Groupe de supervision avec Nicole Auffret

 

Groupe de supervision

 

Je propose un groupe de supervision.

                          6 personnes. De manière à ce que nous ayons le temps au cours d’une année que chacune puisse présenter le cheminement d’une cure  et les questions soulevées que nous mettrons au travail.

 

                           Ce groupe se réunira une fois par mois, tous les 3ème jeudi du mois .

                           De 21 h à 23 h.

 

                          Il aura lieu à mon adresse :

                         8 rue Jacques Louvel-Tessier

                         75010 Paris

 

                         Pour s’inscrire : me téléphoner au 0666064605

 

                       La première rencontre aura lieu : le 15 Octobre 2020

Créativité du négatif

 

Ce travail fait suite à plusieurs années de groupe de lecture de Jeu et Réalité. C’est à la réflexion collective que je dois le désir de poursuivre et d’approfondir la lecture.  

1-La créativité selon Winnicott

La créativité est très souvent confondue avec la production d’objets d’art. Ce n’est pas cela pour Winnicott. Voici comment il introduit, dans Jeu et Réalité, le chapitre intitulé La créativité et ses origines :

«.. Je me réfère à la créativité en général sans laisser le mot se perdre derrière la création réussie ou reconnue, en lui conservant au contraire la signification de ce qui colore l’attitude globale envers la réalité extérieure. (…) C’est son aperception créative qui donne à l’individu le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue. »

Il oppose cette disposition à l’adaptation conformiste (compliance) qui caractérise bien des sujets. 

La créativité n’est donc pas de l’ordre du faire (fabriquer des objets artistiques, fût-ce des performances) mais de l’être en vie (being alive). 

C’est à propos du rapport du nouveau-né à son tout premier objet, disons le sein, que Winnicott évoque l’expérience originaire de la créativité. 

A l’origine, le nouveau-né est absolument dépendant de la capacité de l’environnement à s’adapter au plus près à ses besoins. « Un bébé, ça n’existe pas sans son environnement ».

La mère place le sein à l’endroit même qui permet au bébé de faire une expérience d’omnipotence : le bébé crée le sein, à condition que la tétée lui soit proposée ni trop tôt (empiètement) ni trop tard (annihilation), c’est à dire que le sein ne soit ni trop près, ni trop loin. Le bébé ne sait pas que son omnipotence est une illusion car il ne distingue pas soi et l’autre, l’intérieur et l’extérieur. Il est dit DWW, fusionné (merged in) avec son environnement.

L’expérience d’omnipotence permet l’intégration : la psyché naissante organise les expériences somatiques qui vont former le noyau du self, à condition que l’environnement  maintienne l’excitation, interne ou externe,  à un niveau qui n’excède pas les capacités du bébé d’y faire face. La mère-environnement protège le self naissant du bébé des empiètements de la réalité extérieure.

Winnicott évoque souvent la difficulté de certaines mères à s’adapter à la dépendance de leur bébé. Dans ce cas là, les bébés bricolent avec leurs capacités mentales immatures une adaptation prématurée à la réalité, en réaction à l’inadaptation de l’environnement. Certains bébés renoncent rapidement à faire usage de leur créativité. Ils vont déployer leur intelligence naissante à se formater selon le patron proposé par le premier autre, trop tôt perçu comme tel: c’est cela que DWW nomme faux-self : il se construit non par l’intégration psychique des expériences somatiques vécues par le sujet, mais par incorporation (Maria Torok) d’éléments de l’environnement à la place des propres vécus somato-psychiques. Cette incorporation  est l’effet des empiètements d’un environnement qui n’a pas su s’adapter.

 Bien des organisations névrotiques se construisent prématurément sur ce défaut du nouage somato-psychique, que pallie une vive compétence intellectuelle. Et s’effondrent lorsque la réalité confronte le sujet à l’immaturité de cette organisation.

L’expérience de créativité doit en effet être accompagnée : au rythme de la maturation neurologique de son bébé, la mère-environnement laisse grandir l’écart spatio-temporel entre lui et le sein en veillant que cet écart ne devienne pas gouffre où le sujet s’effondrerait. Progressif, l’écart déploie un champ que le bébé explore de façon créative, mettant en œuvre de nouvelles capacités d’imagination : ce champ devient transitionnel. 

L’objet transitionnel est un produit de cette créativité à l’œuvre. Pour nous, il a été trouvé dans la réalité extérieure. Pas pour le bébé : l’investissement de sa fonction transitionnelle est l’effet de sa créativité, si l’environnement le lui permet. Cette créativité portera le bébé vers des expériences plus complexes lorsque la valeur de transition de l’objet aura été intégrée au self qui s’en trouve enrichi d’autant. L’objet retrouvera alors son statut banal d’objet d’usage présent dans le monde extérieur et le désir qui s’organise portera le bébé vers des objets plus complexes.

Winnicott s’interroge sur ce qui contraint un sujet à renoncer à mettre en œuvre sa créativité.  Il est convaincu que même dans la plus extrême soumission en faux self subsiste, profondément cachée, une vie secrète que le sujet éprouve valeureuse parce qu’elle est créative et authentique. La souffrance provient de ce qu’elle doit rester cachée et ne peut donc s’enrichir des expériences vécues. 

Trop tôt contraint de s’adapter à l’autre par défaillance d’adaptation de l’environnement, le sujet redoute que sa spontanéité, qui n’est pas accueillie, ne lui fasse perdre l’amour dont il est dépendant. 

L’importance de la créativité  se repère de façon négative, à partir du désarroi des sujets lorsqu’ils en sont coupés : ils trouvent que la vie ne vaut pas vraiment la peine d’être vécue, se sentent vides et ne voient pas de différence à être morts ou vivants. 

2- Un exemple clinique : Sarah

Dans un article intitulé « la relation à l’autre sans mise en jeu de la pulsion sexuelle et en termes d’identifications croisées » (Jeu et réalité chap. 10) Winnicott évoque le cas d’une adolescente de 16 ans reçue en consultation thérapeutique. Au Children’s Hospital, Winnicott recevait, la plupart du temps pour une consultation unique, des enfants et leurs parents, souvent venus de loin. La consultation était un tournant dans la vie relationnelle des familles, Winnicott considérant que les parents, s’ils n’étaient pas pervers ou gravement psychotiques, étaient les mieux placés pour accompagner la maturation de leur enfant une fois qu’avaient pu être levés, au cours de l’entretien, les blocages qui entravaient la capacité de l’enfant à faire usage de ces parents-là pour grandir. Il va sans dire que Winnicott ne pratiquait pas la séance courte !

Sarah avait été renvoyée de son école et les parents priés de consulter le Docteur Winnicott qui l’avait suivie à deux ans pour des difficultés liées à la naissance d’un frère plus jeune. 

Elle a aujourd’hui 16 ans, DWW la décrit comme « intelligente, avec un certain sens de l’humour bien que fondamentalement très sérieuse ». Il lui propose un « squiggle game », un jeu de gribouillage à deux qui est pour lui un outil efficace pour entrer en relation avec les zones « non formatées » du patient. Dans ce jeu, chacun des partenaires (l’analyste, puis l’enfant) est invité tour à tour à tracer un trait plus ou moins spontané, que l’autre transforme au gré de ce qui lui vient, le tout pouvant être accompagné d’un commentaire, parfois adressé, parfois sotto voce comme lorsqu’un petit enfant joue seul à côté de sa mère.

Sarah se rappelle être venue en consultation quand elle avait deux ans, parce qu’elle était « malheureuse de la naissance de son frère » mais elle n’en a plus qu’une vague impression. Elle confirme que ses parents et son école considèrent tous qu’elle doit de nouveau consulter. Elle n’évoque pas les causes de son renvoi et DWW se garde de pratiquer un interrogatoire intrusif. Le but du squiggle game, aux règles fort peu contraignantes, est d’entrer en contact avec la partie non formatée, ni intelligente, ni sérieuse, de l’adolescente.

La première transformation que propose Sarah donne à l’analyste l’occasion de faire des remarques positives sur le dessin produit. Quand vient son tour de proposer un premier trait, elle le rend intentionnellement « le plus difficile possible ».

Notons la nuance d’agressivité que l’adolescente introduit d’emblée dans le jeu, comme en réponse à l’appréciation positive du thérapeute. Nous suivons pas à pas le développement de la relation qui s’instaure au moyen du jeu. (Vous pourrez vous y reporter dans Jeu et Réalité).

Le jeu crée un espace particulier qui se déploie entre la vie intérieure de Sarah, son trésor caché, et l’ouverture offerte par le non-savoir du thérapeute (le savoir serait intrusif et pousserait l’adolescente à se refermer sur ses défenses). C’est un espace mobile que le jeu explore et constitue en même temps : un espace transitionnel. En complétant le trait spontané de Sarah, Winnicott propose une forme possible, non une interprétation. 

Le jeu se poursuit, accompagné d’un bavardage léger, jusqu’au moment où elle commente soudain le trait spontané qui lui est venu : « c’est tout rabougri, ça ne jaillit pas ». 

« Il était évidemment nécessaire que je comprenne que c’était un message et que je sois prêt à lui permettre de déployer l’idée qu’il contenait » commente Winnicott. 

Si l’interpellation n’est pas accueillie, le moment risque de ne pas se représenter et le travail ouvert par ce jeu va s’enliser dans les retranchements défensifs de la jeune fille.

Winnicott intervient alors « pour lui indiquer que j’éprouvais des sentiments en rapport avec ce qu’elle disait ». 

Le thérapeute témoigne de sa disposition à « éprouver avec », dans un champ psychique  partagé. Il ne sait pas où l’emmène Sarah, et elle même semble l’ignorer. Mais une Sarah secrète s’obstine, que Winnicott sent  «impatiente de se manifester, de se révéler à elle même et à moi. » 

3-La manifestation du clivage

« Je passe mon temps à tout mettre en œuvre pour que les gens m’aiment, me respectent, ne se moquent pas de moi.  Je passe mon temps à me demander quelle impression je produis » dit elle.

La confiance semble établie. Winnicott lui propose d’évoquer ses rêves nocturnes. Le rêve et ses associations se déploient dans le même espace que celui qu’avait initié le jeu de squiggle, l’espace de transition entre le sujet et l’investissement de l’objet. Comme le jeu, le rêve est une figuration des expériences émotionnelles vécues par le sujet.  

Sarah évoque un rêve récurrent : dans un environnement familier, elle est poursuivie par un homme grand et sombre ; elle se sent engluée dans une situation vaguement menaçante. Elle précise qu’il n’y a « rien de sexuel là dedans ». 

 L’insécurité que figure le rêve n’a pas pu être prise en charge par l’organisation de la vie pulsionnelle « sous le primat du génital », comme dit Freud, et ne se métaphorise pas en fantasme d’agression sexuelle. Elle reste gérée par l’organisation primitive duelle.

Un autre rêve évoque, dans un environnement tout aussi familier, une sensation de danger : « il y a une sorcière dans le placard (…) elle a une grosse oie blanche qui est beaucoup trop grosse pour ce petit placard. » « Chaque fois que la sorcière fait un pas, la marche disparaît en dessous d’elle de sorte que je ne peux pas lui échapper ». 

Winnicott suggère que l’oie bien trop grosse pour le placard de la sorcière évoque  la grossesse de la mère quand Sarah avait un an ¾.

« C’est possible », dit elle « mais à cette époque je n’arrêtais pas de mentir à ma mère. » 

La partie adaptée, rationnelle accepte l’interprétation de Winnicott  mais une autre Sarah exprime, comme en rêve, «  le sentiment d’avoir été trompée. » Le sentiment que sa confiance a été trahie (la mère devenue enceinte) advient à la conscience sous la forme inversée « je mentais tout le temps ». 

C’est la fonction-miroir de l’analyste qui permet que se manifeste cette zone de la personnalité où la limite entre sujet et objet est indistincte : il y avait du mensonge… De cette partie de sa personnalité, la jeune fille n’a aucun savoir, ce qui indique qu’elle a fait l’objet d’un clivage (Winnicott utilise le terme dissociation pour traduire le terme freudien de Spaltung). Mais elle cherche à se faire reconnaître.

La confidence d’une Sarah à deux voix se poursuit, dans la même phrase : « sur le plan rationnel et logique, je grandis plus vite que sur le plan émotionnel…  C’est comme si j’étais assise au sommet de la flèche d’une église. Il n’y a rien nulle part alentours pour m’empêcher de tomber et je suis démunie (helpless). Il semble que j’arrive tout juste à garder mon équilibre. »

La première partie de la phrase, intelligente et adaptée, semble une observation de l’extérieur,  sans doute conforme à l’opinion des adultes. La deuxième partie témoigne d’une émotion plus intime, authentique. C’est bien là la différence entre faux self adapté, rationnel et self authentique qui, pour Sarah, est resté dans un mode d’organisation infantile. 

Winnicott rappelle la difficulté rencontrée au moment de la naissance du petit frère. L’interprétation « semble acceptée » par la Sarah rationnelle et  logique. (On pense à la jeune fille homosexuelle qui disait à Freud : « comme c’est intéressant… ») Mais l’autre Sarah, qui n’a pas perdu l’espoir de se faire reconnaître, poursuit : « c’est plus que ça. Par rapport à ce qui me poursuit, ce n’est pas un homme qui poursuit une fille,   c’est quelque chose qui me poursuit. C’est parce qu’il y a du monde derrière moi. »

« Là, dit Winnicott, elle devient manifestement malade ». 

Winnicott ne nous dit pas que l’entretien a rendu Sarah malade. Il constate que la partie folle (au sens de non rationnelle) de l’adolescente, qui était soigneusement clivée, peut se manifester clairement car Sarah a pu se laisser aller à la dépendance au transfert: « elle avait une très grande foi en moi. » 

Sarah indique comment elle a construit son moi « intelligent et sérieux » sur le rejet en dehors d’elle du « mauvais » que symbolise la sorcière du rêve: « Les gens pourraient se moquer et si je ne me reprends pas à temps pour traiter ça rationnellement, ces moqueries derrière mon dos vont faire mal.»

Les « moqueries » évoquent l’incompréhension des adultes devant la régression de la fillette à un an ¾ : devant le danger d’effondrement qu’il éprouve en sentant son univers se modifier avec la grossesse maternelle, un bébé régresse un temps à la fusion avec l’environnement porteur (un pas en arrière pour mieux sauter !). Mais la mère qui fut environnement porteur ne peut plus le porter (ni physiquement ni psychiquement) puisque la place est occupée (« une oie bien trop grosse pour le placard »)… Elle attend de l’aîné qu’il soit « grand », et celui-ci, qui ne veut pas la décevoir, et désire également grandir, bricole une façon de « se reprendre pour traiter ça rationnellement » sans pouvoir élaborer l’ambivalence de ses sentiments envers l’objet aimé. 

4-L’ambivalence des sentiments

Que sont devenus, dans cette construction rationnalisante, les sentiments négatifs, désespoir, hostilité, haine, envie de détruire? 

Au collège, Sarah se sentait « sans valeur (…) Le pire, c’était quand je confiais quelque chose de très intime à quelqu’un en qui j’avais absolument confiance : j’espérais  qu’il n’allait pas se détourner avec dégoût… Vous voyez, il n’y a plus personne… Le pire c’est quand je pleure et ne trouve personne. »

L’adolescente revit sa vulnérabilité, sa dépendance à un environnement qui reste vide… 

Puis elle se reprend, comme en une pirouette : « Bon, ça va, j’y arrive … Quand je suis déprimée, je suis glauque et renfermée et tout le monde se détourne ». Sa propre humeur (je suis déprimée) serait donc responsable du vide ? Mais qu’est ce qui provoque cette humeur ? 

Winnicott lui propose un éclairage interprétatif. Il dira plus tard qu’il s’en serait abstenu s’il avait su que l’adolescente allait s’engager dans une véritable analyse, afin de lui laisser faire l’expérience de sa créativité : donner elle même du sens à ce qu’elle éprouve. 

«  Tu détestes la personne dont tu dépends parce qu’elle a changé et cessé d’être compréhensive et fiable. Tu te déprimes au lieu d’éprouver de la haine pour la personne qui était fiable mais a changé ».

La dépression prend la place des sentiments négatifs. Sarah était bien trop dépendante de la mère-environnement pour assumer sa haine pour la mère-objet au moment où celle-ci a brusquement pris la place de celle-là! Sarah est déprimée faute d’avoir pu élaborer en toute sécurité, à son rythme, la position dépressive.

« Je déteste les gens qui me font du mal » confirme-t-elle. 

Et soudain, dans le transfert, elle se met à « vitupérer contre une femme de son école », et laisse tomber toute logique pour exprimer des sentiments tout à fait délirants. Elle « remet en acte », dans le transfert,  « l’attaque maniaque » qui s’était produite à l’école : « J’ai alors compris pourquoi elle avait été renvoyée avec le conseil de me consulter ! »

Elle se sentait persécutée par une surveillante d’internat (house mother !) à qui elle trouvait, en miroir, les mêmes ‘défauts’ qu’elle se reproche à elle-même. Un jour, exaspérée par les empiètements dont elle accuse cette personne, elle jette un couteau sur la porte de la pièce que cette surveillante occupe, indument selon elle. « Tu es folle ? » réagit la surveillante … Le ton monte, l’affrontement est violent, soudain Sarah se met à « hurler, hurler, hurler… » C’est ainsi qu’elle avait manifesté sa détresse à un an trois quart, quand sa mère attendait le petit frère. 

