qui vit en lui, il la sursume. C’est cette dialectique qui lui permet, à l’instar de « la mère suffisamment bonne » de mettre une partie de sa libido en jeu afin de partager un réel moment de joie avec son enfant. 

Si nous avons trouvé la manière d’habiter la tension qui relie la personne et le mandat, nous n’en savons pas, pour autant, plus sur la fonction soignante. L’analyse institutionnelle décrit l’isomorphisme qu’il y a entre l’équipe des soignants et l’équipe des soignés. Mieux, elle nous apprend que les soignés exercent eux aussi une fonction soignante. La frontière entre les deux équipes n’est ni affaire d’ontologie (de personne), ni affaire de fonction (de statut). C’est une affaire de responsabilité. Prenons un exemple. Pourquoi sont-ce toujours les éducateurs qui sont devant dans la camionnette ? Dès qu’on interroge la frontière, on voit que toutes les places sont interchangeables sauf une, celle du conducteur. Par contre, il n’y a aucune raison à ce qu’on ne partage pas tous une même douche lors d’un camp. 

Nous sommes tous égaux en tant qu’êtres humains pleinement immergés dans l’existence, en tant que frères en humanité, mais nous sommes différents de par notre statut. Il y va de notre mandat, mais il y va plus fondamentalement d’une transcendance d’antécédence au sens où nous sommes comme « des grands frères » plus responsables qui prenons soin de nos « petits frères » moins responsables. 

Il s’ensuit que si être attentif à l’autre est l’appeler à répondre et, partant, à exercer sa responsabilité, là où il le peut, nous devons admettre que cette frontière soit mobile. Il faut une transcendance pour qu’un appel puisse avoir lieu, mais il faut accepter que la réponse la remette en question. 

En outre, en acceptant cette dialectique qui articule une transcendance d’appel et une immanence de réponse, nous laissons de la place à ce qui dans les relations peut exercer une fonction soignante. Un soignant peut soigner sans le savoir puisqu’il n’est pas transparent à lui-même et qu’il ne peut savoir ce que « prend » de lui le soigné. Un bénéficiaire ou un travailleur qui n’appartient pas à l’équipe éducative peut exercer une fonction soignante – en prenant le temps de parler ou en manifestant un signe de sympathie, par exemple. Mais il se peut aussi que ce soit le monde lui-même qui l’exerce : il arrive que l’activité, le travail de la matière, certaines conditions climatiques, un contact avec la nature, une ambiance ou encore une relation avec un animal soignent. L’expérience du monde peut offrir une joie qui nous réconcilie avec la vie.  

Nous sommes donc moins des agents et des acteurs que des veilleurs et des poètes. Ce n’est pas de nos intentions qu’advient une ouverture vers ce que Nietzsche appelle la Grande Santé, mais de nos attentions. C’est cette attention portée à chaque instant à chaque personne qui nous permet de saisir le moment où s’entrouvre une lueur de vie. On l’aura compris, il ne suffit pas de donner des soins ou de monter des projets, il faut encore et surtout prendre soin des personnes et des relations.  

Comment faire ? Suffit-il d’une once de bienveillance ? Non, il ne s’agit en aucun cas de morale ! Nous nous référons à la parabole de la syro-phénicienne. Pour rappel : Jésus sort des frontières et rencontre une femme qui lui demande une bénédiction. Il la rejette violement en lui disant qu’on ne donne pas le pain des enfants aux chiens. Elle lui répond qu’on n’empêche pas un chien d’happer les miettes qui tombent. Il lui dit alors qu’elle a raison et que sa foi est grande. Ce qui importe est que, à ma connaissance, c’est le seul texte où un sage n’a pas le dernier mot. Ce récit montre que la foi de cette femme est plus grande que la sienne car, lui, il s’était enfermé dans ses certitudes. Là aussi, c’est par la relation et au sein de la relation que tout se joue. Nul n’en ressort indemne ! Chacun est altéré par l’altérité de l’autre. 

Tout est donc affaire de relation. La question est de savoir comment faire pour ne pas devenir fou, pour ne pas devenir un « fol en Dieu » et embrasser le lépreux. Nous sommes face au traumatisme. Comment faire pour résister à l’appel du gouffre et ne pas se laisser avaler par les ténèbres, la mélancolie et le désespoir ? Comment faire pour accepter notre impuissance à sauver autrui de ce qu’il vit ? Et partant, comment faire pour éviter de dénier la réalité ? 

Winnicott nous prévient : il y a deux modes de pathologie : le délire et la résignation. La santé réside dans la capacité à relancer les dés. Guérir est faire en sorte que quelque chose circule à nouveau. Rien n’est plus important que de (re)trouver la joie de la créativité, la joie de vivre et de penser, d’aimer et d’agir. Sans cela, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, ajoute-t-il ! 

Mais comment faire pour relancer la créativité d’une personne qui est à l’étroit dans son être ? Les personnes que nous rencontrons sont si souvent mal à l’aise dans leur corps, si maladroites dans leurs comportements et si empêtrées dans leur être. Certaines sont des singes savants, d’autres des clowns blancs. Leur corps, lui-même, porte la marque de leur peur d’être vue, de leur honte d’être, et de leur gêne de vivre. 

On ne guérit pas d’un handicap mental. Il est alors tentant d’en appeler au moment présent, à la sensation ou au bien-être, mais rien de cela ne suffit à faire d’une vie une vie qui vaut la peine d’être vécue. Qui voudrait d’une telle vie ? Cependant, peut-on espérer plus sans dénier le réel ? Peut-on réellement croire en une politique de l’autonomie ? Suffirait-il d’acquérir des compétences pour accéder à une vie bonne ? Suffirait-il de changer les termes et de parler de client ou de personne en situation de handicap pour éradiquer la réalité du handicap ? 

Winnicott y insiste, « la santé est incompatible avec le déni de quoi que ce soit ». N’y aurait-il alors qu’à se résigner ? La situation semble être sans issue… à moins que la question ne soit mal posée ? In fine, en quoi le handicap empêche-t-il d’entrer dans la vie et dans la joie ? La réponse est simple, c’est Tolstoï qui la donne, « il n’y a de bonheur qu’à être partagé ». La question est alors de savoir comment créer un monde en commun. Qu’est-ce qui fait qu’un monde est commun ? 

Winnicott décrit la fonction constitutive de l’illusion. L’illusion est ce par quoi l’enfant entre en confiance dans le monde. Cette expérience n’a lieu que s’il est relayé. L’enfant croit créer le sein dont il a besoin sur fond d’un sein qu’il trouve. L’objet transitionnel est un créé-trouvé. On n’insiste pas assez sur le fait que pour que le sein soit un créé-trouvé il faut qu’il ait été présenté. Il n’y a pas que le bébé qui illusionne. La mère doit elle aussi illusionner pour rencontrer son enfant : croire en son devenir. Hélas, il arrive que ces deux illusions ne se rencontrent pas. Le bébé peut être trop lent à répondre, la mère peut se lasser et ne plus lui parler au moment où il en devient capable ! Ce qui se brise ici est l’illusion fondamentale : soudainement on découvre qu’on ne peut plus croire en la vie ni en notre capacité à vivre. Certes, il échoit à tout être humain de faire l’expérience de la finitude. Cette expérience est balisée par la culture. La culture est une illusion par laquelle nous donnons sens à la vie. Mais quel sens peut-on donner à la naissance d’un enfant handicapé ?  Et surtout, comment dans cette désillusion, illusionner quelque chose de positif afin de pouvoir lui présenter cette confiance de base sans laquelle il ne pourra ni s’épanouir ni trouver de la joie à vivre ? 