La Sarah raisonnable dit de la surveillante : « à  l’intérieur elle est tout aussi insécurisée que n’importe qui» : sollicitude pour l’autre qui la blesse. Mais la vie intérieure de Sarah est lourde de haine et désir de détruire qui ne parviennent pas à s’organiser en sentiments : ils se manifestent en comportements (passage à l’acte clastique : le couteau, les hurlements, la crise de folie)

Non accueillie dans la psyché, du fait du clivage précoce, sa destructivité ne pouvait être élaborée et intégrée au self comme une énergie positive, qui pourrait plus tard être sublimée dans le « faire ». 

L’adolescente « paraît soulagée de pouvoir parler sérieusement de tous ces évènements », (la Sarah sérieuse et logique est à ce moment-là en contact avec la Sarah qui était folle: dans cet instant le clivage entre self authentique et self apparent, faux-self est levé).

 Mais Winnicott se rend compte qu’il ne suffit pas que la jeune fille puisse « atteindre une pleine expression de sa haine » : il faut aussi que cette haine trouve son objet : « ce n’est pas la femme qui la provoque, qu’elle hait, mais celle qui est bonne, compréhensive et fiable » (et qui a changé). Là se situe le court-circuit qui a empêché l’élaboration de la position dépressive : Sarah invente la sorcière pour continuer à aimer la mère totalement bonne de l ‘époque fusionnelle.

Winnicott réfère cette haine au « désillusionnement brutal quand la mère était enceinte de 6 mois ». Pour Sarah, sa mère est « ce qu’elle peut rêver de mieux comme mère. » La haine a été clivée et projetée au lieu d’être élaborée par la psyché et intégrée au moi. Nous avons vu qu’elle n’a pas pu être prise en charge par la fantasmatisation sexuelle. Elle persiste comme une menace sourde, irreprésentable de  « quelque chose qui me poursuit »

Toute rencontre avec une personne particulièrement bonne est dès lors entachée de méfiance. Cette impasse se révèle dans le transfert : « je suis là, tu as pu m’utiliser; mais ton schéma te dit que je peux changer et te trahir. » 

D’abord déroutée par cette interprétation, Sarah associe sur une relation amoureuse avec un garçon qu’elle a inconsciemment poussé à rompre à force d’être convaincue qu’il allait ne plus l’aimer et la laisser tomber.

« C’est la répétition qu’elle redoute et espère en même temps, parce que c’est une chose bien encastrée» (built in) depuis le changement de la mère. La fillette « a élaboré la conviction que tout ce qui était vraiment bon risquait de changer et de provoquer sa haine et son envie de le détruire » qui existent désormais comme une menace indistincte dans des zones hors d’atteinte de sa psyché, les zones grises de l’indistinction qui n’ont pas pu être parcourues et devenir espace transitionnel. Elle n’a pas pu élaborer des sentiments ambivalents envers l’objet qui enrichiraient la qualité et l’authenticité de ses relations avec le monde qui l’entoure. 

5-La fonction subjectile de l’analyste dans le transfert

Dans la rencontre avec Winnicott, Sarah fait une expérience créatrice : quelqu’un est réceptif à l’immense malheur dont elle continue à éprouver la menace. La source est perdue car l’expérience originaire n’a pu être reflétée au miroir de la psyché de l’autre maternel. Ce que je nomme la fonction subjectile du premier autre s’est révélée défaillante (il ne s’agit pas d’incriminer la mère réelle). Cette défaillance s’est produite à un moment où la fillette traversait une régression qui aurait pu être féconde si elle avait été accueillie. Elle n’était pas mûre pour assumer l’ambivalence de ses sentiments vis à vis de la mère aimée avec laquelle son angoisse la faisait fusionner. Les mamans enceintes ont souvent du mal avec les régressions des aînés…  Elle a donc rejeté hors de ce moi en construction la haine et l’appétit de détruire l’objet fiable/non fiable. C’est ce processus qui se reproduit chaque fois qu’un objet se présente et lui inspire de la confiance. 

Winnicott accompagne Sarah dans la découverte de cette expérience dont elle redoute et appelle la répétition. Il ne manifeste pas d’effroi quand elle devient folle en racontant son passage à l’acte avec le couteau à l’école… Il ne modifie  pas la qualité de sa présence ni sa proximité. Il lui reflète pas à pas ce qui se produit sur les différentes scènes qui sont convoquées dans le transfert, non seulement celle de l’école que la Sarah intelligente se remémore très bien, tout en n’y comprenant rien, mais aussi celle qui échappe à l’intellection, les évènements non inscrits de sa toute petite enfance en relation avec la disparition de la mère-fiable et leur reproduction dans la crise mise en acte dans le transfert. Au fil de la séance, se tenant au plus près de ce que l’adolescente lui fait éprouver en écho à ce qu’elle ne sait pas d’elle-même, l’analyste soutient la continuité dans le temps, laissant se déployer un espace dans lequel la Sarah clivée peut se manifester et être accueillie : dans le transfert, elle peut revivre les affects excessifs (fous) qui avaient provoqué la crise clastique pour laquelle elle a été renvoyée de l’école. 

Winnicott soutient le transfert en élaborant psychiquement ce que vit la jeune fille : il offre son appareil psychique comme support des représentations que Sarah n’avait pas pu élaborer. C’est ce que je nomme « fonction subjectile » de l’analyste. Son activité de penser (dans le silence, la plupart du temps) permet à Sarah, dans le champ d’un transfert qui crée un espace psychique partagé,  de faire à son tour des liens psychiques : les évènements qui lui reviennent en mémoire s’en éclairent. Elle fait l’expérience de sa capacité nouvelle à manier les symboles pour nommer le bruit et la fureur intimes, l’agressivité et la destructivité qui paralysent sa vie intérieure. Appuyée sur le transfert, la Sarah sérieuse et intelligente entre en contact avec la Sarah affolée : le gouffre entre le self authentique clivé et le moi raisonnable adapté devient un espace praticable. (Marc Augé : « L’espace est un lieu praticable » in Non-lieux)

C’est exactement cette capacité de pratiquer l’espace de toutes les transitions que Winnicott nomme créativité. Elle nécessite que le sujet puisse rester en contact avec les parties non formatées, non adaptées, de sa personnalité : l’informe devient source vive. 

Sarah n’est pas retournée à l’école, elle a suivi le télé-enseignement pour s’engager dans une analyse qui dura trois ans, dans laquelle elle a investi toute son énergie psychique. On imagine assez bien que des moments critiques comme celui que nous décrit Winnicott ont dû être retraversés plus d’une fois avant que haine et destructivité ne deviennent des sentiments propres dont elle peut faire usage dans ses relations aux autres. Au moment où Winnicott publie son article, elle a pu faire des études supérieures. L’analyse lui a permis de « se rejoindre » comme dit joliment une de mes patientes : le self authentique n’a plus besoin d’être traité de fou et clivé du moi adapté. Il fournit  son énergie psychique aux relations que le moi tisse avec le monde et se trouve en retour enrichi de ces expériences : la vie vaut vraiment la peine d’être vécue. 

                                     Tours le 8 octobre 2016.

Le féminin et la folie des femmes

Dans « Conversations ordinaires » Winnicott écrit :

« Je voudrais incidemment faire une remarque. Il nous est relativement facile de découvrir notre destructivité lorsqu’elle est liée à la colère due à une frustration ou à la haine pour une chose que nous désapprouvons, ou lorsqu’elle constitue une réaction à la peur. Par contre, nous avons du mal à assumer toute responsabilité de la destructivité qui s’attache par nature à notre relation avec un objet ressenti par nous comme bon- donc objet d’amour.

C’est ici que le mot  «intégration» intervient, car si l’on peut concevoir une personne parfaitement intégrée, cela veut dire que cette personne doit pouvoir entièrement assumer la responsabilité de tous les sentiments et de toutes les pensées qui sont propres à l’individu. A l’inverse, il a défaut d’intégration lorsque la personne a besoin de trouver au dehors d’elle les choses qu’elle désapprouve-le prix à payer étant qu’elle perd la destructivité qui, en réalité, est en elle. »

Ma clinique est celle d’adultes. Je préciserai que la formation de la psychanalyste que je suis devenue, s’ancre dans les questions soulevées par la clinique de la psychose.

C’est dire, les « défauts d’intégration », qui, dans la clinique se présente souvent par ce que nous nommons quand nous ne trouvons pas les mots pour la penser « c’est la question du  corps, des sensations du corps », quand nous découvrons que nous ne pouvons penser en termes de « refoulement ».

Soutenir ces transferts, n’est pas sans bouleverser une certaine conception du transfert avec laquelle, implicitement ou explicitement, nous travaillons. Il n’en reste pas moins que demeure et, est mise au travail, la découverte freudienne, celle de l’inconscient.

Ce matin, je vais vous proposer, de réfléchir sur cette question « destructivité » et  « intégration»

1-Dans un premier temps : deux formes de ces « singuliers transferts » c’est ainsi que Winnicott qualifie le transfert dans lequel il s’est engagé auprès du jeune homme de « fragment d’une analyse ». ce sera donc, tout d’abord

  1. Le début de cure de Marie Cécile ou quand l’amour primaire oral et dévorant envahit la scène, puis
  2. Irruption de la violence de l’amour agressif primaire, destructeur, dans une cure qui a déjà a permis l’élaboration de la possibilité de «jouer» , crée le champ de sa créativité mais soudain quand l’amour est partagé, quand il se lie à la sexualité génitale, au désir, la destructivité menace la créativité. Dans le transfert, nous découvrons la « nécessité » de penser l’ancrage de la pulsion.

2- le deuxième temps : comment cela conduit à une conception du transfert qui elle-même amène mettre au travail la conception métapsychologique auquel le Psychanalyste se réfère.

3- le troisième temps : Transfert et métapsychologie chez Winnicott

La conclusion, sera une ouverture à penser dans l’hypothèse de Winnicott, dans sa conception de l’appareil psychique , ouverture à penser le lien agressivité et motricité.

 

PREMIER TEMPS : DEUX FORMES DE « SINGULIERS TRANSFERTS »

  1. Tout d’abord : le transfert comme « offre de transfert » selon le mot d’Heitor O’Dweyer de Macedo

 Comme je le disais ma clinique est celle d’adulte. Ce sont les questions soulevées par cette clinique qui m’ont conduite à la relecture de Winnicott. 

L’analyste en formation que j’étais n’avait pas l’expérience, dans la durée, de ces «singuliers » transferts » . A cette époque, Je savais les recevoir ces transferts à l’hôpital, la clinique de la psychose nous y forme. Mais là, dans la solitude de la fonction d’analyste, pour soutenir l’espace de ce transfert singulier, les outils de pensée m’ont manqué. Ou, il serait plus juste de dire, la question soulevée par la clinique se révélait à mettre au travail plus encore, au travail psychique en tant que psychanalyste.

J’ai travaillé. Ce fut le temps fort de ma rencontre avec la conception de l’appareil psychique de Winnicott. A ce propos, je ferai une petite parenthèse :

Cette expérience a confirmé une intuition que ma pratique et en institution et en cabinet avait éveillée : 

Soutenir le transfert dans le cadre hospitalier, pour l’analysant comme pour l’analyste, cela mobilise engagement et qualité de présence fort différents. Je ferme la parenthèse.

Marie Cécile, je ai nommé ainsi cette femme qui m’a tant appris.

Je dois dire que très longtemps, je n’ai pu me représenter, comme je le fais à présent, ce qui s’est passé en ce tout début de cure.

Marie Cécile arriva tout d’abord à mon bureau au CMP. Elle était en analyse chez une de mes collègues en ville. Son analyste, me dit-elle, lui avait donné mon nom au CMP. Marie Cécile était au chômage et ne pouvait plus payer. Avant que je la reçoive son analyste m’avait téléphoné, elle m’avait parlé de chômage, son analysante ne pouvait plus payer. Elle me l’adressait au CMP.

Lors de la la première rencontre, je me trouvais face à une belle élégante femme. Elle dégageait quelque chose d’étrange, pas tout à fait là.

Elle semblait plus préoccupée de trouver du travail, que d’une cure. Elle semblait sans émotions, ni pensées, ni sensations, par rapport au changement d’analyste. Elle avait de la colère, par rapport à sa situation professionnelle. « Il fallait qu’elle trouve du travail». Or, un travail se présentait. Il l’éloignait de Saint Malo. Elle voulait accepter, faire l’essai. Elle me demanda donc, si elle pouvait reprendre contact avec moi plus tard, ce que j’avais accepté.

Ce qu’elle fit quelques mois (6) plus tard. 

La situation était bien différente : son fils venait de mourir dans des conditions dramatiques.

Elle téléphone pour avoir un rendez- vous au CMP.

Je la reçois. Je suis stupéfaite de me trouver face à une femme qui me semble coupée de toute émotion.

Je mesure le clivage et la détresse de cette femme. J’apprendrai au cours de ces premiers entretiens que depuis l’âge de 20 ans (elle a alors 45 ans, environ) elle est allée à la recherche d’un thérapeute.

Au cours de ces entretiens, je réalise que son nom, le nom qu’elle m’a donné est le même que celui inscrit sur la porte du bureau en face du mien :

Vous portez le même nom que cette infirmière, est ce quelqu’un de votre famille ? je demande

Elle : « Oui c’est la deuxième femme de mon mari. Pas de problème. »

« C’est un problème » je dis !

 Si cela ne l’est pas pour elle, cela est pour moi, à penser. Car il s’agit d’un engagement, l’analyse, elle se déroule au long cours, et rencontrer la deuxième femme de son ex -mari dans les couloirs me semble tout à fait contre indiquer. Elle accepte parce que je le dis, mais ne « voit », pas comme elle dit, «Je ne vois pas le  problème ». 

Je lui demande quelques jours de réflexion. Car, pour moi,  au CMP, c’est un problème et cela rend le travail psychique impossible dans ce cadre. Je découvrirai plus tard qu’effectivement c’était impossible, certes, mais encore plus que ce que je pouvais imaginer.

J’ai pris une décision. A l’époque je savais que cela était la décision qui avait du sens, mais je me sentais bien seule dans cette décision. 

 Je lui dis que j’entendais dans ce qu’elle m’a dit, sa recherche depuis 20 ans, de thérapeute en thérapeute, son mal être pour lequel elle voulait trouver un lieu, je lui dis que cette recherche pour elle -même, je l’entendais comme une demande d’analyse. Je lui dis qu’il fallait qu’elle, elle se respecte dans cette demande, et, que les autres, dont moi, respecte sa demande.

 Faire une analyse est un engagement, et il faut penser le lieu de son déroulement dans le temps . C’est pourquoi je lui propose de l’accueillir, mais le cadre ne peut être que celui de mon cabinet et pas au CMP. Il y a un prix dont nous pouvons parler sachant que ce sera au moins deux RV par semaine.

Je lui demande de réfléchir, même si elle dit qu’elle accepte.   

Je lui demande de me téléphoner à mon cabinet pour prendre un rendez-vous. Elle le fera très rapidement.

Très rapidement aussi, je découvrirai, ce que j’avais appris des psychotiques, qu’elle ne sait pas ce que parler veut dire. 

Pas longtemps après les toutes premières séances à mon cabinet, la femme policée se fait hurlante. Marie Cécile hurle.  Elle ne veut pas partir du cabinet, elle veut parler.

Elle ne s’en va qu’au bout de 20mn, sur le seuil nous sommes.  

Je sens que si je reste calme, je ne peux plus penser. Et l’angoisse monte des deux côtés. Quand j’ai trouvé le lieu pour reconstituer ma capacité de penser, avant même que quoi ce soit ne soit élaboré, vraiment, élaboré, la qualité de ma présence fut différente.

Et l’effet ne se fit pas attendre : elle partit à la fin de sa séance, sans hurlement, c’était la fin de sa séance et elle pouvait partir, elle reviendrait. « Miracle». ?ou effet du transfert et du travail psychique des deux dans le transfert ? 

Je soulignerai deux temps spécifiques à ces « singuliers » transferts :

  1. « offre de transfert»,comme le nomme Heitor de Macedo : c’est le psychanalyste qui en crée l’espace du possible déroulement  d’une cure analytique
  2. « L’offre de transfert » reçu se fait accueil de langue de l’analysante. Pour Marie Cécile. Ce fut celle de l’amour oral primaire, amour, agressivité primaire.  Mon angoisse la laissait dans le réel impensable et terrifiant. L’angoisse faisait que je n‘étais pas en capacité d’accueil, nous baignions dans l’affect.

Dès que je fus en capacité de penser, c’est à dire, dès que je fus en capacité d’accueillir, de me laisser toucher, mais aussi de pouvoir « prendre » la dissociation dans laquelle elle était, en demeurant en capacité de penser, c’est dire sans en être détruite, dès que je fus en capacité de penser , donc ,  la scène du transfert se fit lieu pour Marie- Cécile, la non différenciation intérieur et extérieur allait être mise au travail.

La cure a pu se dérouler. 

Et qu’est ce qui s’analysa : elle n’existait pas. 

Pourtant, elle avait ce que je nommais une « force de vie » que je trouvais extraordinaire. Je fus surprise quand j’ai rencontré ce mot « force de vie » sous la plume de Winnicott. Sa vitalité étonnante qui allait de pair avec une impossibilité, tout autant étonnante pour moi, à donner forme à cette vitalité, à réussir  à créer et inscrire un espace de vie. 

En fait elle pouvait survivre, vivre ne se concevait pas. 

Or, « Force de vie » Winnicott emploie ce mot lorsqu’il développe comme il le fit en plusieurs écrits, la nécessité de son hypothèse :

« Une agressivité précède l’intégration du moi »

                                              ++++

B-  deuxième transfert «singulier » : la sexualité génitale et son ancrage.  

Pour un nombre assez conséquent de mes analysantes, il fallut un long temps de «construction»  de cette limite intérieur/ extérieur pour que, s’ouvre l’espace de la possibilité de parler et analyser leur rapport au monde, leur rapport au corps, et leur manière de vivre la sexualité. 

En écrivant, les cures de certaines de mes analysantes ont été très présentes, elles ont leurs différences mais ont aussi quelques points communs. Parmi ces cures, celle d’Eloa.

  • Nous avons eu à penser « l’impensable ». Comme avec Marie-Cécile, ce fut dès le début violemment. Parfois, comme pour Eloa, il était là «trou silencieux»  au fil de la cure dont je vais évoquer la fin de cure. Il surgit avec fracas quand sa « créativité » lui permit de rencontrer un homme. Un homme qu’elle désirait (pour la première fois de sa vie, elle éprouvait les sensations corporelles du désir), cet homme l’aimait et la désirait. Pour la première fois, elle s’engageait, pouvait reconnaître qu’elle s’engageait, reconnaître qu’elle le désirait. Pour la première fois de sa vie, désirer était possible et s’engager dans la relation physique était possible. Son travail d’élaboration avait permis une vie avec les autres, une possibilité d’avoir des collègues de travail, voire d’être en conflit. Mais pouvoir vivre la vie amoureuse, ses émois et, l’altérité dans la vie amoureuse, ce qu’elle avait «crée» devint très vite terrifiant. La possibilité d’aimer et être aimée, elle l’avait vécu, moyennant maintenir à distance le corps et ses éprouvés. Elle avait également vécu une séparation, sans disparaître, mais désirer, supporter d’être désirée, désirer et vivre avec plaisir la relation physique dans l’amour,  aimer le corps de l’autre et pouvoir concevoir l’altérité,  se révéla porte ouverte sur la terreur et les retrouvailles avec la violence et le vouloir casser.

Dans un premier temps, furent réactualisées l’angoisse et la menace d’effondrement. 

Elle commença à détruire, attaquer l’homme.  Elle était « Affolée ».

           Ce n’est que, lorsqu’elle put revenir sur le lien à sa mère que l’espace de parole, l’écart qui permet la pensée se ré -ouvrit.  Reconnaître que sa mère fut une femme.  Reconnaître que la femme que fut sa mère, a été traversée en certaine période de sa vie par l’impossibilité d’accueillir les « attaques dévorantes aimantes » de sa fille. Elle ne sut que la penser, « la voir » rivale, c’est dire l’expulser de sa place d’enfant.

         Comme l’a écrit Piera Aulagnier, dans la violence de l’interprétation, la mère que put être cette femme n’a pu faire « don à son enfant du refoulement de sa sexualité.» Elle a empiété l’espace psychique de son enfant.

C’est en analysant le lien à sa mère, en pouvant reconnaître que sa mère était une femme. Cette femme a été la mère qu’elle a pu être. Quelque chose d’un fil de transmission pouvait se crée : elle pouvait se découvrir femme elle- même sans être en danger d’ être envahie par l’affect de la femme que fut sa mère.. Mais le bien connu, pour elle, était l’empiètement dont elle se défendait et l’appel à « être vue » par sa mère, elle qui ne fut pas « portée ».

Elle put dans son analyse concevoir le lien et la séparation d’avec ses parents.  L’altérité put se concevoir comme en même temps put s’approcher ces sensations différentes se « reconnaître » réelle, se voir. 

Sur ce chemin, la position de l’homme rencontré fut fondamentale, il put lui faire co exister sa virilité avec en lui le féminin qui accueille. 

Les points communs de ces cures de femmes aux histoires différentes et aux « inventions psychiques » différentes me paraissent:

  • Un rythme : un rythme lent.  Le long temps nécessaire à la construction de l’espace de la séance comme « espace d’accueil », «  asile » au sens noble du terme, l’accueil est fondamental quand l’intégration n’est pas. Il est accueil de la poussée sans but, amour primaire, juste la poussée vers, juste le mouvement vers … 
  • La rencontre avec le clivage de défense lorsque la sexualité se pense 

Pour chacune de ces analysantes, c’est la question la sexualité qui a éveillé et permit de parler sur la scène du transfert la sensation « c’est pas réel »

« Elle n’y croient pas », « elles ne voient pas ? » « elles ne se voient pas » . 

Cette réactualisation se manifeste par non intégration soma-psyché les vertiges, les acouphènes, des évanouissements, des douleurs musculaires, des maux de ventre et l’attaque. L’homme aimé ne fait ou ne dit jamais ce qu’il faut, ou n’est jamais celui que, selon elles, il doit être s’il l’aime ou, « ce qu’on doit faire quand on aime ».

– L’autre point commun entre elles est que, elles ne connaissent pas le conflit dans la relation amoureuse, seul l’effondrement envahit l’espace de la relation. Le temps est celui de la réactualisation de ce que Winnicott nommait des « défaillances de l’environnement ». Elles ne connaissent pas le conflit ». Quand les sensations du corps sont engagées, elles ne connaissent que l’amour de l’époque où, c’est dans la technique de soin de la mère qu’il se disait, se transmettait. Si, dans la relation amoureuse, avec engagement physique du corps dans l’amour, l’altérité pointe, le conflit ne peut être, c’est l’effondrement, ou le retrait, s’absenter. Quand le corps et ses émois sont engagés elles ne connaissent que ce qu’elles ont toujours connu : l’effondrement. Exister est une construction possible à partir du travail psychique dans le transfert.  Elles peuvent vivre, alors, ce qui pour elles, était inédit, n’avait pas été « porté » par un autre. 

Les filles de Minos et Pasiphaé telle Phèdre dans la lecture qu’en fit Monique Schneider demandent à l’homme qu’il les  fasse exister. Elles en appellent au « féminin » de l’homme, nous ne sommes pas dans le temps de la génitalité, sans, pour autant, que la dimension tierce soit absente. Elle peut se concevoir, mais elle ne peut être « utilisée » dira Winnicott.

« Nous nous proposons d’examiner la pré histoire de l’élément agressif (destructeur par hasard) dans l’expérience instinctuelle la plus primitive. Nous avons à notre disposition certains éléments qui datent d’aussi loin que le début des mouvements du fœtus, à savoir la motricité. Il n’y a pas de doute qu’il faut y ajouter éventuellement un élément sensoriel correspondant. » écrivait Winnicott

Winnicott l’affirme fortement en plusieurs de ses écrits : le psychanalyste chercheur n’élabore qu’à partir des transferts dans lesquels il s’est engagé.

Il me semble que, l’élaborations les concepts de « destructivité » créativité» « intégration », introduit à une conception singulière de ce concept opérateur dans le champ de la psychanalyse : le transfert. D’autres analystes,  d’autres mots  , furent également, pour moi, des aides pour l’analyse de ces transferts :

« la théorie , c’est l’analysant » C’est un mot de Jean Florence lorsqu’il était venu présenter le déroulement d’un « transfert singulier » .

C’est l’analysant, dit- il, c’est la clinique, disons nous souvent, qui ouvre aux questions à mettre au travail, en un mot, peut-être, pouvons-nous dire que c’est l’analyse du transfert qui met le psychanalyste en position de chercheur ? 

« offre de transfert », est le mot de Heitor de Macedo.  Il m’accompagna à penser la cure et le singuliers transfert de Marie Cécile.

« Co-recherche » est celui de Françoise Davoine et Jean Max Gaudillière, leur mot pour nommer le transfert dans les cures de psychotiques, tout à fait précieux dans la clinique de la psychose           

 Pierre Delaunay, affirme : « au psychanalyste l’impensable, au poète l’impensé ».

Ces travaux mis au travail, m’ont accompagnée dans l’élaboration des transferts singuliers. Chacun contient l’idée de l’accueil par le psychanalyste dans son espace psychique.

 J’y ai retrouvé, dans ces conceptualisations différentes présente l’hypothèse de Winnicott :

« Je sais qu’actuellement j’ai besoin de faire l’hypothèse qu’il y a une pulsion primaire agressive et destructrice qui ne peut être distinguée de l’amour pulsionnel propre aux stades très précoces du développement de l’enfant. »

Par ailleurs , je lirai cette hypothèse comme une mise au travail de l’intuition freudienne, celle que nous trouvons dès le début de la recherche de Freud , dans «  esquisse d’une psychologie scientifique » . Je la cite :

« L’organisme humain à ces stades précoces est incapable de provoquer une action spécifique qui ne peut être réalisée qu’avec l’aide extérieure et au moment où l’attention d’une personne bien au courant se porte sur l’état de l’enfant. Ce dernier l’alertée, d’un fait d’une décharge se produisant sur la voie des changements internes (par les cris par exemple). La voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrème importance : celle de la compréhension mutuelle. L’impuissance originelle de l’être humain devient la source première de tous les motifs moraux. »

             La conception du transfert est indissociable de la conception métapsychologique de l’analyste. 

EN CONCLUSION :

Je souhaiterai ouvrir sur la question soulevée Winnicott : le lien agressivité primaire , amour primaire et motricité.

 

« : dans la préhistoire de l’élément destructeur, dans l’expérience instinctuelle la plus primitive… « les mouvements du fœtus, à savoir la motricité … »écrit Winnicott.

C’est un lien fondamental dans la clinique de la psychose, je pense qu’il donne aux psychanalystes un espace conceptuel pour penser, dans le transfert, l’accueil de la « non intégration », penser l’articulation ou,  en reprenant les mots de Winnicott, penser la fusion primaire « individu- environnement ».

Cette agressivité ,dans son texte apparaît comme, une poussée sans objet vers ..sans objet  qui, accueillie dans son univers psychique. La poussée ( « ça fuse » dit W. )  alors prend forme et crée des formes… création du monde dit il .. 

Dans le transfert nous découvrons l’importance de cet accueil quand l’ agressivité  primaire n’a pu être accueillie dans l’espace psychique de l’autre, quand la poussée vers a été recouverte par l’affect de l’autre.

Quand une mère ne pouvait s’identifier aux besoins psychiques de l’infans, son affect alors recouvre l’espace. Le self se met en retrait..

         Mais c’est une autre recherche.

 Je terminerai en citant de Winnicott ( dans « la nature humaine ») : 

 ‘Il n’est pas nécessaire de postuler à l’origine un état de chaos. Le chaos est un concept qui transporte l’idée de l’ordre. Et, l’obscurité n’est pas non plus à l’origine, puisqu’elle sous- tend la lumière.

Au début, avant que chaque individu crée à nouveau le monde, il y a un état naturel d’existence, et l’aube d’une conscience d’être et la continuité d’existence dans le temps. »

Je me dis parfois que Winnicott a créé l’espace pour penser analytiquement les processus psychiques en jeu dans la mise en forme du « corps vivant ».

Nicole Auffret 

             Septembre 2016 

 

He, l’objet, je t’ai détruit, tu as survécu, je t’aime

Peut-être vais-je commencer en reprenant une définition que donne Winnicott de la créativité : « La créativité est la capacité de conserver tout au long de la vie quelque chose qui est propre à l’expérience du bébé, la capacité de créer le monde »

Et cette capacité trouve son origine dans les temps très précoces de la relation mère-bébé.

Cette capacité, de même que la capacité d’aimer (Winnicott associe les deux), mais aimer n’est-ce pas « créé-trouvé » l’autre, 

dépendent de la manière dont aura pu jouer ce qu’il appelle l’agressivité, mot qui est mal compris la plupart du temps dans notre terreau culturel à nous, Français.

« Une certaine confusion peut naitre de l’emploi du terme agressivité », écrit-il dans « L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif ».

A l’heure actuelle je relierais cette notion à celle de motricité.

C’était en 1955.

En 1968, dans « Objets de l’usage d’un objet » il parle plutôt de « l’activité » qui caractérise la vitalité du bébé, il emploie aussi le terme de spontanéité.

«  Une certaine confusion peut naitre de l’emploi du terme agressivité alors que nous voulons dire spontanéité. »

N’oublions pas que le mot « agressivité » vient du latin agredior, « marcher vers », « avancer ». 

Winnicott emploie le terme « impulse » pour parler de ce mouvement, cette motricité instinctuelle qui va à la rencontre du monde.

Dans mon premier livre, j’avais proposé de traduire cet « impulse », ce mouvement vers par « atteinte modifiante », car ce mouvement vers, cette atteinte, au sens de atteindre quelque chose, modifie le bébé de même qu’il modifie le monde.

C’est par cette activité motrice musculaire que l’enfant va expérimenter le monde extérieur et son corps propre. 

Ce corps qui a à ce moment-là est son seul langage et son seul lieu d’échange.

Selon les moments de son œuvre, Winnicott dira :

Agressivité instinctive – avidité théorique – amour – appétit primaire

Mouth love – Amour oral. 

Pulsion combinée amour – Haine.

Il n’y a à ce moment-là aucune agressivité intentionnelle dans le mouvement de l’infans.

La tonalité d’agressivité ne pourra venir que de l’interprétation de la mère au geste de son nourrisson et c’est cette interprétation qui l’inscrira comme telle dans la psyché de l’enfant.

Pour l’infans, cette motricité ne se distingue pas du mouvement libidinal, car il ne peut pas différencier : 

– La montée de la jubilation  tension vers satisfaction

– Les moments où l’excitation s’emballe et le submerge d’une façon qu’il peut sentir comme annihilante. Échec du pare excitation  temps précoce. Mère comme pare excitation.

– Les moments aussi où il fera mal à la personne secourante (Humain d’à côté).

Nous pourrions parler de la « vivance » de l’enfant, aliveness.

Freud déjà dira que c’est une pulsion d’agression qui va se mettre au service de la vie, comme un composante agressive de la libido, héritage de l’instinct animal.

C’est du traitement par l’environnement que dépendra l’avenir de cette motion. Car, à ce mouvement vers, à cette atteinte modifiante, c’est l’autre qui va répondre en donnant du sens, l’autre qui va réagir sur un mode projectif et à partir de ses propres fantasmes.

Si la mère, identifiée aux besoins de son nouveau-né, se laisse utiliser de façon vivante, 

si elle est capable d’offrir à son enfant une satisfaction pulsionnelle instinctuelle, avec la violence qui parfois l’accompagne, si elle ne se sent pas attaquée – en d’autres termes, si, durant tout le temps que dure l’expérience, elle maintient son holding psychique, alors elle permet à l’enfant de vivre l’expérience sans en sortir anéanti. 

Car, à la minute où l’appétit est satisfait, le désir disparaît, et l’enfant a perdu quelque chose qui le constituait. Il se retrouve seul et perdu dans un monde sans saveur.

Winnicott écrit : « Dans l’état le plus primitif, qui peut être maintenu dans la maladie, et vers lequel il peut y avoir des régressions, l’objet se comporte selon des lois magiques, c’est-à-dire qu’il existe quand il est désiré, il approche quand il est approché, il blesse quand il est blessé. Enfin il disparaît quand il n’est pas désiré.

« Ce dernier aspect est le plus terrifiant et c’est la seule annihilation réelle ; ne pas désirer, à la suite de la satisfaction, c’est annihiler l’objet. C’est une des raisons pour lesquelles les petits enfants ne sont pas toujours heureux et contents après un repas qui les a satisfaits. » 

L’appétit reviendra, bien évidemment, mais l’infans ne le sait pas encore. Il faudra l’infini répétition du même pour qu’il intériorise cette donnée.

En attendant, c’est la permanence de l’environnement qui assure le maintien d’un contenant global qui permet à l’enfant de connaître une expérience de rassemblement autour de son vécu sensoriel. 

Il a perdu la mère du désir, mais l’environnement familier se maintient : odeur et contact du sein, confort et portage, « bruitage de la mère », accroche des regards. 

Le traumatisme de l’exigence instinctuelle suivi du traumatisme de la satisfaction ont provoqué un trou dans la continuité d’existence. 

Les soins appropriés d’un environnement adéquat ont permis une « restauration », au sens de Winnicott. 

Après un bref vacillement, l’objet est toujours là, vivant, c’est-à-dire le même, détruit pendant un très court laps de temps, mais vivant à nouveau.

En revanche, si, du fait de son histoire, du fait de sa fragilité, du fait des circonstances, la mère vit le mouvement de son nourrisson vers le monde, vers la vie, d’une façon négative, si elle se sent mise en danger, attaquée, elle sera différente dans le holding de son bébé durant cette expérience, même si c’est de façon subtile et ténue.

Devant le traumatisme du à la satisfaction de son besoin, c’est-à-dire devant la perte du désir, l’enfant reste sans recours. « C’est ainsi, écrit Winnicott, qu’une mère peut très bien satisfaire les besoins du ça et violer la fonction du moi du nourrisson » (Ego intregration in child development). L’objet, pour lui, aura bel et bien disparu (pour un temps court, mais il ne le sait pas encore). Il pensera donc l’avoir détruit. 