On ne peut chercher cette joie sans partir de la réalité, sans quoi il n’y va pas d’une illusion, mais d’une hallucination. En l’occurrence, nous devons démarrer du handicap. En parler est affronter directement la blessure. Nous tentons d’y rejoindre la personne et sa famille. Il s’agit d’abord de mettre la famille en confiance afin qu’elle nous confie leur enfant et qu’elle accepte qu’il puisse s’engager dans une vie réelle. Nous tentons de rejoindre la famille et la personne dans leur blessure en leur montrant que nous n’en avons pas peur, et, que puisque nous n’en n’avons pas peur, nous n’allons pas fuir. 

Ensuite nous allons à la rencontre de la personne handicapée. N’étant pas blessés comme ses parents le sont, nous permettons à la personne handicapée de tester plus facilement notre fiabilité tout en lui montrant notre faillibilité. Nous ne cherchons pas à être des superhéros. Tout au contraire, c’est en acceptant d’être touchés par son désarroi que nous lui montrons notre fiabilité. Progressivement en tissant une relation de confiance, nous lui montrons qu’il y a, pour elle aussi, une vie qui mérite d’être vécue à portée de main. 

Nous en revenons ainsi tout naturellement au lieu. Un lieu est un espace potentiel qui permet à chacun de cheminer dans l’existence à condition d’y être en relation. L’enjeu est double : créer un espace porteur et y proposer des projets signifiants. Un espace est porteur à partir du moment où il nous permet de nous y appuyer et de nous y laisser porter. Il y va de l’institution. Instituer est faire tenir debout. A la suite d’un incendie, nous avons vécu l’exode. Nous avons été accueillis dans d’autres espaces mis à notre disposition. Nous n’avons jamais aussi bien perçu combien l’institution est constitutive. C’est elle qui fait de nous des nomades ou des sédentaires et non des naufragés. Habiter un lieu, c’est en prendre soin, y faire passer une frontière entre un dedans et un dehors, y poser des différences, s’inscrire dans la temporalité, y instaurer des rituels, y poser du « mobilier » et le décorer en lui donnant sens et valeurs. Un projet est, quant à lui, signifiant à partir du moment où il nous permet de nous sentir être réels dans un monde réel – il y a une immense différence entre faire des crêpes pour occuper un après-midi et préparer des crêpes pour le repas de midi. 

Afin de donner corps à ces invariants anthropologiques nous construisons des dispositifs institutionnels qui nous permettent de ne pas glisser hors du monde. Nous avons institué ce que nous nommons « l’Assemblée du Petit Peuple ». C’est un espace de parole. Chaque personne qui fréquente notre centre y est invitée, qu’elle soit une personne handicapée ou un professionnel. Y vient qui veut. Aucun sujet n’est interdit. On y parle du quotidien, on y règle des problèmes et on y prend des décisions. On n’y décide pas tout, car certaines questions relèvent d’autres niveaux institutionnels (équipe éducative, direction, Conseil d’Administration), mais néanmoins on peut y exiger qu’on en rende compte. 

Nous avons institué des ateliers basés sur le vivre-ensemble : un atelier cuisine où nous cuisinons le repas de midi que nous partageons ensemble ; un atelier de construction (travail du bois) et de jardinage (aménagement intérieur et des alentours) ; un atelier vie-quotidienne dans lequel nous prenons en main la gestion du quotidien (on y réalise selon la saison des confitures, des spéculoos et du jus de pommes ; et on y réalise aussi les décisions prises en Assemblée, la décoration d’un local par exemple). 

Nous travaillons avec des partenaires. Nous avons une personne qui donne un coup de main dans une boutique de seconde main ; nous en avons une autre qui seconde l’institutrice maternelle du village. Nous montons enfin des projets, disons, plus aventureux (camps, pèlerinage à Compostelle, trekking dans l’Atlas, descente du canal de Nantes à Brest en kayak). 

Nous avons également institué un atelier expressif ainsi que deux ateliers plus « thérapeutiques » : un atelier corps et un atelier réflexif. Dans le premier nous aidons la personne à unifier son vécu et ses expériences. On y fait de la psychomotricité, du massage et du yoga. Dans le second, on l’aide à élaborer son vécu et ses expériences en la mettant en situation. On y écrit son cahier de vie, on y regarde des films et des documentaires qu’on commente, on y rédige un périodique, on s‘y informe et on y débat des questions de la vie.  

Nonobstant, nous devons rester vigilants. Ces dispositifs ne doivent pas nous permettre de nous cacher derrière eux. En aucun cas il ne s’agit de les faire fonctionner. Ils ne sont que le moyen par lequel nous donnons corps à des projets de vie. Il y a donc lieu d’être à l’écoute de ce qui s’y joue. Il convient aussi d’éviter de fonctionner soi-même, de s’adapter à ces dispositifs, de ne penser qu’à la tâche et à son résultat. Nous devons veiller à ne pas glisser dans la lassitude – ce que Sami Ali nomme le banal. Il s’ensuit que penser la fonction soignante dans sa dynamique nous interdit d’organiser notre travail d’accueil selon une approche managériale et protocolaire. 

Par ailleurs aucun projet signifiant ne convient aux personnes plus lourdement handicapées. Ces personnes nous rappellent l’importance de l’ambiance. Il ne s’agit pas d’aller en deçà de la signifiance. L’ambiance semble en être la toile de fond, mais c’est erreur car elle en est le fruit. Sans être investi par de la signifiance, un lieu reste un espace vide et anonyme qui débouche sur un non-lieu. Pour qu’on puisse se sentir bien dans un lieu, pour qu’on puisse s’y sentir chez soi, il faut qu’un lieu parle. Il importe de laisser couler la vie et d’écouter ce qui se passe. Nous invitons les personnes handicapées à se promener librement dans les bâtiments et dans le jardin afin d’y créer des espaces de ressourcement et, plus simplement, d’y vivre. Cette invitation est également adressée aux travailleurs. 

Il est essentiel que les travailleurs puissent se sentir en confiance sur leur lieu de travail. Il l’est encore plus pour les soignants. En effet, il est impossible de faire vivre un lieu si on n’y met pas de notre vie personnelle. Il faut accueillir ces parts de notre vie. En outre, les soignants sont invités à insuffler ce minimum de joie dont nous avons tous besoin pour s’en remettre en confiance à la vie. Cette tâche est la tâche primordiale. Dans l’hommage rendu à Montserrat Figueras, J. Savall insiste sur l’importance de la berceuse. Il faut transmettre qu’il est bon de vivre et qu’on peut s’en remettre en confiance à la vie. Porter est chanter la vie. 

Nous ne pouvons pas rester à l’infini assis sur le bord du gouffre. Survivre à la folie et à l’absurde n’est pas encore vivre. Nous sommes envoyés au front, mais de ce front nous pouvons en revenir car on ne revient pas du handicap. Nous devons l’habiter pour en faire autre chose qu’un gouffre : le décorer, y jeter des couleurs, y faire résonner des rires, y chanter et y faire pousser des fleurs. Mais comment faire pour quitter tout ressentiment et pour passer des passions tristes aux passions de la joie ? C’est en chantant, en douceur ou avec violence, qu’une plainte se transforme en complainte. C’est en faisant vibrer notre âme – au sens où selon, le poète Salah Stétié, l’âme est ce qui ne guérit pas -, que nous faisons chanter la vie.  

Pour donner corps à la joie et sursumer le traumatisme, nous avons, nous aussi, tout autant que les soignés, besoin de projets signifiants. C’est donc là dans ce même besoin d’illusion (voire cette même illusion) que nous nous retrouvons travailleurs et bénéficiaires. Cette illusion est ce par quoi nous parvenons à donner du sens à ce que nous faisons ensemble et ce par quoi nous parvenons à y croire. Cette illusion fonctionne comme un horizon régulateur. Notre illusion est de croire qu’il est possible de construire avec les personnes handicapées mentales un monde en commun où il fait bon vivre ensemble. Cette croyance est essentielle puisque c’est par elle que nous mettons en confiance les personnes handicapées lorsqu’elles se lancent dans leurs projets. C’est en créant cette confiance nous-mêmes et pour elles que nous les aidons à prendre confiance en elles-mêmes et, en retour, c’est par la confiance qu’elles mettent en nous que nous parvenons à créer cette confiance dont nous avons, nous aussi, besoin. 