C’est cela, la « destruction de l’objet ». Il n’est plus là comme objet désiré, donc il n’est plus là du tout. A la place de la mère d’amour, il y a du vide. « Il y a un trou là où il y avait un corps complet plein de richesse », « une source d’enthousiasme à l’égard de la vie a brusquement disparu et l’enfant ne sait pas qu’elle reviendra ». L’enfant lui-même est transformé. Il était envahi d’une sensation certes désagréable, mais qui était à lui, qui faisait partie de son vécu corporel, qui était lui. 

A partir de la satisfaction, cette sensation va également disparaître.

Ainsi l’enfant, en même temps qu’il ressent le soulagement-plaisir de la fin de son excitation pulsionnelle, se trouve dépossédé d’une sensation qui lui appartenait. Il est différent ; la mère, aussi, est différente. Pendant un court moment, il ne s’y retrouve pas 

(car il ne peut encore lier ensemble la mère des phases excitées et la mère des phases calmes). 

Il a détruit, pense-t-il, ce qui lui est indispensable 

et qui fait partie de lui, car, ne l’oublions pas, à cette période il est confondu avec son environnement, un environnement qui va de soi. Du coup, au lieu que cette spontanéité motrice – l’atteinte modifiante – puisse être considérée comme un accomplissement, comme un mouvement vers l’autre, elle s’en trouve inhibée, car trop dangereuse, entrainant une limitation de ce que Winnicott nomme la créativité.

– Si l’objet est détruit (réagit), impossibilité d’expérimenter que l’amour et la haine puissent être sur le même objet (mère-objet – mère-environnement)

– Ou encore, puisque non-différenciation moi – non-moi, état de chaos et de désorganisation.

Le moi encore immature de l’enfant va se trouver attaqué et débordé dans ses capacités d’organisation et de défense. Le sujet est obligé de dissocier.

Ce que la psyché infantile ne peut intégrer doit être traité par l’environnement.

– Soit, donc, par une protection active et apaisante qui permet de réguler l’intensité des afflux pulsionnels dans des frayages qui soient supportables.

– Soit, après coup, si l’expérience de débordement a eut lieu.

Cf. enfant dans les bras de la mère pour se rassembler.

Toute faillite de cette fonction de l’environnement va confronter l’enfant à une menace de mort par la pulsion, c’est-à-dire, menace d’agonie primitive.

La pulsion de vie peut être terriblement ravageante et la psyché va mobiliser toutes ces ressources afin de juguler la menace effractive et d’en limiter l’effet.

Il nous faut donc penser les choses différemment et c’est une grande révolution.

« La théorie orthodoxe suppose que l’agressivité est réactionnelle à la rencontre avec le principe de réalité alors qu’en fait c’est l’atteinte modifiante (impulse) qui crée la qualité de l’extériorité.

Il n’y a pas de colère dans la destruction de l’objet à laquelle je fais référence, quoiqu’on puisse éprouver de la joie à la survie de l’objet ».

(L’utilisation de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications, Jeu et Réalité).

Winnicott, en effet, établit une distinction entre « destructivité positive » et « destructivité pathologique ».

La destructivité positive est le processus que nous avons décrit en premier lieu, c’est-à-dire celui qui effectue la destruction de l’objet suivie de sa survie. Cette succession pose  l’objet comme réel, hors de la sphère d’omnipotence du nourrisson. C’est un processus essentiel. Réel, comme il le précise, signifie « faisant partie de la sphère de la réalité partagée », et non pas simplement « faisceau de projections ». L’objet est découvert comme ce qui résiste à l’hypothétique destructivité. Il perd son statut d’objet subjectif. 

Il devient extérieur. Rappelons bien que cet objet c’est un autre, un autre sujet. Et il est nécessaire que cet autre accuse réception sinon ce serait une annihilation du vécu subjectif du bébé.

Cette expérience de la destructivité suivie de la survie de l’objet marque l’accès du sujet à une vie réelle, en contact direct avec des objets réels qui peuvent être aimés dans la mesure où ils peuvent être détruits dans le fantasme et survivre dans le réel. Ainsi le bébé peut commencer à établir une différence entre l’objet du fantasme, celui qu’il a l’illusion de détruire, et l’objet externe, c’est-à-dire l’autre sujet. Cette expérience permet au jeune sujet humain en devenir de poser l’objet hors de soi. 

Ainsi l’infans peut créer un monde qui,  en fait, était déjà là en attente d’être investi. C’est le paradoxe de Winnicott : parce qu’il survit, l’objet devient réel ; mais c’est aussi parce qu’il est réel qu’il survit.

A partir de là, l’objet peut être utilisé, c’est-à-dire qu’à cause de sa capacité de survivance il va être trouvé et possiblement utilisé. Winnicott précise qu’il n’emploie pas le mot de « destruction » – terme dont il n’est pas lui-même satisfait (« peut-être le mot exact n’a pas été trouvé », dit-il à la fin de sa vie (Objet de l’usage d’un objet. La crainte de l’effondrement)) – que pour marquer que celle-ci ne devient effective qu’en cas d’échec de l’objet à survivre. 

Ce n’est jamais l’atteinte modifiante qui est cause de la destruction, mais l’objet lui-même dans son incapacité à survivre. Cette avancée, surement la plus essentielle de sa pensée, a été souvent peu comprise. L’utilisation de termes courants, comme agressivité, destruction ou survie, et le sens particulier qu’il leur donne ont conduit, encore une fois, à une mécompréhension (misunderstanding).

La survie de l’objet signifie que, du point de vue de l’enfant, l’objet demeure le même, qu’il peut s’y référer et l’utiliser. 

« La destruction d’un objet qui survit, qui n’a pas réagi ni disparu, conduit à son usage ». (Objet de l’usage d’un objet, La crainte de l’effondrement)

Et, ajoute-t-il, à partir de là,  il peut commencer à être aimé. Ainsi, pour atteindre la capacité d’aimer et supporter d’être aimé, il faut avoir expérimenté le maximum de destructivité suivi de la survie de l’objet. 

Rappelons que Winnicott refuse le terme d’objet primaire, auquel il substitue la mise en place d’un environnement adapté qui permet au jeune sujet naissant de croître au plus près de ses potentialités.

« Le sujet dit à l’objet : « Je t’ai détruit », et l’objet est là, qui reçoit cette communication. A partir de là, le sujet dit : « Hé ! l’objet, je t’ai détruit. » « Je t’aime. » « Tu comptes pour moi parce que tu survis à ma destruction de toi » « Puisque je t’aime, je te détruis tout le temps dans mon fantasme (inconscient). » Ici s’inaugure le fantasme chez l’individu. Le sujet peut maintenant utiliser l’objet qui a survécu. Il importe de noter que n’intervient pas seulement le fait que le sujet détruit l’objet parce que l’objet est situé en dehors de l’aire de son contrôle omnipotent. Il faut aussi exprimer la même chose dans le sens inverse en disant que c’est la destruction de l’objet qui place celui-ci en dehors de l’aire du contrôle omnipotent du sujet. De ces diverses manières, l’objet développe sa propre autonomie et sa vie, et (s’il survit) apporte sa contribution au sujet selon ses propriétés propres. »

(L’utilisation de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications, Jeu et Réalité).

L’usage de l’objet est sans aucun doute, une des avancées les plus essentielle de Winnicott, car il va l’étendre à l’usage qu’un patient peut faire de l’analyste.

« A ce stade du développement, le sujet crée l’objet au sens où il trouve l’extériorité elle-même. Il faut ajouter que cette expérience dépend de la capacité qu’a l’objet de survivre (dans ce contexte, « survivre » signifie, et c’est important, ne pas appliquer de représailles). Si c’est au cours de l’analyse que ces questions surgissent, alors l’analyste, la technique analytique, et le cadre analytique interviennent tous en tant qu’ils survivent, ou ne survivent pas, aux attaques destructrices (qui peuvent être aussi la séduction) du patient. Cette activité destructrice correspond à la tentative que fait le patient pour placer l’analyste hors du contrôle omnipotent, c’est-à-dire dehors, dans le monde. S’il ne fait pas l’expérience de la destructivité maximale (objet non protégé), le sujet ne place jamais l’analyste au dehors, c’est pourquoi il ne pourra rien faire de plus que l’expérience d’une sorte d’auto-analyse, utilisant l’analyste comme une projection d’une partie de son soi. » 

(L’utilisation de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications, Jeu et Réalité).

Groupe de lecture animé par Laura Dethiville

img_1810

Après avoir travaillé sur Agressivité Destructivité et Créativité, nous avons travaillé le recueil Jeu et Réalité et nous allons commencer cette année la lecture de La Nature humaine. 

Le groupe se réunit les 4ème jeudi du mois. 

Inscription auprès de 

Laura Dethiville Tél. : 01 43 36 06 96

 

img_1809

Introduction de Laura Dethiville

Merci c’est une présentation très élogieuse, il va falloir que je sois à la hauteur maintenant !

Je voudrais reprendre, comment je me suis trouvée, non pas à rencontrer, mais j’allais dire à créé-trouvé moi Winnicott. Quand nous avons fondé la SPF, la Société de Psychanalyse Freudienne, il y a 20 ans, nous avons décidé de proposer un séminaire sur l’œuvre de Winnicott. 

C’est moi qui m’y suis collée. J’ai vite été passionnée par cette œuvre et dans le même temps, certains textes me semblaient indigestes et les livres me « tombaient des mains ». C’était lourd, je ne comprenais rien !

Et ceci jusqu’au jour où j’ai acheté à Londres, à la boutique du Musée Freud, Psychoanalytic Explorations (traduit partiellement depuis dans « La crainte de l’effondrement »). Et ça a été une révélation.

Et j’ai découvert que ce qui nous rendait parfois Winnicott indigeste, et aussi qui le banalise, c’est la traduction. 

Les premières traductions en Français ont donné une image fausse de Winnicott. Cela s’est amélioré ensuite avec l’équipe de J.B. Pontalis chez Gallimard, mais le mal était fait si je puis dire. Par exemple il y a une énorme erreur de traduction mais qui change tout le sens, c’est ruthless. Ca c’est un de mes chevaux de bataille je vous le répète, ruthless, c’est le terme winicottien.

Ca a été traduit, d’abord dans la bibliothèque Payot par « cruel », ce qui est totalement faux.

Le bébé, n’est pas cruel, il est ruthless, ce qui veut dire « sans égard », sans égard pour l’autre, parce que l’autre n’est pas encore constitué comme tel. C’est ça la révolution de Winnicott. 

Il ne parle pas d’un espèce d’amour maternel, mais d’une fonction, fonction qui peut être tout autant assumée par quelqu’un d’autre que la mère. 

A la fin de sa vie, il parlera de la mère-environnement et puis de l’environnement, qui permet que l’enfant puisse être, qu’il puisse venir au monde avec ces potentialités, et, à partir de là vivre sans être empiété (j’ai été obligée de faire un anglicisme puisqu’il parle des empiètements de l’environnement).

Et donc l’enfant n’est pas cruel. D’ailleurs Winnicott qui souvent n’est pas extrêmement précis, dit ruthless quand il parle du bébé, et il emploie cruel et cruelty pour l’adulte.

La cruauté ne peut être que du côté de l’adulte. Voilà, une des choses qui nous fait découvrir Winnicott autrement.

La mère suffisamment bonne, je n’ose même plus le dire, c’est good-enough mother, et traduit par la mère « suffisamment bonne » qui donne une idée fausse de la conception de Winnicott.

Vous trouverez dans Lettres Vives la lettre qu’il a écrite à Helen Stierling après une des soirées scientifiques du Mercredi : 

« C’est vous qui employez l’expression « good experience ». Il est important pour moi que, dans mes écrits, ce soit toujours « good enough » qui apparaisse plutôt que « good ». Je pense que les mots « good enough » aident le lecteur à éviter la sentimentalité et l’idéalisation ».

Good enough en anglais, c’est juste bon, juste ce qu’il faut sans plus. Si vous êtes invités chez des gens en Angleterre, et qu’à la fin du repas vous dites « It was good enough », et bien vous ne serez certainement pas souvent réinvité, ou alors c’est que vos hôtes avaient un sens de l’humour vraiment très fin.

Alors, que veut dire Winnicott ? Il dit que la mère doit être juste adaptée, on ne lui demande pas plus, il faut qu’elle soit adéquate. C’est très difficile à traduire, je n’ai toujours pas trouvé de solution satisfaisante. Avec Miren Arambourou, qui est là, et quelques autres qui sont là également, nous sommes en train de travailler pour construire un lexique winnicottien, et justement reprendre tous ces termes qui sont passés dans l’usage courant comme des slogans : le doudou, la mère suffisamment bonne, et qui donnent une image fausse de ce que Winnicott voulait dire.

On a du mal à trouver une traduction qui soit quand même un minimum élégante de good enough. J’avais mis « passable » dans mon premier livre, mais ce n’est pas très bien perçu pour les français. Mon premier livre est beaucoup autour de la reprise de ces termes, comme par exemple le terme de besoin. Les traductions écrivent qu’il faut que l’environnement s’adapte au « besoins », or il dit need, il dit ce qui est nécessité, ce qui nous ouvre quand même tout à fait une nouvelle écoute, il ne s’agit pas du besoin, il s’agit des nécessités, il s’agit de to meet the need. Il ne s’agit pas de répondre au besoin, il s’agit d’aller au devant de ce qui est nécessité, pas plus. Juste ce qui est nécessité pour un bébé humain. 

Vous le verrez toute à l’heure avec l’intervention d’Elisabeth Mercey.

Voilà, donc d’abord, une espèce de vision bêtifiante de Winnicott, dont j’aimerais que vous sortiez. Mais ce n’est pas que de la faute des traducteurs, c’est sa faute à lui aussi.

Par exemple, reprenons le terme de « pulsion ».

Lui, il ne parle pas de pulsion, il parle de impulse, mouvement vers. Systématiquement dans les traductions françaises, on parle de mouvement pulsionnel, de pulsion. Même instinctuel ils le traduisent par pulsionnel. Et c’est tellement vrai qu’un jour dans notre groupe de lecture, et ça nous a effarés, il y a une ligne, qui n’existe pas en français, ou il dit « et je vous parle de tous ces mouvements impulse, instinct, et drive ». Donc lui même faisait vraiment la différenciation entre ces trois nuances du mot, mais en français ça a sauté, parce qu’on traduit tout par pulsionnel.

Alors il y a aussi quelque chose qui nous échappe souvent, c’est qu’il était plein d’humour cet homme-là, et dans les conférences comme ça il faisait des petits jeux de mots, des petits trucs d’humour, et cela ne passe pas nécessairement à la traduction.

Donc ça c’est un premier point, le deuxième point c’est de faire de lui seulement un pédiatre qui serait venu à la psychanalyse. Ce n’est pas vrai, d’abord il n’était pas pédiatre, parce que la spécialité de pédiatre n’existait pas à l’époque, après ses études de médecine il voulait être médecin généraliste à la campagne, et puis il se trouve qu’il a obtenu un poste au Paddington Green Hospital dans un service d’enfants, alors qu’il n’avait aucune formation pédiatrique. Et il s’est mis à recevoir des enfants. C’était un quartier pauvre, des familles pauvres, plutôt pauvres, pour des enfants qui avaient des maladies physiques. Et il le dit lui-même il a fallu l’invention, l’arrivée des antibiotiques et des sulfamides pour qu’on s’occupe du psychisme, parce qu’avant il fallait d’abord sauver la vie des petits malades. C’est après qu’il a commencé à s’apercevoir que beaucoup de ces maux, certain de ces maux de ces enfants pouvaient être interprétés sur un plan psychique et traités de cette manière-là. Mais il lui a fallu le temps.

Il le dit lui-même, c’est dans « La crainte de l’effondrement », dans un texte qui s’appelle « D.W.W par D.W.W », Donald Woods Winnicott, il dit «  quand j’ai commencé à travailler dans ces hôpitaux, je n’avais aucune idée que le bébé est une personne. Ce ne sont pas les bébés qui m’ont appris, ce sont les patients adultes psychotiques borderline qui dans des phases de régression profonde m’ont appris à regarder et écouter le bébé autrement ». 

Vous voyez, on est loin du Winnicott qu’on a l’habitude de nous montrer.

A partir de son travail avec ce type de patients, il a commencé à réaliser comment l’individu est totalement tributaire de son environnement. Le mot environnement est arrivé tard dans son œuvre. Car il y a cet aspect à considérer, le temps qui passe, l’expérience clinique, une pensée qui se fait plus précise. Il y a une grosse différence entre les textes qu’il a écrit au tout début, et les textes qu’il a écrit avant sa mort, enfin dans les années 60. 

L’autre point, par rapport à son œuvre, n’oubliez pas que le dernier livre qu’il a corrigé avant sa mort, c’est « Jeu et Réalité », c’est tout ce qui est paru après a été collationné, retravaillé, présenté, je pense au mieux, par sa deuxième femme et par un Trust (le Winnicott Trust) qu’elle avait fondé pour s’occuper de son œuvre, mais on ne sait pas du tout ce qu’il aurait choisi de publier ou de laisser tel quel. Par exemple, « Rien au centre » que je relisais en anglais, et aussi en français, à cause du travail d’aujourd’hui, est-ce qu’il serait allé jusqu’au bout ? Ce sont des notes. Vous savez, les gens ont trouvés dans son travail des tas de petites notes de ci de là, mais même aussi des fois des petits bouts de papier comme ça ou il griffonnait hâtivement deux ou trois choses, mais c’est ce qu’on a trouvé avec Ferenczi. Les dernières notes de Ferenczi, c’est du même ordre, c’est des petites choses comme ça annotées de ci de là, des idées qui vous passent par la tête, donc vous voyez il faut prendre les choses comme un work in process, c’est-à-dire quelque chose qui est en élaboration.