La croyance en ce monde commun nous donne la force et le courage d’aller à leur rencontre et de nous proposer comme support.  Il n’y a rien d’humain qui ne nous concerne puisque nous sommes tous des humains. L’expérience même de ce qui est inhumain est humaine en ce sens qu’elle dit quelque chose de l’humain. Nous partons de l’idée que les problèmes que rencontrent les personnes handicapées sont les mêmes que ceux que nous rencontrons – ce qui diffère est la capacité à les résoudre. Il y va des mêmes questions existentielles : la mort, la sexualité, la joie, l’amour… 

A l’instar du psychanalyste qui met son appareil psychique en partage, nous nous impliquons nous aussi dans la relation à ceci près que si nous mettons en partage notre appareil psychique, nous mettons encore en partage notre mental et notre corps. Il s’agit de « penser » avec ces personnes ce que, seules, elles ne peuvent penser. Il y va ici des fonctions phoriques. Mais avant de « penser » un vécu il faut bien souvent l’éprouver avec elles. Elles sont si souvent trouées au sens où les fonctions de leur « moi-peau » sont défaillantes. Nous devons fréquemment être le contenant de leurs vécus déstructurés. En fait, elles déposent en nous toutes sortes de choses : des morceaux non-pensés, des projectiles, des trous noirs, des vertiges, des angoisses, des douleurs, des monstres chtoniens et bien d’autres ectoplasmes. Il nous échoit de les « penser », de les éprouver et de les élaborer. Il nous arrive alors de faire du symptôme et des cauchemars. Il nous arrive aussi parfois de tomber « malade » et d’avoir mal dans notre corps à leur place ! 

Mais nous ne sommes pas que des « contenants » vides prêts à réceptionner ce qui y est déversé. Nous sommes aussi des « contenus », des hommes et des femmes d’expériences. Des êtres qui, en s’appuyant sur leur propre traversée des difficultés de la vie, témoignent de la possibilité de la relève. C’est par ce témoignage que nous nous rencontrons de personne à personne. C’est en nous impliquant en première personne dans les relations que nous nous découvrons frères en humanité. Car c’est en transmettant notre manière d’éprouver la vie que nous permettons aux personnes handicapées de s’y reconnaître et, partant, pour celles qui le peuvent, de transmettre, à leur tour, leur savoir « vivre ». C’est ainsi qu’elles prennent leur place dans l’ordre des générations. Bref, c’est en passant les uns par les autres que nous nous humanisons les uns les autres.  

Ce travail est ardu car il en demande beaucoup aux soignants. Pour permettre aux soignants de soigner, il faut que l’institution soigne aussi les soignants. Comment demander à un soignant d’être attentif à autrui si on ne lui accorde pas cette même attention ? Les soignants ne peuvent soigner qu’en se soignant. Pour ce faire, il faut créer une politique institutionnelle particulière. C’est à la ligne hiérarchique à indiquer le chemin. Le directeur doit assumer une fonction soignante vis-à-vis de son équipe soignante tout comme il l’assume vis-à-vis des bénéficiaires. 

Nous utilisons les grilles d’analyse, les méthodologies et les dispositifs, que nous avons institués pour soigner les soignés, pour aborder les problèmes que les soignants rencontrent. Sur cette scène, on se met aussi à l’écoute de ce qui se dit tant par des paroles que par des symptômes. Nous accordons une attention toute particulière à ce qu’on nomme « les risques psychosociaux » et nous nous interrogeons sur la part de souffrance que le travail peut engendrer au sens où C. Dejours dit que travailler, c’est faire l’épreuve du réel, de ce qui résiste .

Nous avons appris à travailler en équipe. Nous avons appris à nous faire confiance et à être bienveillants les uns vis-à-vis des autres. Pour ce faire, nous avons institué des espaces de réunion différents. Dans certaines réunions on y prend des décisions, dans d’autres on y parle de nos vécus, dans d’autres encore on y aborde des points théoriques. Nous avons également mis en place un plan de formation. Nous faisons appel à un superviseur. Nous animons des journées pédagogiques et des réunions thématiques. Nous participons à un comité éthique interinstitutionnel. 

Grâce à ces dispositifs nous parvenons à décrire les enjeux relationnels qui se jouent entre les personnes qui forment le Petit Peuple des Coquelicots. Nous nous inspirons de la démarche phénoménologique, à ceci près que nous tentons de décrire la situation du point de vue de la relation : que se passe-t-il ici ? à quoi suis-je renvoyé ? Comment définir la part de transfert objectif de la part de transfert subjectif ? Comment éviter l’envie de représailles ?

Ces questions sont abyssales. D’autant plus que les personnes handicapées présentent souvent des troubles associés. Nous accueillons des personnes qui présentent des troubles de comportement, des problématiques psychotiques et des traits autistiques. Nombreuses sont celles qui font du transfert partiel. Elles déposent une partie de leurs « vécus » auprès de certains travailleurs et une autre auprès d’autres. Elles clivent ainsi l’équipe. Nous le constatons en réunion lorsque nous prenons conscience que nous avons des lectures totalement différentes de la personne dont nous parlons. Nous avons alors la lourde tâche d’unifier entre nous ce que la personne se doit de diviser pour des raisons qui restent cachées. Ce n’est qu’à la suite de ce travail de réunification que nous pouvons rejoindre la personne ; soit en assumant ce clivage de manière consciente (en lui attribuant par exemple un « allié ») soit, si elle en est capable, en lui proposant de déconstruire avec elle son scénario. L’essentiel est que nous ne nous divisions pas réellement afin qu’elle puisse découvrir qu’une réunification est possible sans causer de dégâts et/ou que nous savons résister à ses attaques et/ou au chaos qui l’habite.  

Néanmoins, ce projet a ses limites. La souffrance en est une. Chacun a ses limites qu’on soit soigné ou soignant. Certaines personnes refusent d’entrer dans la subjectivation ou d’y faire un pas de plus. D’autres n’en peuvent plus de porter. Il est difficile de lâcher le morceau. On se croit être les seuls à pouvoir encaisser la « folie » ou la violence de telle personne. C’est ainsi que nous nous enfermons parfois avec elle (et parfois avec sa famille) dans une impasse. Nous supportons encore avec difficulté l’écart qu’il y a entre les valeurs de notre projet et celles du monde extérieur. Puis, il y a enfin, la petite lâcheté trop humaine qui nous fait préférer le divertissement à la liberté… 

Ces limites tiennent lieu de conclusion car en nous ramenant à une même condition humaine elles nous apprennent à exercer avec humilité notre « métier d’homme ».

 1) Philippart de Foy, O., Des missions institutionnelles ou démissions institutionnelles ? Dans L’Observatoire, N°68, Liège, 2011 
2) Margel, S. beati pauperes spiritu, dans Les figures de l’idiot, Rencontre du Fresnoy, Ed, L. scheer, 2004.
3)Guinamard, I., Lupu, F., En Chine, les deux faces du handicap, dans Le handicap au risque des cultures, sous la direction de Gardou, C., Eres 2010.
4) Heidegger, M., Bâtir, habiter, penser ; « … l’homme habite en poète .. », dans Essais et conférences, Gallimard, 1958
5) On y retrouve le nœud borroméen de Lacan (le réel, l’imaginaire et le symbolique), celui de l’anthropologie (individu, nature, culture) et la structure relationnelle de Sami Ali (espace, temps, rêves et affects).
6) Philosophie japonaise, Vrin, 2013.
7) Winnicott, La nature humaine, Gallimard, 1990.
8) Mc Dougall, J., Le théâtre du corps, Gallimard, 1989.
9) Marion, JL., Au lieu de soi, l’approche de saint Augustin, Puf, 2008.
10) Baschet, J., Corps et âmes, une histoire de la personne au Moyen-âge, Flammarion, 2016.
11) Sami Ali, Corps et âme, pratique de la théorie relationnelle, Dunod, 2003.
12) Winnicott, D.W., Le lieu où nous vivons dans Jeu et réalité, Gallimard, 1975.
13) Il n’appartient ni à l’un ni à l’autre parce qu’il appartient à l’un et à l’autre, mais il n’appartient pas non plus simplement aux personnes car il appartient en réalité aux personnes, à l’espace, au temps, à leur rencontre et à la part de silence (voire à la part de ce qui reste en retrait et à l’infondé). 
14) Cf. l’espace imaginaire, Sami Ali, Corps réel, corps imaginaire, Dunod, 1997.
15) Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, Gallimard, 1993.
16)Labarrière, PJ., Le discours de l’altérité, puf, 1982 ; Le christ avenir, Desclée, 1983.
17) Aristote, De anima : l’âme intellective contient l’âme motrice qui contient elle-même l’âme sensitive. 
18) Philippart de Foy, O., Relation humaine relation éducative, une réconciliation impossible ? dans Ethica clinica, n°56, 2009. 
19) Cf les travaux de Tosquelles et de Oury. 
20) On sait que l’ordre du langage impose une asymétrie des places (je ne peux être émetteur et récepteur à la fois), mais on ne peut oublier que par essence le langage est dialogique car il n’a de sens qu’à sursumer cette asymétrie.
21) Le terme guérir est justifié car il maintient la double réalité : le soignant guérit quelqu’un qui guérit.  
22)  Le concept d’individu sain, dans Conversations ordinaires, Gallimard, 1988.
23) Augé, M., Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Le Seuil, 1992. 
24) Stétié S., En un lieu de brûlure, Ed. R. Laffont,2009. 
25) Philippart de Foy, O., Eclat(s)s de confiance, Allocution donnée dans le cadre des conférences organisées par le Groupe d’études winnicottiennes de l’ULG, (L. Notturni), Liège, 2012
26) Anzieu, D., Le penser, du moi-peau au moi-pensant, Dunod, 1994.
27) L’éducateur est le seul travailleur social mandaté à toucher le corps d’autrui sans que ce ne soit pour un soin. Cf. O. Philippart de Foy, L’espace de l’éducateur, dans L’Observatoire N°63. Liège, 2009. 
28) Phoriques, sémaphoriques et métaphoriques. CF. Roussillon R., Le transitionnel, le sexuel et la réflexivité, Dunod, 2008. Dans Dépasser les souffrances institutionnelles (PUF, 2013) D. Robin ajoute la fonction euphorique qui advient lorsque nous goûtons la joie de trouver un nouveau sens. 
29) Cf. les travaux de Anzieu, D.
30)Kaës, R., Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Dunod, 2012.
31)Labarrière, PJ., Le discours de l’altérité, PUF, 1982.
32)En l’occurrence, je travaille la porte ouverte, ce qui permet à n’importe quelle personne de venir me trouver. 
33)Dejours, C., L’évaluation du travail à l’épreuve du réel, INRA, 2003.

Migrants en souffrance : à quel environnement se fier ?

Par Odette Puechavy

Migrants en souffrance : à quel environnement se fier ?

Accueillir :  « Offrir un petit morceau de monde intelligible et fiable » 

En 2015, 2016, des milliers de personnes fuyant la guerre, ou la tyrannie de certains despotes frappaient aux portes de l’Europe. Mais l’Europe, ne savait pas comment accueillir cette marée humaine, le spectre du djihadisme alimentant la peur de l’étranger. 

Calais, depuis quelques années déjà était une zone où venaient s’échouer les migrants rêvant d’Angleterre. Les solutions politiques pour résorber ce qui a été nommé la « jungle de Calais », se suivaient avec des succès éphémères… c’était dans cette perspective de recherche de solutions, que des nouvelles structures ont été mises en place pour désengorger Calais, et dont Pouilly faisait partie. Le foyer de Pouilly, a été volontairement créé en zone rurale, sous l’impulsion de monsieur Caseneuve, alors ministre de l’intérieur, avec mission à la directrice d’inventer, avec son équipe, un lieu de vie, pour recevoir les migrants qui avaient accepté d’y venir …

La première année de travail en tant qu’analystes bénévoles au foyer AT- SA (Accueil Temporaire – Service d’Asile), s’inscrivit dans l’ambiance de cette expérience, mobilisée par la recherche du meilleur accueil possible, à offrir aux migrants. Quel asile pour des personnes, doublement trahies par leur environnement : celui d’origine effondré et, celui d’accueil qui se dérobait, les maintenant, jusqu’ici, dans l’errance ? Nous travaillions, Mireille et moi, en binôme, dans une salle, à l’intérieur du foyer. L’accueil, tel qu’il se dessinait au fil des jours, ne consistait pas seulement, à ouvrir la porte du foyer. Il se construisait dans le tissu relationnel à l’intérieur et à l’extérieur du foyer, charpenté par une exigence de sécurité, de confiance dont l’équipe avait le souci. Nous participions à ce travail collectif du « care », c’est-à-dire du « prendre soin » des personnes, avec nos outils d’analystes. Pour offrir, à notre niveau, un petit morceau de monde intelligible et fiable aux migrants, nous accueillions dans notre lieu, très vite saisi dans sa spécificité de consultation thérapeutique, ceux qui le souhaitaient. Parole libre où les récits sont crus, reçus dans le respect du secret de l’intime. Travail d’écoute, de holding pour surmonter des vécus traumatiques. Selon la culture du patient, son degré de maturité personnelle au moment du traumatisme, l’aide pouvait viser à : – ranimer l’espoir, – se débrouiller d’une détresse paralysante en essayant de mettre des mots sur sa douleur , – garder vivant en soi le souvenir des siens, – diminuer le poids de la solitude, et de la culpabilité d’être parti en laissant des êtres chers au pays etc…

Aujourd’hui, en 2018, nous continuons d’avoir avec l’équipe, ce temps de réflexion autour de l’accueil. Nous rencontrons des migrants, qui administrativement arrivent avec des statuts différents, mais qui, comme les premiers, ont été contraints à l’exil, pour préserver leur vie. Les migrants d’aujourd’hui, comme ceux qui les ont précédés, ont pour bagage leur douleur, et ou, leur souffrance, leur détresse mais aussi un fantastique élan vital par eux-mêmes souvent ignoré.

Quels concepts, pour penser cette clinique du trauma

dans une consultation thérapeutique ? 

Ici, Winnicott vient à mon secours, avec les fruits de l’expérience éprouvante que fut, pour lui le travail de s’occuper des enfants évacués, durant la seconde guerre mondiale. Cette épreuve va enrichir sa clinique, et il va élargir sa théorie du développement émotionnel en y déployant les concepts de tendance antisociale et de déprivation. 

C’est en m’appuyant sur ces concepts que je me permets une lecture possible des symptômes, somatiques ou psychiques présentés par les patients migrants, non du côté de la pathologie (avec une valeur diagnostic) mais du côté de l’expression d’une angoisse extrême. Recevoir les symptômes comme mode principal d’expression de l’angoisse n’exclue pas leur prise en charge thérapeutique médicale classique par le médecin généraliste (somnifères, anxiolytiques et antidépresseurs apportent un grand apaisement, quand ils sont acceptés). Cela fait partie du « prendre soin » global. 

Mr X (33ans) : dans les moments de crise, il devenait paranoïaque et s’attaquait aux résidents du foyer, terrorisant son monde ! C’était, au tout début de son arrivée au foyer, sa façon d’exprimer une angoisse terrorisante liée au vécu qui a provoqué sa fuite vers l’Europe. C’était un symptôme qui céda rapidement au cours de sa prise en charge, dès que l’énorme quantité d’angoisse pris sens dans son histoire personnelle, et qu’il put de nouveau accéder à la partie saine de sa personnalité. Cela n’exclue pas son fond de personnalité paranoïde.