L’autre chose, et ça c’est important parce que la langue anglaise permet ce que la langue française ne permet pas ou peu, il utilisait beaucoup les –ing vous savez, les participes présents, et il avait cette idée, et ça c’est essentiel, que tout est toujours en mouvement pour l’être humain, qu’il s’agit toujours d’un Sujet qui est en advenir. Et pour cela il disait on peut commencer des analyses à un âge avancé, ça vaut encore la peine.

Sa grande idée était, qu’est-ce qui constitue le vivant humain ? Je signale la parution prochaine de Winnicott « notre contemporain », ouvrage collectif qui reprend les interventions des deux dernières Journées Winnicott à la SPF. Vous y trouverez une interview inédite en français de Clare Winnicott, la deuxième femme de Winnicott, où elle reprend tout cet historique.

Ce n’est pas vraiment anecdotique, c’est des choses que je dis depuis des années, mais c’est bien de l’entendre dit par Clare Winnicott, et en particulier ce rapport au bébé, et comment elle dit que ce ne sont pas les bébés qui l’ont enseigné, mais les patients adultes en phase de régression profonde.

Il va reprendre donc cette idée qui était déjà l’idée de Ferenczi de trauma premier, de trauma archi-originaires. On trouvait ça chez Ferenczi qui parlait des traumas qui étaient au lieu de l’originaire. Pour lui, tout empiètement dans ce qu’il va appeler à ce moment-là le going on being de l’enfant, va l’obliger à réagir au lieu d’être. Françoise Dolto nous a habitués à parler de l’allant de venant, si semblable au going on being. 

Savez-vous que jusqu’à présent Françoise Dolto n’était pas traduite en anglais ? Ca veut dire qu’elle n’est pas connue dans le monde anglo-saxon. Vous n’en revenez pas ? Et bien, moi non plus je n’en suis pas revenue. Elle citait parfois Winnicott, mais lui ne la citait jamais parce que je pense qu’il ne l’avait jamais lue. Ce n’était pas traduit, et peut-être qu’il n’avait pas un français assez bon pour la lire dans le texte.

Voilà donc c’était pour vous parler de l’allant de venant, c’est-à-dire que lui, il avait cette idée que c’est un mouvement perpétuel qui porte le sujet. Il dit au début il y a un être humain, qui vient au monde, avec un potentiel inné, avec une inscription dans les signifiants qui ont précédés sa venue au monde, du côté maternel comme du côté paternel, il est pris dans le fantasme de ses parents, par rapport à ce qu’il va être, et puis il y a lui, et ce qui va devenir un Je, ça va être un mélange de toutes ces choses avec lesquelles il va falloir négocier.

Je vous dis deux mots sur l’IWA (International Winnicott Association).

Donc l’IWA Internationale, a été créée au Brésil, à partir du Brésil parce que c’est eux qui ont été moteurs dans cette histoire-là. L’idée était de faire une association Winnicott qui soit au-dessus de toutes les écoles, de tous les pays, parce que vous savez nos histoires on les retrouves à l’étranger, il n’y a rien de nouveau. Et donc il y a dans cette IWA alors le Brésil puisque c’est ceux qui ont commencé, la France, le Portugal, les Anglais, bien sur, avec à l’heure actuelle le Winnicott Trust qui est en train de rejoindre l’IWA, les Belges, les Grecs, et les Chinois. Ça fait quand même un bel ensemble. Et l’idée étant d’échanger entre chercheurs des différents pays pour se retrouver sur quelque chose. Revenant donc du Brésil après la création de l’IWA internationale, j’ai voulu marquer quelque chose autour de la dynamique de travail qu’on avait déjà mis en place depuis 4 ou 5 ans au moins, parce que j’avais créé à partir de mon séminaire, qui a lieu tous les mois à la SPF, des groupes de travail, des groupes de lecture, des groupes cliniques, à Paris et en province, donc en particulier Dijon, il y en a aussi en Bretagne, et à Lyon. Et donc, nous avons créé l’IWA France, et aujourd’hui c’est le premier colloque IWA France qui a lieu à Dijon, et je vous signale, nous allons recommencer en 2017, nous les français nous accueillerons, parce qu’il y a eu un très grand colloque au Brésil en mai dernier, mais c’est nous qui allons accueillir le Colloque International de l’IWA, à Paris. 

Je pourrais continuer toute la journée mais je crois qu’il faut que je m’arrête pour laisser la parole à mes collègues.

 

Discussion du texte Sur le jeu dans l’analyse

 

Laura Dethiville  (Laura) : Nous avons écouté cela avec beaucoup de plaisir. C’est extrêmement bien. Il y a des tas de questions qui peuvent se reposer.

Les gens qui ont travaillé sur le groupe « jeu et réalité » ont peut-être envie de dire des choses. On avait préparé une question par rapport à Piggle mais tu n’as pas pu lire le texte jusqu’au bout, ce n’est pas de chance.  On avait travaillé aussi sur play at dont tu parles. C’est peut-être le moment d’en parler.

Je crois que je vais être obligé de prendre la parole. On a travaillé ça jeudi soir dans un groupe de lecture de Winnicott sur Jeu et réalité et il nous semblait que cette difficulté de « Play at », j’ai regardé  dans le dictionnaire, « Play at »  c’est jouer à des jeux organisés. Nous, dans la traduction française, on a fait  la différence entre game qui est le jeu organisé et play et surtout playing. Je l’ai traduit dans mon livre par le joué (playing) mais on s’est dit au fond que j’aurai peut-être dû le traduire par le jouant.

Participant (Elisabeth) : En fait, playing  c’est un état intérieur dans lequel on se trouve lorsqu’on est en train de jouer , lorsqu’on est dans cette tonalité particulière qui permet  de jouer ; c’est à dire une disponibilité  à soi même et  une disponibilité à ce qui vient .

Laura : Et dans un espace qu’on peut qualifier de transitionnel. Ce serait plutôt l’être en train de jouer. C’est ce que dit Elsa avec l’exemple de son patient où elle dit finalement, ils étaient tous les 2 en train de jouer ; mais c’est que lui avait pu lâcher sa position de tension pour être dans cette position de détente où il ne pouvait jamais être le reste de sa vie. C’est subtil de parler du jeu dans l’analyse car il ne s’agit pas d’être à 4 pattes sur le tapis ; quoique, on peut le faire mais, avec les enfants. Alors comment on pourrait le traduire, ce playing ?

Vous, vous avez un mot pour ça, j’ai entendu.

Elsa Oliviera Dias (Elsa) et Zelgko Loparic (Zelgko) : Nous avons « brincar »

Laura : Moi, j’ai traduit par le joué, e accent aigu.

Miren Arambourou (Miren) : Cela m’a gêné dans ton livre.

Laura : Moi, j’aime bien Mais, j’aurai plus le traduire par le jouant ou l’être en train de jouer.

Souvenez-vous de Dolto, elle nous apprenait des choses comme ça : elle parlait de «allant , devenant », elle avait cette notion perpétuelle du mouvement , elle fabriquait des mots et elle cela ne l’a gêné pas du tout.

Miren : On parlait tout à l’heure de la différence entre être nourri et se nourrir … et il y a quelque chose en écho : le participe passé c’est comme si il y avait quelque chose de passif alors que essentiellement comme le dit Elisabeth, c’est cette disponibilité à ce qu’il advienne quelque chose.

Zelgko : C’est opposé à « be in a fightening  fantasy », être pris par une fantaisie c’est à dire jouer en fonction de cette soumission à une fantaisie.

Miren : C’est être joué par son propre fantasme.

Elisabeth : Il y a aussi la question qui revient dans votre texte de la concentration. Ce qui m’a fait un peu tiqué, c’est que la concentration implique un effort et cela ne me semble pas être dans l’esprit du texte. J’essaie de retrouver la phrase dans votre intervention.

Elsa : Mais vous pensez que la concentration est un effort ?

Elisabeth : En français, il y a dans la concentration la notion d’effort. Il me semble que du coup, on est un peu en décalage par rapport à la pensée de Winnicott.

Miren: C’est vrai qu’en français les instituteurs disent aux parents: «ils ne se concentrent pas ».

Laura : On pourrait traduire par rassemblement, rassemblement à soi–même. Effectivement, en français, concentration c’est trop associé à l’école.

Elsa : Nous aussi. Nous aussi mais où est ce que nous sommes lorsque nous lisons un livre ? 

Zelgko: On est concentré sur le livre.

Laura : Nous sommes dans un état de rêverie. Nous habitons  un espace.

Elsa: C’est se perdre.

Zelgko: On est pris par la lecture.

Miren: Il faut que la réalité extérieure soit stable et ne fasse pas empiètement.

Elsa: Tu ne peux pas lire si cela menace de tomber.

Participant : Lire un livre c’est quelque chose qui nous fait voyager sans qu’on bouge de notre place.

Elsa : Oui, c’est ça.

Jean-François Solal : Jouer du côté du psychanalyste. Juste un mot pour parler d’une activité qui n’est pas évidente pour le psychanalyste. Il y a des analystes qui ne savent pas jouer. Il y a des patients qui ne savent pas jouer. Il y a des analystes très déprimés. Il vaut mieux changer d’analyste à ce moment-là. L’autre activité du côté de l’analyste, beaucoup plus prestigieuse c’est interpréter. Je voulais juste faire le lien entre jouer et interpréter à propos de  Piggle. Dans la session 14, il y a une phrase très bizarre de Winnicott. Il dit « Je me suis mis à jouer avec les interprétations ». Alors, il donne des exemples de choses qu’il jette comme ça et Piggle de dire « non, pas du tout ». Il parle de jeu avec les interprétations au moment où Piggle dénie la valeur interprétative de tout cela .L’interprétation c’est quand même quelque chose qui est un peu à l’encontre du jeu car cela fixe quelque chose même si c’est dans le jeu .On fixe le sens et c’est le sens dernier ; il n’y a plus d’équivoque souvent quand l’interprétation est faite. Même si l’interprétation paraît équivoque, le patient entend quelque chose.  Il me semble que c’est intéressant de reprendre ce que Winnicott regrettait lui-même ; c’est à dire avoir fait tant d’interprétations qui ne servait à rien alors qu’il aurait pu laisser le patient jouer tout simplement. La valeur intrinsèque du jeu peut parfois suffire dans l’analyse alors même que l’interprétation vient  arrêter les choses et empêcher le jeu. C’est déjà joué. Cela peut être un bon coup ! C’est bien joué ! Le coup est parti , c’est bien joué mais c’est fini. Le playing laisse entendre que cela reste flottant. La question des interprétations flottantes est  intéressante dans la pratique de l’analyse et effectivement je pense que le jeu vient amoindrir la force et la violence de l’interprétation.

Laura : C’est pour cela que je milite contre l’interprétation mais plus pour ce que l’on peut appeler une intervention, une intervention qui se joue dans un jeu très subtil entre le vocabulaire que l’on va employer et la grammaire. Il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche et fabriquer une phrase qui laisse tout ouvert ; qui permette que le jeu continue ; que le patient l’intègre s’il en a envie  et sinon, il le laisse tomber mais c’est pas grave. Alors que tu dis bien effectivement que l’interprétation peut fixer.  Alors que justement, la position de l’analyste, s’il joue, c’est justement de ne pas fixer et de laisser tout ouvert.

Miren: En français, on dit bien : « laisser du jeu ».

Laura : Je pensais à ca : le jeu entre les différentes pièces d’un moteur, cela peut vous casser un moteur mais ça permet aussi cette espèce de souplesse.

Elsa: Je veux rappeler que Winnicott dit qu’il interprète pour que le patient  sache ce qu’il est en train de comprendre.

Laura: Il dit ça à la fin de sa vie.

Elsa : Non 

Laura : Si. Il dit : « J’interprète surtout pour faire comprendre au patient les limites de ma compréhension. »

Elsa : Mais, il ne se réfère pas toujours quand il utilise le mot interprétation au contenu réprimé, refoulé.

Laura : J’aime mieux le terme intervention. Quand il dit à sa patiente, dans jeu et réalité,  au chapitre 4 : « Vous auriez trop peur qu’il vienne de moi quelque chose de bon ». Ce n’est pas une interprétation à proprement parler. Il lui dit où elle est en à ce moment-là ; vous savez cette séance où elle passe deux heures à marcher, s’asseoir … ; et seulement au bout de ses 2 heures elle commence à se rendre compte que Winnicott est dans la pièce. Et là, il peut commencer, lui, à dire des choses ; il n’a rien dit pendant 2 heures. Là, cela me paraît être de  l’ordre de l’intervention ; elle en fait ce qu’elle veut mais ce n’est pas quelque chose qui va figer le mouvement. 

Participant : Il dit là où il en est.

Zelgko : Mais, il y a d’autres choses encore. Lorsqu’il dit par exemple dans la deuxième consultation à Piggle : « I am te be the only baby ; je suis le seul enfant ; I want all the toys. Je veux tous les jouets ». C’est lui qui parle. Et Piggle : « tu as déjà tous les jouets ». Et Winnicott : « Oui, mais je veux être le seul bébé ». Et Piggle : « mais je suis le bébé aussi »

Ce genre de conversation c’est une interprétation car il se met à sa place. Car, à ce moment-là,  elle veut être le seul bébé, la condition qu’elle a perdu à cause de Suzie. J’imagine qu’il s’agit d’une identification  croisée. Il se fait porte-parole de ce qu’elle veut ou de ce qu’elle ne veut pas. Mais ce n’est pas l’interprétation de ce qui est réprimé, c’est l’interprétation de ce qui ne peut pas être vécu.

Miren : Il nomme quelque chose qu’elle éprouve sans savoir l’éprouver. Donc Il crée les conditions psychiques.

Laura : C’est ce qu’on fait dans la psychanalyse d’enfant, en général.

Zelgko : C’est l’articulation du sens, pas le sens caché, réprimé mais le sens qui n’est pas articulé suffisamment. 

Laura : Est qu’il y a d’autres remarques concernant le texte d’Elsa ? C’était extrêmement riche  mais on est pris au piège du temps. On pourra continuer ce travail lorsqu’on la recevra puisqu’on a le texte.

Miren : Je voudrais poser une question sur le texte en portugais.

Est ce que« incorporaçao » en portugais cela veut dire incorporation ou intégration ?

En lisant le texte en français, le mot  incorporation  me gênait car moi,  je pensais intégration. Et chaque fois, effectivement en portuguais, on dit « incorporaçao ».

Elsa : Winnicott utilise le terme incorporation ;  il est complètement spécifique à propos de l’élaboration imaginative et de l’existence psychosomatique.  J’ai écrit un article qui a été  publié ; le titre est « incorporation et introjection » pour faire la différence.

Il dit que le bébé fait l’incorporation et non l’introjection qui pour lui est complètement mentale et un processus intellectuel. Il dit que l’incorporation  c’est l’incorporation des soins maternels. Le bébé incorpore les soins maternels. Donc, le sens de protection c’est une incorporation. 

Miren : C’est intéressant pour les psychanalystes français car nous avions une grande psychanalyste qui s’appelait Maria Torok. Elle a écrit un article « introjection et incorporation »

Elsa : Oui. Je le connais. Le sens de Winnicott est juste le contraire.

Miren : Exactement. Je suis d’accord.

Sur le jeu dans l’analyse

Par

 

Elsa Oliveira Dias

Psychanalyste, Docteur en Psychologie clinique (Université Pontificale de São Paulo), Présidente de la Société Brésilienne de Psychanalyse Winnicottienne et Directrice des pôles d’enseignement et de formation.

Traduit du portugais par Loris Notturni

Fonds National de la Recherche Scientifique – Université de Liège

 

Winnicott fut rendu célèbre par les notions de phénomènes transitionnels et de jeu [playing]. Cela n’est pas surprenant compte tenu de l’originalité indéniable de ces concepts et, plus particulièrement en ce qui concerne le Brésil, du fait que Playing and Reality fut le second livre de l’auteur à être traduit en portugais en 1975. Analystes et psychothérapeutes l’ont lu avant tout autre œuvre de l’auteur, ceci expliquant pourquoi ces deux concepts ont été depuis près de deux décennies quasiment la seule référence obligatoire à son travail. Le psychanalyste britannique a effectivement tissé d’importantes similitudes entre la psychanalyse et le jeu. Il dit, par exemple, que

« […] la psychothérapie se situe en ce lieu où deux aires de jeu se chevauchent, celle du patient et celle du thérapeute. En psychothérapie, à qui a-t-on affaire? À deux personnes en train de jouer ensemble. Le corollaire sera donc que là où le jeu n’est pas possible, le travail du thérapeute vise à amener le patient d’un état ou il n’est pas capable de jouer à un état ou il est capable de le faire »1.