1°) Qu’est-ce que la tendance antisociale va ouvrir à la compréhension et à l’élaboration dans la situation de Mr X ?

Bref retours à la définition de ce concept winnicottien avec Laura Dethiville (dans « La clinique de Winnicott »)dont j’ai repris quelques formulations :

La tendance antisociale c’est le nom donné par Winnicott, à un moment de l’évolution du développement émotionnel (concern). Moment où l’enfant cesse d’être « ruthless » (sans égard) et entre dans la sollicitude, moment où pour l’enfant, s’opère sur la même mère la fusion des mouvements agressifs moteurs et des impulsions libidinales. Dans le vécu fantasmatique, l’enfant salit, attaque, vole la mère, crée le chaos et se jette sur le sein avec avidité.

La tendance antisociale peut être observée à tout âge. Elle se manifeste selon deux grands axes : – le vol ; recherche de l’objet perdu (remake du processus « créé-trouvé » … éprouver à nouveau la capacité de créer). – le penchant à la destruction ; recherche d’un environnement indestructible (récupérer l’environnement qui a fait défaut)

Quand les choses ne sont pas seulement fantasmatiquement vécues mais actées, on parle de comportement antisocial (vécu de déprivation) 

Dans l’hypothèse où avec Mr X, nous étions face à un comportement antisocial, son angoisse intense, débordante l’amenait à attaquer le cadre à la recherche d’un environnement indestructible, secourable. Par ailleurs il disait qu’il sentait de façon presque continue la terre bouger sous ses pieds comme dans le mouvement d’un tremblement de terre. La sonorité du mot arabe signifiant tremblement de terre fait écho au grondement qui accompagne une telle catastrophe ainsi qu’à mes propres souvenirs d’expériences de panique corporelle dans ce type de circonstance.Il portait, en lui, jusque dans la musicalité de sa langue, la terreur provoquée par le drame qu’il avait fui (l’effondrement de son monde familier faisant effraction dans son monde interne). Son angoisse extrême prenait l’habit de symptômes psychotiques graves.

2°) Une autre histoire sur les chemins de l’exil

A la lumière d’un autre concept de Winnicott : l’élaboration imaginative,

L’élaboration imaginative, concept transitionnel, procède de la rencontre de deux activités psychiques, d’un côté, l’activité interne du patient au plus proche du corporel, de l’autre « une activité émotionnelle, psychique de l’analyste au travail ». Ce concept est à la fois singulier et pluriel, et en cela il se distingue du contre-transfert. 

Vincenzo Bonamino en précise les contours dans un article publié dans « Journal de psychanalyse de l’enfant »(2015).

L’activité psychique côté patient :

Mr EE (23 ans) Afghan (5 séances)

Il se plaint de douleur à la tête. Cela brouille tout, sa tête va éclater. Il a peur de perdre les mots de sa langue maternelle. Il a peur de tout oublié …Il ne peut pas apprendre le français. Au fil des séances, je découvre qu’il a perdu son père alors qu’il avait 6 -7ans. Son père était souvent longuement absent dans la petite enfance, c’était un résistant en lutte contre l’occupant …. 

Il y a, dans son récit de vie, un vécu de grande angoisse, celle, de voir son histoire personnelle, ce qui le relie aux siens, disparaitre à jamais de sa mémoire. 

Ce matériel renvoie aux angoisses éprouvées par le petit garçon qu’il devait être face aux visites rares et espacées, d’un père combattant, souvent absent… avec la peur de ne pouvoir garder vivante en lui la représentation de son père, entre deux visites…

A la lumière de ces bribes d’anamnèse, je pouvais faire l’hypothèse que les maux de tête de Mr EE, ses pertes de mémoire pourraient être des manifestations, de l’expression d’une déprivation pour lutter contre la perte du cadre qui tienne contre les attaques (fuite de son chez-soi), une recherche du père. 

Quels fantasmes pourraient, alors accompagner ce fonctionnement corporel de blocage dans la tête d’un énorme nœud de souffrance et d’angoisse ? 

Lors de la cinquième et dernière séance, après avoir évoqué ses problèmes somatiques, il amena un rêve qui déclencha le souvenir d’un second, fait 2 jours avant.

Rêve 1 « Il travaillait, dans l’école qu’il fréquentait à ses 17 ans, et il y nettoyait la bibliothèque, comptait (?) les livres (fait le geste de frotter fort) » …Rêve 2 puis reprise du rêve 1 « Le professeur arrive, il est en colère contre lui et le gifle » (il a fait ce commentaire : les professeurs dans son pays, sont cruels).

Rêve 2 « une bombe éclatait dans la ville où il habitait, et il voyait 20 personnes tuées »

Dans le travail autour de ses rêves, lui sont revenus les titres des livres dont il s’occupait. Ils avaient un contenu symboliquement très chargé d’agressivité, de destructivité : livres sur Hitler, La guerre d’Afghanistan, Le roi de France, celui qui est tué (Louis XVI : geste de trancher la gorge), Les animaux de la jungle…

Le professeur cruel portait une grande barbe comme son père. Ce sont des rêves qu’il travailla comme traumatolytiques. Ils lui ont permis de déposer la destructivité enkystée dans son corps et dans sa psyché et dont une des racines se source aux angoisses liées à une figure paternelle terrifiante (professeur cruel), réactivée à l’adolescence (école de ses 17 ans), et par sa fuite récente de la terre natale, afin de garder sa vie sauve (coïncidence entre menace réelle de mort et fantasmatique oedipienne). 

Ses rêves sont venus soigner des angoisses qui mobilisaient sa tête dans la douleur et sa mémoire dans la peur de l’oubli, l’effacement, tant, dans la réalité, la menace de son propre anéantissement le pétrifiait de terreur.

Elaboration imaginative, espace de créativité partagé, espace transitionnel : comment cela fonctionnait-il, en même temps, côté psychanalyste ? 

Les associations, les souvenirs étaient revenus à Mr EE parce qu’accueillis dans un espace de créativité commun patient, analyste. L’activité interne du patient, se déployait en s’appuyant sur l’activité émotionnelle psychique spécifique de l’analyste au travail, qui fiabilisait l’espace transitionnel, l’ouvrant ici sur l’espace culturel.

En effet, je pouvais entendre quelque chose de la destruction à l’œuvre en lui, dans la mesure où historiquement j’avais ma part de barbarie, en tant qu’européenne (les livres historiques Louis XVI, Hitler, etc…). Je pouvais m’identifier à lui sans perdre mon identité. 

Le corps a toujours été très présent dans les séances, c’est le premier canal d’expression de l’angoisse. Le travail d’élaboration imaginative a ouvert le passage du corps, (la tête douloureuse), au fantasme correspondant ( dans la relation conflictuelle au père oedipien : peur de perdre la représentation vivante de ce père). Avec Mr EE, l’élaboration imaginative, du point de vue de l’analyste, en étayant le holding, en fiabilisant l’environnement a permis à cette circulation, de retrouver de la fluidité, et à favoriser le démêlage de ce qui figeait cet homme dans la douleur et l’immobilité.

Conclusion 

Les migrants font une courte halte à Pouilly. La consultation thérapeutique offre la possibilité, aux résidents du foyer qui le souhaitent, de venir déposer et défaire, tirer le fil des nœuds d’angoisse qui les torturent avec l’aide d’analystes. Notre consultation commence, généralement, par des nouvelles de la santé du patient. Quelque chose se met à circuler entre le patient, Mireille et moi : la barrière de la langue s’estompe peu à peu. Mireille prend soin du corps souffrant en apportant son éclairage de médecin. Elle fait le lien avec le médecin généraliste si besoin, et ce qui se passe sur le plan de la santé, peut venir faire sens dans l’histoire du patient au cours des séances. C’est aussi le corps du petit enfant qui s’invite à travers les souvenirs bons ou mauvais, les rêves, les cauchemars quand nous sommes dans cet espace partagé ou l’élaboration imaginative de chacun est active. 

La particularité d’une consultation thérapeutique, c’est de rendre possible, un tel travail sur un temps court. Quelques séances peuvent suffire à favoriser, à nouveau, la circularité psyché-soma, en remettant du lien, du sens, dans ce que le corps meurtri porte du monde interne, lui-même, débordé à maintenir l’équilibre, qui assure la lutte pour la vie. Je me suis demandée comment, se faisait-il, qu’au sortir de séances particulièrement éprouvantes par les récits glaçants que j’avais entendus, le vivant partagé me sortait de la noirceur. Cette interrogation m’a rappelé un de mes patient en fin d’analyse. Il vivait son travail comme un retour au terrain de jeu de son enfance. Il pouvait, enfin, accéder à sa créativité… au jouer, créer, vivre ! Le jeu créatif contient un plaisir joyeux. Lorsque je me retrouve reliée par le fil de mes capacités d’élaboration imaginative à l’espace commun de créativité, je participe à un jeu qui produit du vivant. 

 

Samedi 24 mars 2018 

Bibliographie

Winnicott « La crainte de l’effondrement » ; « Les enfants et la guerre »(Payot)

Laura Dethiville « La clinique de Winnicott »(Campagne-Première)

« Journal de la psychanalyse de l’enfant » n°2 vol.5 2015 (Vincenzo Bonamino: « Elaboration imaginative »)

Une lecture de Winnicott : « Psycho-Somatic Illness in Its Positive and Negative Aspects » (1964), et « Additional Note on Psycho-Somatic Disorder » (1969)

par Jean-Baptiste Desveaux

 

Si Winnicott n’a pas formellement produit une théorie spécifique du champ psychosomatique, nombre de ses textes font référence aux enjeux du corps et aux troubles ou pathologies somatiques. Ceci est évidemment lié à sa pratique de pédiatre, dont il ne cessera jamais véritablement l’activité, continuant d’exercer tout au long de sa carrière au sein de l’hôpital pour enfants de Paddington Green (Paddington Green Children’s Hospital).

Quelques textes de Winnicott sur les enjeux psychosomatiques nous sont familiers, comme « L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma » (1949). Sans doute aurions-nous encore bien des aspects de sa pensée à explorer, entre autres, au travers d’un livre devenu introuvable, le premier qu’il écrivit sur les troubles somatiques chez l’enfant : Clinical Notes on Disorders of Childhood (1931). 

C’est donc bien à partir de préoccupations somatiques que Winnicott fonda sa pratique pédiatrique, à partir du souvenir de s’être fracturé la clavicule, alors qu’il n’était qu’un jeune adolescent de 16 ans. Au repos dans l’infirmerie de son lycée, il avait ressenti le besoin de pouvoir développer des capacités pour se soigner seul. « Je ne pouvais pas imaginer que, pendant tout le reste de ma vie, je serais obligé de dépendre des médecins au cas où je me blesserais ou tomberais malade. Le meilleur moyen de m’en tirer, c’était de devenir médecin moi-même » écrit Clare Winnicott. Il expliquera ainsi que sa pratique de médecine générale (ce qui était son vœu premier) trouvera ses origines dans cette expérience d’être seul, face au corps, à son corps souffrant. Il écrira aussi quelques textes sur les troubles cardiaques (allant jusqu’à proposer, en 1966, l’idée d’une « névrose cardiaque infantile »), ce qui n’est pas sans rapport avec ses propres fragilités cardiaques qui finiront par l’emporter lors du mois de janvier 1971. L’urticaire, le prurit (des démangeaisons), l’eczéma et autres dermatoses sont au centre de ses attentions. Il semble ainsi devancer les préoccupations de Didier Anzieu (1974) et son  concept de « moi-peau » lorsque, dès 1934, il écrit sur la peau, sa fonction enveloppante et d’interface entre dedans et dehors. Il cite John T. Ingram, qui considère que l’on peut envisager « la peau […] chez l’homme comme une extension de l’esprit, une partie essentielle de son tempérament et de sa personnalité » (1934, p. 212). 

Voici quelques occurrences de Winnicott, datant de 1934, année où il achève sa formation à l’institut psychanalytique de Londres. 

« Les mères qui lavent et sèchent leurs nourrissons tous les jours savent que la peau est une zone érogène. »

« Chez les adultes et les enfants, il est courant qu’une partie de la peau fonctionne comme zone érogène et procure un véritable plaisir quand on la gratte ».

« La masturbation de la peau, très fréquente au cours de la petite enfance, est très satisfaisante pour l’enfant car l’agressivité relative à ses fantasmes masturbatoires, cause de leur refoulement, peut s’exprimer sans culpabilité dans la mesure où il retourne la cruauté contre lui en arrachant et faisant saigner les papules. L’érotisme de la peau est proche de l’érotisme anal. »

« Je ne parlerai que brièvement du lien entre la peau et les émotions, car il a fait l’objet de nombreux écrits. Rougir est nettement en relation avec les émotions. L’importance de la texture de la peau et du toucher, que l’on retrouve dans les perversions et le fétichisme, joue aussi un rôle dans notre vie quotidienne et l’enrichit. Pour un enfant, les significations de la peau sont très variées et complexes. »

Je vous propose d’explorer quelques conceptions winnicottiennes sur la psychosomatique, à partir de deux textes, l’un de 1964 : « Les aspects positifs et négatifs de la maladie psychosomatique », et le second de 1969, une « Note additionnelle sur le trouble psychosomatique ». Ces deux écrits, relativement tardifs au sein de son œuvre, n’en forment presque qu’un seul, témoignant de sa pensée en continuelle évolution. 

Winnicott engage ici sa réflexion à partir de quelques préliminaires, pour soutenir, avec quelques situations cliniques à l’appui, l’idée que la défense psychosomatique puisse être envisagée comme un élément positif. Il achève enfin ce texte par une proposition de « classification ».

Winnicott propose tout d’abord, dans ce texte, de dissocier « psycho » et « somatique » par un trait d’union (alors que cela n’est pas le cas ailleurs dans son œuvre). Ce trait d’union, nous dit-il, « unit et sépare les deux aspects de la pratique médicale » (p. 103, trad. personnelle). Il précise, non sans humour,  que « le psycho-somaticien s’enorgueillit de sa capacité à monter deux chevaux à la fois, un pied sur chacune des deux selles, tenant les deux rênes de ses deux mains habiles » (Ibid.). Il y a, pour Winnicott, l’idée d’un agent actif, d’un processus agissant, qui tendrait à séparer les deux aspects du trouble psycho-somatique, et cet agent, c’est la dissociation. C’est cela que ce trait d’union vient signifier : le processus de dissociation.

Le point central de ce texte se situe ainsi autour du clivage (splitting), clivage entre des éléments corporels et d’autres intellectuels. Ce clivage est aussi nommé dissociation ; Winnicott emploie l’un ou l’autre terme sans en spécifier les différences. On peut relever que le terme est souvent utilisé au pluriel. Il s’agit bien de dissociations multiples qui fondent le trouble psychosomatique. Ces clivages à l’œuvre constituent pour lui une organisation défensive « extrêmement puissante », « terriblement puissante », si bien qu’il est très souvent difficile d’en venir à bout. Cette tendance à l’échec thérapeutique doit être prise en compte, faute de quoi les médecins « perdent courage », nous dit-il. Mieux, la psychosomatique devient alors un sujet d’étude théorique et non plus clinique, ce qui facilite le traitement de la question car les théoriciens ne sont pas « encombrés par les patients réels ». « Le théoricien est le seul qui soit apte à perdre contact avec la dissociation, il est capable de voir des deux côtés, encore que trop facilement ». Ce clivage clinique/théorie, semble être une forme de mise en abîme de la théorie qu’il s’apprête à énoncer sur les clivages entre les processus affectifs et les processus intellectuels. En effet, pour lui, le fondement du trouble psycho-somatique est constitué par un ou des clivages entre la sphère cognitive et celle émotionnelle. Les symptômes corporels du patient psychosomatique ne constituent donc pas, pour Winnicott, une maladie, mais ils sont plutôt les signes d’une dissociation intrapsychique.