Un problème en particulier s’est dessiné à partir de ces revendications winnicottiennes à propos du jeu, probablement en raison du fait qu’elles n’ont pas été, à l’époque, entendues en rapport avec l’idée de maturation. Il fut ainsi décrété que le cadre analytique était, par définition, l’espace potentiel où l’on joue, quelle que soit la maturité émotionnelle du patient. Cela a conduit à de nombreuses reprises à affirmer, au nom de Winnicott, une sorte de « liberté » accrue, de latitude supplémentaire dans l’exercice analytique – certains analystes parlaient de «plus grande spontanéité »! – n’engageant cependant aucun changement dans la conception que l’on se faisait de l’analyse.

1
p.84

« Jouer. Proposition théorique » (1968) in Jeu et réalité, trad. C. Monod et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1971, 1

Tout se s’est passé comme si Winnicott avait autorisé un assouplissement de la règle et du lieu analytique, ce qui diminuait bien sûr la tension liée à l’abstinence chez l’analyste et à la tâche pressante de provoquer chez le patient l’angoisse qui mobiliserait la psyché.

Dans cette communication, je voudrais insister sur quelques points qu’il serait utile de prendre en compte en vue de répondre à cette délicate question : en termes winnicottiens, qu’est-ce que le jeu dans l’analyse ? Car c’est Winnicott qui a soulevé cette question dans le champ de la psychanalyse. Jusque là, tout ce qui avait été fait en termes de jeu – à l’instar de Melanie Klein, par exemple – se condensait autour de l’idée que le jeu était un moyen, expressément choisi pour surmonter l’inconvénient relatif au fait que les enfants présentent moins de capacité à communiquer leurs émotions par la parole. Le jeu n’était donc pas considéré en lui-même mais pour ce qu’il permettait, à savoir révéler symboliquement les angoisses et fantasmes inconscients. Pour Winnicott, toutefois, le jeu a une valeur intrinsèque qui n’est pas déductible de ce qu’il révèle, car c’est le jeu lui-même qui est thérapeutique :

« Je voudrais détourner l’attention de la séquence: psychanalyse, psychothérapie, matériel de jeu et jeu pour la présenter dans le sens inverse. En d’autres termes, c’est le jeu qui est universel et qui correspond à la santé: l’activité de jeu facilite la croissance et par là même la santé. […] le jeu peut être une forme de communication en psychothérapie et, en dernier lieu, je dirais que la psychanalyse s’est développée comme une forme très spécialisée du jeu mise au service de la communication avec soi-même et avec les autres. Ce qui est naturel, c’est de jouer, et le phénomène très sophistiqué du vingtième siècle, c’est la psychanalyse. Il serait bon de rappeler constamment à l’analyste non seulement ce qu’il doit à Freud, mais aussi ce que nous devons à cette chose naturelle et universelle, le jeu »2.

Il n’en fut pas ainsi et l’analyse, en tant que tel, ne serait pas possible. Mais quel est le réel tribut que la psychanalyse doit rendre au jeu ? J’ai pris conscience, sur le plan professionnel, de la nécessité de se mettre à distance de l’objectivité pure et dure après l’épisode suivant : dans les années 1970, j’étais en stage dans une zone périphérique de São Paulo, entourée de bidonvilles. L’objectif était de fournir des soins et des conseils aux mères des bidonvilles et d’écouter leurs préoccupations concernant les enfants. À un moment donné, il m’a été demandé de rencontrer individuellement une fille d’environ 25 ans, très angoissée. Elle vint me voir le jour convenu et me parla de ses nombreuses peurs, son affliction et son inquiétude permanente. Elle évoqua des craintes qu’elles considéraient «cinglées», comme la difficulté de sortir de chez elle, d’aller au supermarché etc. Il y avait chez elle un cadre général d’insécurité qui faisait penser à de la panique.

2

Ibid., p.90

2

À la fin de l’entrevue, je lui ai dit : “je crois comprendre ce qui t’indispose. Jeudi prochain, je serai là et je t’attendrai pour que l’on parle à nouveau”. Elle sursauta et dit: “Mais pour quoi faire? J’ai déjà dit tous mes problèmes !”. Je lui ai répondu : “Tu m’en diras plus sur ces craintes et les problèmes qui vont avec”. Elle : “Mais vous allez tout écouter à nouveau ? Parce que je ne vais pas réussir à résoudre d’ici la semaine prochaine d’autres problèmes à raconter”.

En réalité, cette jeune fille ne savait pas jouer : elle n’avait pas idée que ce n’était pas tant ce qu’elle allait dire qui importait. Car s’il y a quelque chose de vraiment nouveau chez Winnicott, c’est d’avoir montré que le contenu passe au second plan, en particulier dans certains cas. À partir d’une compréhension commune des choses et de la pensée psychanalytique établie, il est réellement difficile de penser que « l’expérience d’être vraiment en contact avec l’autre », de « faire l’expérience continue de ne pas avoir besoin de se défendre d’une intrusion », de « vivre ou revivre des choses ensemble », d’« être seul en présence de quelqu’un » ou encore de « pouvoir compter sur » puissent être curatifs en eux-mêmes. Et c’est bien ce qui est en jeu avec la jeune fille : soutenue par la continuité que je peux lui fournir en tant qu’analyste, elle pourrait peut-être, avec du temps et de la chance, en venir à incorporer ces possibilités de relations et les étendre à d’autres domaines.

I. La nature du jeu

a) Tributaire de la créativité originaire – inhérente à chaque être humain mais qui peut dépérir si elle n’est pas facilitée par l’environnement –, le jeu est essentiellement une expérience créative. Si ce n’est pas le cas, il ne s’agit pas de jeu. Disons les choses autrement : quoi que nous expérimentions de façon créative, à partir de l’impulsion créatrice, cela s’appelle du jeu. C’est par lui que l’individu sépare les significations toute faites et les formules préétablies des rôles et des tâches, tout en élaborant un domaine de création avec des échantillons de la réalité. Je cite Winnicott :

« Ce qui m’importe avant tout, c’est de montrer que jouer, c’est une expérience qui se situe dans le continuum espace-temps, une forme fondamentale de la vie »3.

b) Cela revient à dire que l’espace potentiel est le lieu où nous vivons quand nous sommes en bonne santé ou, pour le dire autrement, nous vivons la plupart du temps en dehors de la perception

3

Ibid., p.103

3

attentive de la réalité objective. À ma connaissance, Winnicott est le seul auteur dans le champ psychanalytique pour qui la créativité est un critère de diagnostic : sa présence indique la santé, son absence préfigure la maladie.

c) Il n’est pas simplement question ici de penser, fantasmer (fantasying) ou désirer : le jeu consiste à faire des choses, comme utiliser créativement des objets disponibles comme échantillons de la réalité, et qui prend du temps4. Le jeu est une sorte d’exploration imaginative soutenue dans un faire, qui se laisse guider par l’imagination du self créatif et aidé par les objets disponibles aux alentours, tout ceci se circonscrivant dans un temps et un espace propres.

« Dans cette aire, l’enfant rassemble des objets ou des phénomènes appartenant à la réalité extérieure et les utilise en les mettant au service de ce qu’il a pu prélever de la réalité interne ou personnelle. Sans halluciner, l’enfant extériorise un échantillon de rêve potentiel et il vit, avec cet échantillon, dans un assemblage de fragments empruntés à la réalité extérieure »5.

Winnicott insiste sur cet aspect du jeu – et de ses précurseurs, les phénomènes transitionnels –, se situant par définition entre la réalité psychique personnelle et les choses de la réalité externe (cf. le bébé ne sait toujours rien de l’extérieur). Le jeu réside en l’incidence de l’imagination sur les objets de la réalité extérieure, et c’est par ce biais que le self acquiert la capacité de transformer la réalité. C’est en ce sens que Winnicott affirme que « l’expérience est un constant commerce d’illusion, un accès répété à l’interaction entre la créativité et ce que le monde a à offrir »6. Sur le même sujet, l’auteur dit également ceci :

« En jouant, l’enfant manipule les phénomènes extérieurs, Il les met au service du rêve et il investit les phénomènes extérieurs choisis en leur conférant la signification et le sentiment du rêve »7.

d) Le domaine dans lequel l’enfant habite lorsqu’il joue n’est pas quelque chose qui s’abandonne facilement, pas plus qu’il ne tolère l’invasion. L’enfant est protégé par une circonscription imaginative strictement personnelle qui ne peut souffrir d’être interrompue brusquement par l’apparition d’une réalité donnée externe.

4 5 6

7

Ibid., p.90
Ibid., p.105
Lettre à R. Money-Kyrle du 27 novembre 1952 in Lettres Vives, trad. M. Gribinski, Paris, Gallimard, 1989 p.79 – je souligne
« Jouer. Proposition théorique » (1968) in Op.cit., 1971, p.105

4

e) L’état de distraction est l’une des caractéristiques du jeu et des activités liées à l’espace potentiel – Winnicott parle de préoccupation –, état qui ne peut s’établir que s’il y a eu incorporation du sentiment de sécurité, que s’il y a quelqu’un qui garantit la permanence des choses au-dehors. Cette distraction constitue la forme même de la concentration chez les enfants plus âgés et les adultes et de la capacité d’être seul en présence de l’autre. Tout ceci suggère que la vie est fondamentalement régie par l’impulsion créatrice et non par des stimuli externes.

f) Le jeu, nous dit Winnicott, est « extraordinairement excitant ». Il faut pourtant bien comprendre

« que s’il est excitant, ce n’est pas essentiellement parce que les instincts y sont à l’œuvre. Ce dont il s’agit, c’est toujours de la précarité du jeu réciproque entre la réalité psychique personnelle et l’expérience de contrôle des objets réels. C’est de la précarité de la magie elle-même qu’il est question, de la magie qui naît de l’intimité au sein d’une relation dont on doit s’assurer qu’elle est fiable »8.

g) Et c’est pour être « ce jeu réciproque entre la réalité psychique personnelle et l’expérience de contrôle des objets réels », conjointement à « la magie qui naît de l’intimité au sein d’une relation dont on doit s’assurer qu’elle est fiable » que « le jeu est essentiellement satisfaisant, ce qui se vérifie même s’il conduit à un degré élevé d’angoisse »9. Cela signifie que si l’enfant (tout comme l’adulte) est en mesure de jouer – et conforté en ceci par l’environnement –, la multitude ininterrompue et permanente d’activités distrayantes, courantes aujourd’hui, devient complètement dispensable10.

8 9 10

Ibid., p.98
Ibid., p.106
J’ai eu un patient qui, lorsqu’il se présenta pour la première fois, souffrait d’anxiété et de frayeur au point d’en être épuisé, ce qui était devenu pour lui un véritable cauchemar. Quadragénaire, industriel ayant réussi et fait fortune, habitant un superbe appartement avec une famille qu’il adorait, il faisait face à l’époque à des risques de faillite , ce qui le conduisit à verser dans une dépression anxieuse, en rapport avec cette période de gestion difficile. Pour lui, un aspect central de ce « déclin » était de vivre dans la peur de ne pas être à la hauteur de certains défis. Il ne disposait pas d’un for intérieur à partir duquel se demander si ceux-ci importaient vraiment : il devait être, dans son réseau social, le plus beau, le plus intelligent, le mieux habillé, celui qui avait voyagé le plus, celui qui possédait la meilleure voiture, et tout cela dans une surenchère interminable, en raison du risque possible et permanent d’être dépassé et donc humilié par un concurrent potentiel, qui ferait meilleure figure que lui. Soit il gagnait, soit il était humilié, anéanti, l’humiliation étant d’être mis à nu dans sa « pauvreté ». Et même quand il s’imposait comme le meilleur, le repos accordé par la victoire n’était que de très courte durée. Sa femme, intelligente, entière et maternelle, percevait son manque de maturité et essayait de l’aider. Cependant, il la blessa à de nombreuses reprises en lui reprochant par ne pas accorder d’attention à de petits détails qui, selon lui, allaient exposer sa fragilité. Face à toute chose ayant de l’allure, il ne pouvait résister à entrer en compétition. Mais la satisfaction d’être victorieux était toujours éphémère : il ne fallait pas beaucoup de temps pour qu’elle redevienne à nouveau nécessaire.

5

h) « Il existe un développement direct qui va des phénomènes transitionnels au jeu, du jeu au jeu partagé et, de là, aux expériences culturelles »11.

II. Les racines du jeu

Comme la capacité de jouer est une acquisition, elle a des racines, une préhistoire, des prérequis.

a) Le jeu prend racine dans l’aire de l’illusion d’omnipotence, laquelle est rendue possible par les soins maternels, lorsque la mère offre au bébé la possibilité d’habiter aussi longtemps que nécessaire un monde subjectif où la réalité extérieure n’interfère pas. Comme l’adaptation est absolue, grâce à l’illusion de contact, le bébé n’est encore en mesure de sentir l’espace le séparant de sa mère – espace qui par ailleurs a toujours été. C’est à cette période que le bébé peut, grâce à l’environnement favorisant, faire l’expérience d’intégration, dans l’état excité, pour retourner ensuite à l’état non intégré.

b) Un peu plus tard, cette aire va s’enrichir de phénomènes transitionnels et se peupler d’objets transitionnels qui initieront la séparation entre la mère et le bébé. Ensuite, après que le bébé ait atteint la position du Je suis, l’aire sera occupée par le jeu et, par la suite, par les activités culturelles et artistiques. Tout ce qui est fait dans cet espace – car le jeu implique un faire – est exempt d’appréciation « objective » de la réalité.

c) Cette aire, cette ligne de séparation entre la mère de l’enfant, a toujours été là. Néanmoins, elle va devenir un espace potentiel avec l’apparition des phénomènes transitionnels, constituant alors essentiellement un « entre-deux » entre la mère et le bébé. Winnicott dit :

« Pour assigner une place au jeu, j’ai fait l’hypothèse d’un espace potentiel entre le bébé et la mère »12.

Il faut toutefois noter que, premièrement, cette aire du jeu n’est ni dedans ni dehors. De plus, elle « n’est pas la réalité psychique interne. Elle est dehors, mais elle n’appartient pas non plus au monde extérieur »13. Deuxièmement, la constitution de l’espace potentiel n’est pas un processus

11 12 13

Ibid., p.105 Ibid., p.90 Ibid., p.105

6

automatique qui s’actualiserait par le simple effet du temps qui passe. Troisièmement, le fait de jouir de l’espace potentiel est indépendant de toute détermination héréditaire ; au contraire,

« le trait spécifique de ce lieu où s’inscrivent le jeu et l’expérience culturelle est le suivant : l’existence de ce lieu dépend des expériences de la vie, non des tendances héritées »14

Ou, pour le dire autrement :

« Cet espace varie beaucoup selon les expériences de vie du bébé en relation avec la mère ou la figure maternelle »15.

Pour que cet espace puisse se constituer, devenir significatif et être apprécié comme tel – avec la pleine manifestation de la pulsion créatrice et de la vie imaginative –, il est nécessaire que l’environnement soit fiable et ait déjà favorisé l’incorporation de cette fiabilité chez le bébé, ouvrant au sentiment de confiance.

« Là où se rencontrent confiance et fiabilité, il y a un espace potentiel, espace qui peut devenir une aire infinie de séparation, espace que le bébé, l’enfant, l’adolescent, l’adulte peuvent remplir créativement en jouant, ce qui deviendra ultérieurement l’utilisation de l’héritage culturel »16.

C’est la fiabilité de l’environnement – et, subséquemment, le sentiment intégré de protection – qui permet d’être détendu, ce repos d’où surgira l’impulsion créatrice, le reaching out à partir duquel l’expérience accomplie peut être ressentie comme réelle et personnelle. Une fois incorporée, cette capacité permettra plus tard à l’enfant de « se perdre » dans le jeu et, chez l’adulte, d’être capable de s’investir dans une tâche et de participer au patrimoine culturel de l’humanité, ou tout simplement d’en profiter.

« Tel bébé sera traité avec une compréhension si grande au moment où la mère se sépare de lui que l’aire de jeu sera immense, mais tel autre aura, à ce stade de son développement, une expérience si pauvre qu’il ne lui restera qu’une toute petite chance d’évoluer hors de l’alternative introversion-extraversion. Dans ce second cas, l’espace potentiel ne compte pas, car le sentiment de confiance combiné à la fiabilité n’a jamais pu s’édifier et, du même coup, il n’y a pas eu de réalisation de soi dans la détente »17.

Pour que cet itinéraire, cette trajectoire de la capacité de jouer – laquelle s’enracine dans l’illusion d’omnipotence – puisse se produire, il faut que quelqu’un mette en train et maintienne l’espace

14 15 16 17

« Le lieu où nous vivons » in Jeu et réalité, 1971, p.199
« Jouer. Proposition théorique » (1968) in Op.cit., 1971, p.90 « Le lieu où nous vivons » in Op.cit, 1971, p.199
Ibid.

7

potentiel. Il doit y avoir une disponibilité (pour accueillir l’impulsion créatrice) et du temps (suffisamment pour soutenir et contenir tous les moments qui requièrent un début, un milieu et une fin). C’est ici que se constitue, dans l’expérience de l’enfant, un aspect spécifique et profond relatif à sa temporalité. La mère saura-t-elle jouer avec le bébé de manière prolongée, ou s’en tiendra-t-elle strictement à ce qui est convenu ou prescrit par le médecin ? Prend-t-elle du plaisir à faire avec lui des choses agréables, bien qu’elles soient totalement inutiles d’un point de vue pratico-pratique ? Lui parle-t-elle, même en sachant qu’il ne comprend rien du tout, sinon ce que son visage reflète, la modulation de sa voix ou son fredonnement ? Reste-t-elle couchée, à ses côtés, sans faire de bruit, sans faire attention au temps ?