Il file sa métaphore, précisant que certains médecins ne sont pas vraiment capables de monter deux chevaux à la fois, devant se résigner à monter sur la selle de l’un et guider l’autre à distance, au risque de perdre contact avec lui.

L’éparpillement du soin, un symptôme à respecter ?

Il explique que beaucoup de patients clivent leurs soins médicaux, et qu’ils ne les clivent pas seulement en deux mais « en de nombreux fragments. En tant que médecins, nous nous trouvons à jouer le rôle de l’un de ces fragments ». C’est ce qu’il nomme la « dispersion (ou l’éparpillement) des agents responsables » (1958). Cette dispersion est connue de tous ceux qui ont eu affaire à des sujets confrontés à des troubles psychosomatiques. Les patients sont souvent passés, et continuent d’entretenir, des soins auprès de différents professionnels (médecins généralistes, spécialistes, ostéopathes, kinésithérapeutes, hypnothérapeutes, parfois aussi, voyants ou guérisseurs traditionnels). Nous en savons les effets quant à la diffraction du transfert. Si cette dispersion des investissements psychiques pourrait, de prime abord, sembler néfaste à l’investissement d’une analyse ou d’une psychothérapie, il nous faut reconnaître que c’est souvent à ce prix, que nous pouvons entrer dans la danse. Ce serait aussi illusoire de considérer que seule l’analyse pourrait venir à bout de tout, et bien souvent, ces soins parallèles, s’offrent comme un utile support à l’associativité, et à la reprise de vécus corporels dans l’après-coup. D’autre part, cette diffusion du transfert permet que les différents aspects du sujet se déploient, et bien qu’il puisse parfois être frustrant d’imaginer que des pans entier du patient nous échappent, il nous faut accepter qu’ils soient traités par d’autres. Nous pouvons y voir un besoin chez le patient de maintenir éloigné différents pans de son état physique et psychique, et si nous œuvrons à produire une synthèse artificielle en nous concertant, le patient risque de voir sa défense voler en éclat. Pour le dire autrement, il semblerait alors utile de résister à cette tentation première de réduire ces champs épars, car cet éparpillement permet au contraire de faire tenir ensemble ces parts dissociées, clivées sans pour autant les faire se confronter ou s’articuler véritablement. Si l’on prend contact avec les partenaires, il y a parfois un risque d’effondrement car ces éparpillements préservent le clivage. Une des manières de travailler ce clivage n’est pas de le réduire au forceps, en réunissant ou en faisant se rencontrer des parties qui ne souhaiteraient pas dialoguer, sinon on se retrouve alors dans une situation analogue à celle qui aurait lieu si l’on rassemblait des personnes qui ne s’entendent vraiment pas dans une situation où elles doivent se parler (on peut penser aux assemblées politiques, aux dîners dans les familles conflictuelles, aux échanges entre des associations analytiques divergentes, etc.). Cela produit rarement une construction féconde, mais dérive plutôt sur des disqualifications, des agirs ou des invectives visant à détruire l’autre. 

Précisons tout de même que, d’une part, cela est spécifique au travail auprès des sujets souffrants de troubles psychosomatiques, et que ces enjeux sont bien différents lorsque nous sommes en charge d’autres problématiques (délinquance, psychose, problématiques psycho-sociales, etc.) et d’autre part, il ne prône pas l’absolue nécessité de ne pas communiquer (précisant qu’il peut faire des liens avec des collègues soignants), mais qu’il n’est d’aucun apport de le faire savoir au patient. 

Ainsi pour Winnicott, cela n’aurait pas de sens de créer un département ou une spécialité que l’on pourrait nommer psycho-somatique, car ce regroupement serait artificiel. Il écrit : 

« Ce qui donne un sens à ce groupement, est le besoin qu’ont certains patients de maintenir les médecins de deux (ou de plusieurs) côtés d’une barrière, du fait d’un besoin interne. De plus, ce besoin interne fait partie d’un système défensif hautement organisé et puissamment maintenu, ces défenses s’opposant aux dangers qui proviennent de l’intégration et de l’accomplissement d’une personnalité unifiée. Ces patients ont besoin que nous soyons clivés (même si fondamentalement unis dans l’arrière-plan lointain qu’ils ne peuvent pas s’autoriser à connaître. » (p. 101, trad. personnelle).

On perçoit ici toute la complexité de la pensée de Winnicott, faisant tenir, en elle seul, des paradoxes et des contradictions.

Dans la mise en œuvre de la pratique clinique, le symptôme du trouble psychosomatique, serait ainsi pour lui cette constellation du groupe soignant. 

La théorie sur la psychosomatique

La théorie sur la psychosomatique est pour Winnicott quelque chose d’embarrassant. Il considère en effet que si nous faisons de la psychosomatique un sujet théorique, nous nous éloignons de la réalité clinique du patient, et le terme même risque de perdre sa fonction d’intégration. 

« L’élément qui rend notre travail sur la psychosomatique cohérent, comme je l’ai déclaré, me semble être le clivage pathologique du patient des ressources de son environnement » (p. 105, trad. personnelle).

La ligne qu’il poursuit sur la dimension du clivage a une incidence sur son propos, puisqu’il en vient à imaginer que les patients dont il se sert comme exemple clinique pourraient être dans la salle, ou en train de lire ce texte. Cela ne leur apporterait rien d’autre qu’une compréhension intellectuelle, laquelle risquerait de compromettre le travail analytique. Pour Winnicott, la compréhension intellectuelle n’est d’aucune aide pour le traitement. Pour le dire autrement, la théorie, si elle est utilisée seule, n’est pas une alliée du soin. C’est un enjeu que nous retrouvons à différents endroits de son œuvre, entre autre, dans l’article phare « La crainte de l’effondrement ». Winnicott y précise que le sujet redoute un effondrement dont il semble avoir déjà une certaine représentation, une proto-représentation, une sensation que quelque chose pourrait se produire sans qu’il réussisse pour autant à se la représenter clairement. Ceci n’est pas sans lien avec l’idée qu’il aurait déjà vécu cet effondrement, mais sans en avoir conservé l’expérience subjective. Ici, nous dit-il, la compréhension intellectuelle du patient ne nous serait d’aucune aide. Le patient doit revivre cette expérience, et, en étant accompagné, on peut espérer qu’il pourra, sans trop de risque, la vivre et l’intégrer subjectivement, là où, lorsqu’il était nourrisson, cette expérience avait été expulsée du processus d’intégration, ou pour le dire autrement, clivé au moi (R. Roussillon), coupée de l’expérience subjective.