Un de mes patients, la trentaine, s’est marié à une époque où il pouvait déjà reconnaître et valoriser l’impulsion créatrice. À l’époque où il s’est présenté chez moi, il était presque évident que la spontanéité avait été pratiquement enterrée. Cela n’empêcherait pourtant pas qu’il devienne bon gars, zélé dans ses fonctions, mais on pouvait craindre que sa vie, qui se résumait alors à répondre aux attentes de la famille, devienne insignifiante. Le jeune couple eut rapidement un bébé, auquel mon patient s’est identifié presque immédiatement quand il a vu sa femme réguler de part en part la vie du tout jeune enfant. Il m’a dit : « J’ai compris et j’ai été terrorisé : elle ne peut pas supporter de voir le bébé dans une situation non définie. Ou le bébé doit être en train de manger, ou être dans son bain, ou avoir sa couche changée ou être en train de dormir. S’il reste dans simplement dans son berceau, à gazouiller ou à scruter les choses aux alentours, ça la préoccupe ».

Dans cette analyse, le bébé m’a été d’une grande aide. Cependant, le patient lui-même a encore beaucoup de temps avant de devenir capable de jouer. Souvent, les mères et analystes pétris d’objectivité, prenant à cœur leurs tâches éducatives et/ou interprétatives, peuvent constituer un obstacle et empêcher l’essentiel de se produire, pour la raison simple qu’ils n’ont pas toujours conscience du fait que, comme le souligne Winnicott, « l’expérience de la nutrition imaginative est beaucoup plus vaste que l’aspect purement physique de la chose ne le laisse penser »18. Toutes les curieuses habitudes que les bébés manifestent lorsqu’ils se nourrissent montrent que

« leur vie ne se limite pas à dormir et à boire du lait, qu’elle va au-delà de la gratification instinctuelle apportée par l’ingestion et la digestion de repas suffisamment copieux. […] Pendant qu’il mange, un enfant fait toutes sortes de choses qui nous paraissent inutiles parce qu’elles ne contribuent d’aucune manière à lui faire prendre du poids. J’affirme que ce sont ces choses-là, précisément, qui nous rassurent sur le fait que le nourrisson se nourrit bel et bien, au lieu d’être nourri simplement, qu’il vit une vie au lieu de se contenter de réagir aux

18
1995, p.38

« Que savons-nous des bébés suceurs de tissus ? » (1956) in Conseils aux parents, trad. S. Boulogne, Paris, Payot, 8

stimulations qui lui sont offertes »19.

Si cela est vrai dans les premiers stades de la vie, ça l’est également dans l’analyse, en particulier lorsque le patient a besoin de régresser à la dépendance.

III. Le jeu dans l’analyse

Le jeu ne constitue pas un supplément à l’analyse : c’est bien plutôt une certaine qualité – qui peut se produire ou non – de la rencontre analytique elle-même. Par définition, il n’est pas question de jeu dans l’analyse, car cela dépend avant tout d’un certain degré de maturation, d’une certaine santé. Et si cela est valable pour le patient – et surtout pour lui, car c’est de lui dont on s’occupe –, c’est également vrai en ce qui concerne l’analyste. Un travail analytique satisfaisant requiert à la fois que, d’une part, l’analyste engage sa propre capacité de jouer et que, d’autre part, il réalise à quel moment le patient devient lui-même capable de jouer.

En ce qui concerne la possibilité du jeu – présupposant qu’il faille comprendre son origine et faciliter les conditions de son émergence –, Winnicott mentionne une idée importante (citée ci-dessous) à l’occasion d’un texte portant sur la capacité d’être seul, conquête postérieure à l’acquisition de l’identité unitaire, atteinte quand la vie est régie par des impulsions personnelles, lesquelles, répétons-le, découlent de l’état de repos et non de sollicitations extérieures :

« C’est seulement lorsqu’il est seul (c’est-à-dire, en présence de quelqu’un) que le petit enfant peut découvrir sa vie personnelle. Le terme pathologique de l’alternative est une existence fausse, construite sur des réactions à des excitations externes. Quand il est seul dans le sens ou j’emploie ce mot, et seulement quand il est seul, le petit enfant est capable de faire l’équivalent de ce qui s’appellerait se détendre chez un adulte. Il est alors capable de parvenir à un état de non-intégration, de rêvasser [to flounder], d’être dans un état où il n’y a pas d’orientation; et pendant un temps, il lui est donné d’exister sans être soit une réaction contre une immixtion extérieure, soit une personne active dont l’intérêt ou le mouvement suit une direction. Le terrain est prêt pour une expérience instinctuelle [id experience]. Arrive quelque chose à sentir ou une pulsion; dans ce cadre , la sensation ou la pulsion sera ressentie comme réelle et constituera vraiment une expérience personnelle »20.

En s’axant sur l’idée que la santé est liée à la possibilité de préserver et de rendre disponible l’impulsion créatrice dans l’état de repos, Winnicott évoque, dans le quatrième chapitre de Jeu et

19 20

Ibid., pp.38-39
« La capacité d’être seul » (1958) in De la pédiatrie à la psychanalyse, trad. J. Kalmanovitch, Paris, Payot, 1969, p.330-331. Traduction légèrement modifiée. N.d.l.a. :Winnicott utilise ici des termes propres à la psychanalyse traditionnelle, à savoir le terme ça [id], afin de promouvoir la communication entre pairs. Le ça ne renvoie pas ici à l’instance d’un appareil psychique, mais désigne l’expérience instinctuelle en général.

9

réalité21, la séance avec un patient auquel il a permis d’atteindre dans l’analyse un état d’absence de forme [formlessness], c’est-à-dire un état antérieur au formatage de la personnalité qui serait le résultat d’un environnement initial contrôlant. C’était le seul moyen pour récupérer, dans l’expérience, le sentiment de rencontre et de vivre à partir du self.

J’esquisserai maintenant quelques façons par lesquelles le jeu ou même des prémisses de jeu peuvent être envisagés dans l’analyse.

a) Chez les patients plus matures, même dans les cas de dépression simple, je remarque qu’il y a bien un espace pour jouer tel que je le décris. Néanmoins, cela ne se produit qu’à condition que la dépendance ne soit pas trop profonde. Dans de tels cas, bien que ces patients accordent de l’importance à l’analyse et à la confiance qui s’y crée, un découplage, une séparation se produit en dépit de pouvoir, pour eux, « compter sur ». Cette séparation ne résulte pas seulement du fait qu’ils puissent me voir comme une personne extérieure, mais correspond aussi à la solitude essentielle qui caractérise tout être humain, à la capacité d’être seul en présence d’un autre. Ils s’ouvrent au contact mais, à proprement parler, leur vie est à eux.

b) Même chez les patients gravement malades, après un certain parcours en analyse, le jeu en guise de communication est l’indice qu’ils se sentent mieux. Je pense à un patient schizophrène, déjà un peu plus mature, qui, quand il se sent libre des ruminations sans fin lui empêchant de vivre en société, arrive et fait une farce. Il se met à ma place en disant « Et alors, comment était votre semaine? Comment allez-vous? » Cela nous fait rire tous les deux. Pourtant, ces patients craignent particulièrement que l’analyste surestime cette « amélioration », ou s’appuie sur la partie saine, ce qui irait de pair avec un relâchement des soins.

Cet enjeu est bien circonscrit dans le compte rendu que Margaret Little fit de son analyse avec Winnicott, lorsqu’elle relate des propos en séance où celui-ci déclara :

« Yes, you are ill, but there is plenty of mental health there too ». I began to react with anxiety, and he added. « But that’s for later on, the important think now is the illness », having recognized my fear that he would deny or lose sight of it »22.

21

22

« Jouer. L’activité créative et la quête du soi ». Nous recommandons vivement au lecteur la lecture de ce magnifique travail.
LITTLE M., Psychotic Anxieties and Containment. A Personal Record of an Analysis with Winnicott, Jason Aronson, London, 1977, p.48

10

c) En ce qui concerne les patients dont la personnalité n’est rien d’autre qu’une « collection de réactions aux empiétements de l’environnement », lesquels sont particulièrement enclins à régresser à la dépendance, il est impératif de permettre autant qu’il est nécessaire cette absence de forme, cet état antérieur aux formatages et soumissions subies. À ce titre, Winnicott déclare que :

« [la] personne que nous essayons d’aider a besoin d’une nouvelle expérience dans une situation particulière. L’expérience est celle d’un état qui ne se donne pas de but, on pourrait parler d’une sorte de fonctionnement à bas bruit [a sort of ticking over]23 de la personnalité non-intégrée. Je me suis référé à ce problème quand j’ai parlé d’absence de forme [formlessness] dans le cas décrit au chapitre II »24.

d) Citons aussi le cas du patient qui se permet d’aborder des sujets sans but précis, simplement pour le plaisir de s’en rappeler. Il s’agit d’un rapprochement de l’état de non-intégration ou, plus précisément, de repos. Cela semble être la seule façon par laquelle il s’octroie une trêve relative dans l’état d’alerte permanent, visant à prévenir les intrusions et « ne pas être pris en défaut ».

Dans un texte ancien de 194525, où les conséquences cliniques de la théorie de Winnicott ne sont pas encore bien développées, on peut trouver une observation intéressante à la fois sur la façon dont l’état intégré peut apparaître en séance et ce qu’il revient à l’analyste de faire dans ce cas là :

« Un exemple du phénomène de non-intégration nous est donné par un fait très commun: le patient donne chaque détail du week-end et se sent satisfait à la fin si tout a été dit, bien que l’analyste, lui, sente qu’aucun travail analytique [nlda : j’ajouterais « au sens traditionnel »] n’a été accompli. Parfois, il nous faut interpréter cela comme le besoin qu’a le patient d’être connu d’un bout à l’autre par une personne, l’analyste. Être connu, cela signifie se sentir intégrer au moins dans la personne de l’analyste »26.

Afin d’illustrer l’émergence du jeu dans l’analyse, j’en viens au cas d’un de mes patients qui avait fait auparavant de nombreuses années d’analyse, selon le modèle et la fréquence traditionnels. Après les premières années, il déclare avoir ressenti une immense lassitude et du désespoir en se rendant à chaque séance, car il savait d’avance que quelle que soit la question, elle serait toujours

23

24

25 26

« Jouer. L’activité créative et la quête du soi » in Op.cit, 1971, p.111. Remarque importante : To tick over désigne ici un mode continu et normal de fonctionnement : par exemple, lorsqu’on parle d’un moteur de voiture qui tourne à bas régime, de manière continue et stationnaire, on dira the engine is ticking over. La traduction française officielle s’appuie sur une autre acception (on tick : « à crédit ») qui élude totalement le sens de la phrase de Winnicott. Le choix du traducteur français est ici non seulement erroné mais absurde. J’utilise ici l’expression « fonctionner à bas bruit » (ou à « bas régime »), qui s’approche plus du sens métaphorique utilisé par Winnicott (N.d.T).

On trouvera des illustrations cliniques de cet état dans le quatrième chapitre de Jeu et Réalité et dans l’article « Rien au centre » (1959) paru en français dans La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, trad. J. Kalmanovitch et M. Gribinski, Paris, Gallimard, 2000, pp.56-59
« Le développement affectif primaire » (1945) in Op.cit, 1969, pp.57-71

Ibid., p.63

11

rabattue sur le terrain du complexe d’Œdipe. Quand j’ai demandé pourquoi alors il avait poursuivi si longtemps cette analyse, il me répondit que c’était par peur ne pas tolérer l’angoisse et de se suicider. L’analyse fonctionnait donc comme comme une sorte de surveillance autorisée contre le suicide, pour laquelle il avait moins de crainte et de culpabilité que d’être livré à lui-même. Il m’a dit avoir acquiescé plusieurs fois à l’interprétation de l’analyste, car il savait que manifester son désaccord aurait été inutile et aurait été à coup sûr interprété comme de la résistance. Il a évoqué aussi un sentiment de désespoir lié à son impuissance à changer la trajectoire interprétative que l’analyste donnait déjà dès les premiers mots de la séance. À ce titre, Winnicott nous rappelle que « l’interprétation donnée quand le matériel n’est pas mûr » revient à de « l’endoctrinement qui engendre la soumission »27.

Ce patient gardait en lui une inquiétude qui lui empêchait tout repos. Il suffisait que le téléphone sonne à une heure inhabituelle pour qu’il souffre de tachycardie sur-le-champ. S’il lui venait une bonne idée ou s’il faisait preuve de créativité, il lui fallait tout de suite appeler ses enfants pour savoir s’ils allaient bien. Il eut un père perturbant, dont la colère pouvait exploser à tout moment, un frère violent mort d’une overdose à 32 ans et une mère soumise, n’ayant jamais réussi à faire face à son mari et à protéger ses enfants. À l’adolescence, doué d’un talent artistique exceptionnel, il se mit à la poésie et à jouer plusieurs instruments de musique. Il passait ses journées et ses nuits, comme un bohème, au milieu de compagnons musiciens, nourrissant une passion réelle pour la camaraderie, chose qu’il n’avait pas connue jusque-là, et la découverte de la musique. L’inquiétude le hante encore aujourd’hui et se manifeste notamment par une insomnie incoercible, qui laisse presque toujours dans un état de prostration.

En outre, il porte les séquelles assez graves d’un traitement physique qu’il lui a fallu subir tout un temps. Il commence la séance en disant, presque invariablement : “Je crois que je n’ai jamais été aussi mal que maintenant, cela me donne envie d’abandonner”. Néanmoins, après quelques minutes, son visage s’éclaire à mesure qu’il narre les découvertes, les insights et les difficultés relatives à la création à laquelle il est actuellement affairé. L’enthousiasme décolle : il devient vivant et drôle, venant à vivre et rire d’anciennes histoires. Puis, exercé à l’auto-suspicion caractéristique de la psychanalyse traditionnelle, il finit par dire : “Je pense que j’ai parlé de tout cela pour ne pas parler de ce qui était intéressant, n’est-ce pas ?”. Dès la première fois où il posa cette question, je lui ai répondu : “Vraiment? Et qu’est-ce qui devrait vous intéresser alors ? Avec le temps, le terrain devenant plus sûr, je lui a dit que je ne pensais pas qu’il parlait de toutes ces choses, si importantes 27

« Jouer. Proposition théorique » (1968) in Op.cit, 1971, p.104 12

dans sa vie, pour ne pas parler de ce qui serait en train de se produire et être censuré dans l’inconscient. J’en venais à pointer cette auto-suspicion permanente, qui venait de lui-même, comme s’il s’agissait d’une fuite lorsqu’il se livrait aux souvenirs qui lui sont précieux. Cela me paraissait assez clair, et je lui dis qu’il me racontait tout cela parce qu’il avait besoin de se relâcher, de se reposer de cet état d’alerte permanent. C’était en effet reposant pour lui de pouvoir s’inscrire dans un temps continu, soutenu par mon attention et mon intérêt, pour être en mesure de « se perdre », se souvenir et revivre, sans être interrompu ou censuré, dans toutes ces circonstances significatives et insolites qu’il a vécues et qui comptent pour lui, et de parler de la richesse qu’il possédait. Le temps de la séance, il est devenu capable d’insouciance, de repos : c’était comme un jeu, lui dis-je, et tout indiquait qu’il y avait nul autre lieu dans sa vie où il pût faire cela de cette façon insouciante. C’est à ce titre que, pour Winnicott, « le jeu est essentiellement satisfaisant »28.

Afin de rendre le plus clair possible le concept de jeu chez Winnicott, je mentionnerai ici le cas de Piggle. Cela me permettra de faire une distinction plus fine entre jouer et jouer, car le jeu n’est pas quelque chose d’extrinsèquement déterminé, comme pourrait l’être un certain type d’action, mais plutôt un mode relationnel que l’individu entretient avec les choses du monde.

Winnicott s’est rendu compte que deux types de jeu différents concourraient dans l’analyse de Piggle. Le premier type, le jeu comme play in, condensait beaucoup d’anxiété : la jeune fille y était comme absorbée. L’autre, par contre, n’était pas encore accessible au début du travail et a été progressivement rendu possible par la confiance en l’environnement et l’espoir d’être compris. Elle jouait alors avec un objet ou une situation et s’y divertissait, restant en contact avec son self29 : il s’agissait d’un autre jeu, non d’un play in mais d’un play at. Winnicott souligne que cette distinction est d’importance dans la tâche et la responsabilité du thérapeute relativement au management et à l’interprétation.

Surtout au début de l’analyse, et bien qu’elle sut jouer et en montrait la maturité suffisante, Piggle était par moments possédée par une sorte d’anxiété, par l’urgence de communiquer quelque chose, l’amenant de manière compulsive à représenter Winnicott sous – et à lui demander de représenter – certains rôles et actions, tout cela ayant probablement pour but d’expliquer des situations et des fantasmes qui l’effrayaient et qu’elle ne pouvait pas comprendre. Dans ce « jeu », elle était tellement impliquée, au point d’être même absorbée par l’angoisse, qu’elle perdait toute distance

28 29

Ibid., p.106
Je remercie Zeljko Loparic de m’avoir indiqué cette distinction importante.