Voici quelques mots de Winnicott à ce sujet :

« Ici, dans l’hyper-développement de la fonction mentale en réaction à un maternage incohérent, on voit que peut se développer une opposition entre l’esprit et le psyché-soma. En réaction à cet état anormal de l’environnement, la pensée de l’individu commence à prendre le contrôle et organiser le soin du psyché-soma, alors que dans la santé c’est la fonction de l’environnement. Dans la santé, l’esprit n’usurpe pas la fonction de l’environnement, mais rend possible une compréhension et éventuellement l’utilisation d’une carence relative. » 

« Mind and its relation with the psyche-soma, L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma » (1949, p. 246, trad. personnelle)

« Nous de devons pas chercher à être conscients de nos réussites d’adaptation, puisqu’elles ne sont pas ressenties en tant que telles à un niveau profond. Bien que nous ne puissions pas travailler sans la théorie que nous développons durant nos discussions, ce travail échoue inévitablement si notre compréhension du besoin de nos patients est une affaire d’esprit plutôt que de psyché-soma. »

« Clinical varieties of transference », « Les formes cliniques du transfert »

(1955-56, p. 299, trad. personnelle)

« Je voudrais plutôt qu’on se souvienne que, selon moi, entre le patient et l’analyste, il y a l’attitude professionnelle de l’analyste, sa technique, et le travail qu’il effectue avec ses capacités mentales [mind]. Je dis cela sans crainte car je ne suis pas un intellectuel et, en réalité, je travaille beaucoup à partir de mon moi corporel, pour ainsi dire. Mais je pense que mon travail analytique suppose un effort mental tant aisé que conscient. Des idées et des sentiments viennent à l’esprit mais ils sont examinés et tamisés avant qu’une interprétation ne soit faite. Cela ne veut pas dire que les sentiments ne soient pas impliqués. Je peux d’une part avoir une douleur à l’estomac, mais cela n’affecte généralement pas mes interprétations ; ou, d’autre part, je peux avoir été stimulé érotiquement ou agressivement par une idée évoquée par le patient, mais ce fait n’affecte généralement pas mon travail interprétatif, ce que je dis, la manière dont je le dis et le moment où je le dis. » 

« Counter-transference »,  « Le contre-transfert » 

(1960, p.19, trad. personnelle)

L’élément positif de la défense psychosomatique  ou la proposition d’une tendance psychosomatique

« La maladie psycho-somatique est le négatif d’un positif ; le positif est la tendance à l’intégration dans plusieurs de ses significations et incluant ce que j’ai mentionné (en 1963) en en tant que personnalisation. Le positif est la tendance héréditaire de chaque individu à accomplir une unité de la psyché et du soma, identité fondée sur l’expérience vécue, entre l’esprit ou psyché et la totalité du fonctionnement physique. Une tendance s’empare du nourrisson et de l’enfant pour lui permettre de faire fonctionner son corps, à partir duquel peut se développer une personnalité fonctionnelle, parachevée de défenses contre une angoisse de tous degrés et de tous genres. En d’autres termes, comme que Freud le disait il y a plusieurs décennies, le moi est fondé sur un moi corporel. » (1964, p. 111-112, trad. personnelle).

« Le clivage de la psyché et du soma est un phénomène régressif qui utilise des restes archaïques dans la mise en place d’une organisation défensive. En revanche, la tendance à l’intégration psycho-somatique fait partie d’un mouvement vers l’avant dans le processus de développement. » (1964, p.112, trad. personnelle)

Pour Winnicott, même si l’individu développe un clivage entre psyché et soma et que cela s’exprime par une maladie psychosomatique, il persiste chez l’individu « une tendance » à ne pas complètement « perdre ce lien psycho-somatique ».

Face à ce genre de situation, il nous faut donc nous armer de patience car bien que les dissociations puissent être très profondes, cette tendance cachée à l’intérieur  du symptôme psychosomatique témoigne d’un signe d’espoir. Tout comme il perçoit en la tendance antisociale un signe d’espoir pour le sujet de maintenir un contact avec son vrai self et de réparer les failles d’adaptation de son environnement, dans la tendance psychosomatique, s’il on peut parler ainsi, réside l’espoir pour le sujet que quelque chose puisse être retrouvé, qu’entre le corps et la psyché, entre le soma et l’esprit un lien puisse être repris, un espoir de réaliser l’unité psychosomatique.

Ainsi, à l’instar de la tendance antisociale, nous pourrions proposer de penser cette tendance psychosomatique, comme un mouvement, une propension chez tout sujet à s’organiser vers des aménagements psychosomatiques. Cette tendance psychosomatique serait tel un potentiel chez tout individu, susceptible de se révéler en fonction des expériences subjectives et intersubjectives vécues.  Or en fonction des expériences subjectives et intersubjectives vécues par le sujet, cette tendance peut favoriser l’intégration psyché-soma ou bien la dissociation de ces deux pôles. Elle peut donc être pensée comme une tendance à l’intégration psychosomatique ou une tendance à la désintégration psychosomatique (et à une mesure moindre à la dissociation, au clivage psycho-somatique). Lorsque cette tendance se déploie et s’exprime, elle peut mener à des formations symptomatiques de type psychosomatique, mais ces symptômes ne sont pas tant le signe d’une maladie que celui d’une tentative du sujet de rechercher une solution face à un état primordial de non intégration qui menace de faire retour. 

« La maladie psycho-somatique, tout comme la tendance antisociale, possède cet aspect plein d’espoir, que le patient reste en contact avec la possibilité d’une unité psycho-somatique (ou personnalisation), et la dépendance, même si sa condition clinique illustre activement le contraire, au moyen du clivage, de diverses dissociations, d’une tentative persistante de cliver les soins médicaux, et d’une manière de prendre soin de soi qui relève de l’omnipotence. »

(Winnicott, 1964, p.114, trad. personnelle).

Jean-Baptiste Desveaux, Psychologue clinicien, psychanalyste.

www.jeanbaptistedesveaux.org

Bibliographie

Anzieu D. (1974), Le Moi-peau, Paris, Dunod.

Winnicott C. (1978), « D.W.W. a  reflection », tr. fr. Cl. Monod, « Donald Winnicott en personne », Revue l’Arc, n°69, pp. 28-38. 

Winnicott D. W. (1931), Clinical Notes on Disorders of Childhood. http://www.oxfordclinicalpsych.com/view/10.1093/med:psych/9780190271336.001.0001/med-9780190271336-part-3

Winnicott D. W. (1934), Urticaires papuleurses et sensations cutannées, in L’enfant, la psyché et le corps, tr. fr. M. Michelin et L. Rosaz, Payot, 1999 pp. 210-225.

Winnicott D. W. (1949), « Mind and its relation to the psyche-soma », Collected Papers, Through Paediatrics to Psycho-Analysis, Tavistock Publication Ldt. London, 1958, 2001, pp. 243-254, tr. fr. « L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma », De la pédiatrie à la psychanalyse, tr.fr, Paris, Payot, 1969, pp. 135-149.

Winnicott D. W. (1955), « Clinical varieties of transference », Collected Papers, Through Paediatrics to Psycho-Analysis, Tavistock Publication Ldt. London, 1958, 2001, pp. 295-299, tr. fr. « Les formes cliniques du transfert », De la pédiatrie à la psychanalyse, tr.fr, Paris, Payot, 1969, pp. 279-284.

Winnicott D. W. (1957), « Excitement in the Aetiology of Coronary Thrombosis », in Psycho-analytic explorations (2018), Harvard University Press pp. 30-38.

Winnicott D. W. (1958), « Compte rendu de Balint, Le médecin, son patient et la maladie », in IJP, tr. fr. Lectures et portraits, Gallimard, 2012.

Winnicott D. W. (1960), « Counter-transference », British Journal of Medical Psychology, 33(1), 17–21. doi:10.1111/j.2044-8341.1960.tb01220.x

Winnicott D. W. (1963), « The Mentally ill in Your Caseload », in The Maturational Processes and the Facilitating Environment (London: Hogarth Press, 1965), tr. fr. « Le travail social des cas individuels et la maladie mentale », Processus de maturation chez l’enfant, Payot, 1970, pp.199-216.

Winnicott D. W. (1964), « Psycho-somatic Illness in its positive and negative aspects », in Psycho-analytic explorations (2018), Harvard University Press, pp. 103-115.

Winnicott D. W. (1966), « La névrose cardiaque infantile », L’enfant, la psyché et le corps, Paris, Payot, pp. 236-247.

Winnicott D. W. (1969), « Additional Note on Psycho-Somatic Disorder », in Psycho-analytic explorations (2018), Harvard University Press, pp. 115-118.