13

par rapport à ce qui se passait. Ce qui était à l’œuvre à ce moment, souligne Winnicott, ne devait pas être interprété. À mon sens, cela reviendrait à réveiller brutalement un somnambule perché en haut d’un arbre.

À la troisième consultation, Winnicott nota un léger changement dans l’état émotionnel général de la petite fille, chose qui se manifesta dans la façon dont elle était capable de jouer.

« Piggle (deux ans, six mois) paraissait moins tendue qu’avant et l’est restée. Elle semblait avoir gravi un échelon dans la distance qu’elle prenait face aux angoisses réelles dont elle parlait. En fait, j’ai réalisé à ce moment-là à quel point elle était dedans auparavant, comme un enfant psychotique »30.

Un peu plus tard dans la même séance, Winnicott ajoute ceci :

« D’une certaine façon, elle réussissait à garder la maîtrise de la situation de sorte qu’elle jouait la situation au lieu d’être dedans »31.

Autrement dit, elle n’était plus envahie par la compulsion de se débarrasser de l’anxiété. Dans les commentaires finaux de la troisième séance, Winnicott écrit : « Aptitude nouvelle à jouer (play at) sa fantaisie effrayante (et ainsi, à y faire face) au lieu d’être dedans […] »32.

IV. De l’impossibilité de jouer dans l’analyse

Je tenterai ici d’être la plus brève et la plus claire possible.

Le patient ne peut pas toujours jouer dans l’analyse : c’est dans ce cas qu’il est nécessaire de l’amener à pouvoir jouer. Cela revient à lui permettre de reprendre le cours de sa maturation. Sur ce point, je pense qu’entrent en ligne de compte les mêmes critères que ceux qu’énuméra à l’époque Winnicott où il appelait à une « analyse modifiée ». Toutefois, si l’on s’est approprié le mode de pensée winnicottien, ces critères refléteront une nouvelle conception thérapeutique en général, laquelle peut et doit être modulée selon les besoins spécifiques du patient.

Voyons les cas où nous pouvons pas compter sur la capacité de jouer :

30 31 32

La petite “Piggle”. Traitement analytique d’une petite fille, trad. J. Kalmanovitch, Paris, Payot, 1980, p.53 Ibid., p.57
Ibid., p.60

14

« a) lorsque la peur de la folie prévaut ;
b) lorsqu’un faux “self” s’est établi avec succès et qu’une façade présentant une réussite parfois brillante sera détruite à un certain moment, pour que l’analyse puisse aboutir ;
c) lorsque, chez un patient, une tendance antisociale, soit sous forme d’un acte agressif, soit sous forme de vol (ou de deux) est le legs d’une déprivation ;
d) lorsqu’il n’y a pas de vie culturelle, mais seulement une réalité psychique intérieure et un rapport avec la réalité externe, les deux états relativement indépendants l’un de l’autre ;
e) lorsqu’une figure parentale malade est prévalente »33.

Il y aurait beaucoup à dire sur chacun de ces cas et la manière dont ils rendent le jeu impossible. Je ferai simplement remarquer que la déprivation à un stade très précoce – par exemple, durant la phase de transitionalité, qui est en relation directe avec la capacité à jouer – ne conduit pas de manière générale à la tendance antisociale et la délinquance mais bien plutôt à la pauvreté culturelle, avec pour effet notable un manque d’intérêt pour la vie imaginative et pour la culture en général. De plus, pour que l’objet transitionnel puisse se substituer à la mère et avoir une valeur symbolique, il est nécessaire qu’il maintienne, en tant qu’objet subjectif, l’environnement vivant et réel. Si la mère échoue ou n’est pas à la hauteur, l’objet transitionnel s’évide rapidement de son sens et, par conséquent, perd son efficacité symbolique : il devient alors un simple objet, fait en telle ou telle matière, vieux ou neuf, mais sans histoire ou valeur personnelle.

Une illustration de cet état de choses est le petit garçon à la ficelle34. Cette ficelle avait du sens en tant que trait d’union : son utilisation permettait de récupérer le pouvoir d’unir. Pour ce garçon, la ficelle s’était objectifiée et servait seulement à assurer concrètement l’union des choses dans la réalité extérieure qui, au contraire, restaient inexorablement séparées. Il perdait par là la possibilité de jouer.

Il convient de noter que les phénomènes décrits ici n’ont pas un point culminant [climax]. Cela les distingue de ceux qui possèdent un soubassement instinctif, dans lequel l’élément orgastique joue un rôle essentiel, et où la satisfaction était étroitement lié à un paroxysme.

« Mais ces phénomènes, qui ont une réalité dans l’aire dont je postule l’existence, relèvent de l’expérience d’une relation aux objets. On peut évoquer ici l’“électricité” qui paraît produire un contact significatif ou intime, ce qui arrive, par exemple, quand deux personnes sont amoureuses l’une de l’autre. Ces phénomènes de

33

34

« Les visées du traitement psychanalytique » (1962) in Les processus de maturation chez l’enfant, trad. J. Kalmanovitch, Paris, Payot, 1970, p.136
Voir « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » (1953) in Op.cit., 1971, p.51 et « L’effet de parents psychotiques sur le développement affectif de leur enfant » (1961) in Op.cit., 1969, p.394

15

l’aire de jeu offrent une variabilité infinie qui contraste avec la stéréotypie relative aux phénomènes en rapport soit avec le fonctionnement du corps, soit avec la réalité de l’environnement.

Les psychanalystes qui ont, à juste titre, mis l’accent sur l’importance de l’expérience instinctuelle et des réactions à la frustration, n’ont pas réussi a déterminer avec une clarté ou avec une conviction comparable l’intensité considérable de ces expériences sans moment culminant qui s’appelent jouer »35.

35

« La localisation de l’expérience culturelle » (1967) in Op.cit., 1971, pp.182-183 16

Bibliographie

LITTLE M., Psychotic Anxieties and Containment. A Personal Record of an Analysis with Winnicott, Jason Aronson, London, 1977

WINNICOTT D.W., De la pédiatrie à la psychanalyse, trad. J. Kalmanovitch, Paris, Payot, 1969 – « Le développement affectif primaire » (1945)
– « La capacité d’être seul » (1958)
– « Le contretransfert » (1960)

– L’effet de parents psychotiques sur le développement affectif de leur enfant » (1961)

WINNICOTT D.W., Les processus de maturation chez l’enfant, trad. J. Kalmanovitch, Paris, Payot, 1970 – « Les visées du traitement psychanalytique » (1962)

WINNICOTT D.W., Jeu et réalité, trad. C. Monod et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1971 – « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » (1953)
– « La localisation de l’expérience culturelle » (1967)
– « Jouer. Proposition théorique » (1968)

– « Le lieu où nous vivons »
– « Jouer. L’activité créative et la quête du soi »

WINNICOTT D.W., La petite “Piggle”. Traitement analytique d’une petite fille, trad. J. Kalmanovitch, Paris, Payot, 1980

WINNICOTT D.W., Lettres Vives, trad. M. Gribinski, Paris, Gallimard, 1989 WINNICOTT D.W., Conseils aux parents, trad. S. Boulogne, Paris, Payot, 1995

– « Que savons-nous des bébés suceurs de tissus ? » (1956)

WINNICOTT D.W., L’enfant, la psyché et le corps, trad. M. Michelin et L. Rosaz, Paris, Payot, 1996 – « Pédiatrie et psychologie de l’enfant : observations cliniques » (1968)

WINNICOTT D.W., La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, trad. J. Kalmanovitch et M. Gribinski, Paris, Gallimard, 2000

– « Rien au centre » (1959)

17

Et d’abord être

Dans son article sur la Créativité et ses Origines dans l’ouvrage Jeu et Réalité, Winnicott insiste sur un point : « être avant de faire ». Autrement dit avant que le bébé puisse interagir avec le monde pensé en tant qu’entité autonome, séparé de lui encore faut-il que « lui » signifie quelque chose, autrement dit, encore faut-il que le sujet soit réellement un sujet constitué comme tel. Il existe donc une phase d’allant-devenant, comme aurait dit Françoise Dolto, qui permet la constitution d’un sujet, l’intégration, le nouage psyche-soma. Je vous propose donc à partir de Winnicott et peut-être d’autres de voir comment cette phase s’organise, qu’elles en sont les ratés et leurs conséquences. 

1- La phase non-moi

Pour le bébé des premiers temps, comme le rappelait Marie,  il n’y pas de dedans/dehors pas de moi/l’autre. Il y a des sensations qui le traversent. En effet, le bébé est d’abord un être sensoriel. Il est soumis à des stimulis : Certains sont semblables à ceux de sa vie in utéro, d’autres sont nouveaux, inhérents au passage à la vie ex utero : froid/chaud, faim, respiration aérienne par exemple. Ces sensations créent des tensions. Ces tensions sont terrifiantes (la faim c’est comme être poursuivi par une horde de chiens enragés, dit Winnicott). Quand elles sont soulagées  au bon moment, l’enfant ne sait pas encore que la sensation qu’il expérimente lors de la satisfaction, est liée à quelque chose, qui vient du dehors, au sein par exemple, si l’on parle de la faim. La tension est retombée… Point. Ce qui soulage n’est donc pas encore différent de lui : la dyade mère/enfant constitue une « situation totale » une « entité indifférenciée ». Cette entité est définie par Maurice Despinois dans un aticle « Sensation et Perception dans la Clinique psychanalytique » (in La vie Psychique du Bébé) comme l’entité « visage-sein de la mère-corps sensible du nouveau né ».  C’est-à-dire que ces 3 choses là n’en sont qu’une à ce moment. 

C’est pourquoi Winnicott dit dans La Créativité et ses origines : « Dans notre contexte immédiat, nous accordons une pleine signification au mot adaptation, la mère offrant ou n’offrant pas au petit enfant la possibilité de sentir que le sein c’est l’enfant.« … Par conséquent, et je cite toujours Winnicott:  « Ou bien la mère a un sein qui est, ce qui permet au bébé d’être ou la mère est incapable d’apporter cette contribution, auquel cas le bébé doit se développer sans la capacité d’être ou avec une capacité d’être qui semble paralysée. »

2- Réaction de la mère environnement 

Je vous propose donc d’oberver maintenant les deux situations et leurs conséquences : 

d’une part  la mère qui est le sein, d’autre part la mère qui  fait apparaître et disparaître un sein en dysynchronie avec les besoins du bébé. 

La mère qui est le sein. 

  1er temps

– Winnicott la décrit comme étant dans ce qu’il appelle « la folie maternelle primaire ». Elle s’adapte, s’ajuste, s’accorde comme on pourrait dire en musique, et, ce faisant, construit comme un utérus psychique, prolongation de l’utérus physiologique dans lequel l’infans se sent contenu et sécure. C’est ainsi qu’au début de sa vie, l’adaptation de la mère permet au bébé d’être. C’est-à-dire d’être dans ses sensations que progressivement la fonction alpha de la mère va transformer en perceptions puis en perception de soi. C’est la jeune mère parlant à son nourrisson et nommant pour lui ce qui le traverse « Oh mon pauvre choucou tu as faim, ou tu as fait pipi !» etc en même temps qu’elle le nourrit ou le change. 

– En plus ce cette fonction alpha qui est du côté du holding, du portage et de la contenance psychique,  il faut également parler du handling c’est-à-dire de la façon très concrète dont la mère porte, change, lave ou berce son enfant bref le manipule. Ces soins maternels « manuels » pourrait-on dire, font que le bébé va sentir progressivement ses propres  limites à lui et ses contours via les mains, via la rencontre avec la peau de la mère, sa chaleur,. Il accède ainsi à une première représentation de soi, à son schéma corporel. Dans la rencontre physique se dessinent les formes. 

Il faut noter que La mère good enough ou pourrait-on traduire, « quotidienne » est aussi une mère désirante qui regarde et parle son bébé, qui prend plaisir à sa fonction et qui, elle aussi, se laisse couler dans une sorte de moi/non moi où les frontières sont floues entre son espace psychique et celui de son bébé.  

Dominique Guyomard dans L’Effet Mère parle du lien qui est différent et qui précède la relation duelle « Le bébé n’est pas un objet pour la mère dans ce registre de la rencontre qu’est le lien narcissisant ». ce lien « consistutif du champ maternel qui enveloppe la mère et l’enfant permet plutôt qu’une identification première, un ancrage du lien. Ce lien est alors le lieu d’un féminin (nous y revenons) comme creux. » 

A partir de cette permière expérience de l’indifférenciation, qui est  peut-être une forme de jouissance ? peut se développer : le Narcissisme de la mère en tant que telle, et le narcissisme du bébé. 

On peut aussi dire un mot de la mère elle-même portée et assurée dans son rôle par son compagnon. C’est-à-dire que pour Winnicott le père, avant d’être le père de l’œdipe est en quelque sorte le faciliteur de la fonction maternelle. 

A près cette phase moi/non moi il y a 1 2ème temps

– Ensuite, Dans les légers décalages progressifs entre le besoin et la satisfaction; le bébé pourra halluciner le sein puis le percevoir comme différent de lui et en lien avec le visage de la mère puis comme faisant partie de la mère complète représentée en tant qu’objet. 

Ces mécanismes permettent progressivement l’intégration psyché-soma, la liaison entre sensation et représentation. 

Ce qui est intéressant c’est de voir comment cela peut se défaire, se délier dans certaines maladies comme la maladie d’Alzheimer. Et comment alors penser la relation d’aide ou de soin en terme winnicottien peut être efficient. Dans les stades avancés, il arrive en effet que la personne par exemple ne sache plus qu’elle a chaud ou froid mais qu’elle soit traversée par des sensations désagréables qu’elle n’identifie pas, mais qui la plongent dans des angoisses très archaïques, de nouveau impensées et qui peuvent entraîner des réactions qualifiées d’agressivité, ou des cris ou la fuite. Que les aidants professionnels ou familiaux aient alors en tête les références winnicottiennes de la mère « good enough » ou quotidienne peut être très soulageant pour eux comme pour le sujet âgé. Plutôt que l’incompréhension, l’angoisse  et l’impuissance, ils peuvent penser leur rôle en terme de contenant, d’ajustement. Et ça change tout car alors quelque chose du lien narcissisant peut se tisser. 

La mère qui est incapable d’apporter sa contribution. 

Maintenant regardons l’effet du sein désaccordé, celui qui n’est pas en résonnance ni en rythme avec les besoins du bébé.  Le sein arrive 

– soit trop tôt, toute créativité est alors bouché. N’existe que le désir de la mère qui recouvre le besoin du bébé et donc empêche l’émergence de son désir. Le bébé n’a pas le temps d’expérimenter le manque dans lequel se déploie l’expérience jubilatoire du créé-trouvé. Je trouve ce que j’ai halluciné matrice de toute expérience créative, c’est-à-dire joie d’être. 

– soit trop tard l’enfant est alors seul avec son impensable angoisse.  « Ces bébés portent en eux une angoisse impensable ou archaïque. Ils savent ce que c’est d’être dans une confusion aigue ou ce qu’est l’agonie d’une désintégration. Ils savent ce que signifie être laissés tombés, de tomber pour toujours ou de se cliver sur un plan psychosomatique« . 

Ils sont obligés de faire avant d’être. Faire face. Se cliver. Ce qui s’oppose au mode créatif de perception qui donne à l’individu le sentiment que la vie vaut d’être vécue, dit Winnicott c’est « une relation de complaisance soumise à la réalité extérieure. Le monde et tous ses éléments sont alors reconnus mais seulement comme étant ce à quoi il faut s’ajuster et s’adapter. La soumission entraîne chez l’individu un sentiment de futilité associé à l’idée que rien n’a d’importance. »

En fonction du moment où se sont produits les dysrythmies, la constitution psychique est différemment atteinte. Etats schizoïdes lorsque l’environnement n’est, dès le début, jamais en résonnance avec les besoins du bébé, faux self lorsque la mère cahotique s’ajuste tantôt parfaitement tantôt à contre-temps, états dits  limites, failles narcissiques, et déprivation et sa conséquence la tendance anti sociale lorsque ce qui fut bon à un moment a été retirés. Mais face à la palette des capacités d’ajustement de l’environnement qui court du trop au pas assez tous les mécanismes de défenses peuvent être convoqués.  Parmi eux, on peut trouver des situations cliniques décrites comme appartenant à la pulsion de mort : tentative de retour au niveau 0 de la pulsion pour éviter toute effraction, non liaison (psychose) ou  déliaison (quelque chose ne tient pas ou plus et cette déliaison peut être tardive). Pour Winnicott il n’y a pas de pulsion de mort au sens freudien du terme, c’est-à-dire comme s’opposant à la pusion de vie, mais un raté dans les toutes premières interactions voire un désir de mort sur le nourrison qui fait que le sujet n’advient pas. 

En conclusion on peut dire dire que sans lien narcissisant, sans ce moment de complétude première qui permet d’expérimenter ce qu’est éprouver, percevoir puis ensuite re-sentir, le sujet séparé mais en relation, ne peut  émerger. 

Il demeure dans un état entre deux… Etre ou ne pas être. Mais, comme le dit Winnicott, il peut arriver que ces personnes en souffrance poussent la porte d’un psychanalyste parce que, je cite, « Ils désirent qu’on les aide à trouver leur unité ou encore à atteindre un état d’intégration spatio temporelle où il existe vraiment un soi englobant tout, au lieu d’éléments dissociés et compartimentés ou comme dispersés et gisant épars. »