Les Mille et une aventures d’Eros et Psyché

A la lecture de la réflexion proposée pour cette journée, ce sont les expériences de ma rencontre avec la folie qui ont surgi: les souvenirs de ces petites paroles énoncées parfois en se croisant dans les couloirs, les rencontres éphémères au cours desquelles, à notre plus grande surprise, nos paroles pouvaient et sur le corps et sur le psychisme faire de l’effet, l’étrangeté des déplacements des corps dans l’espace des allées, entre les pavillons, dans les couloirs leur immobilité dans les dites « salle de vie ».

Ce fut l’expérience des effets de « l’environnement » sur les corps, la capacité d’un sujet à habiter son corps, ou de s’ouvrir à cette potentialité. 

Je parle d’adultes. Mon expérience clinique est celle des adultes. L’expérience de l’analyste est celle également des adultes. Dans les cures, j’ai retrouvé la question de l’environnement. S’y retrouvaient les effets psychiques de l’environnement sur la potentielle parole des analysants et son lien à la manière de pouvoir habiter son corps. 

Ces associations, ces images m’étonnaient. Pour cette journée, j’avais intitulé mon propos Les Mille et une rencontres d’Eros et Psyché. Je pensais continuer sur la question de l’ancrage archaïque de la sexualité que les élaborations winnicottiennes m’accompagnent à penser. Tout en m’appuyant sur le mythe de la rencontre d’Eros et Psyché, m’appuyant sur les contes oraux grecques. Ces contes mis au travail par ma collègue et amie Anna Angelopoulos et que vous trouverez dans son livre Les Contes de la nuit grecque (éd. Corti).  

Mais voilà, à la relecture de l’argument, le désir devint de partager avec vous les questions  que j’ai retrouvées dans ces de ces deux  champs de ma pratique: qu’il s’agisse de la clinique hospitalière, de la clinique de la psychose ou les cures en libéral, se retrouve, pour moi ce lien indissociable entre deux questions soulevées immanquablement par les cures et la rencontre avec les personnes psychotiques à l hôpital :

Le lien indissociable entre :

  • Qu’est -ce qu’habiter son corps ?

Et ,  

  • Qu’est- ce que parler veut dire ? 

Ce fut une joie d’entendre Maldiney, au cours d’un débat faisant suite à la projection du film de Jo Manenti : le Moindre Geste. Y était présents Oury , Maldiney Jo Manenti et celui qui le film monta.  Maldiney  bougonna : «Les linguistes ne se préoccupent pas de ce que parler veut dire. » (Je cite de mémoire). Une joie de l’entendre. Notre métier nous amène à nous en préocuper, n’est-ce pas, de ce que parler veut dire ? 

 Donc

  • Qu’est ce que parler veut dire
  • Et
  • la question « du corps » quand elle se pose à l analyste . 

C’est à partir de ce lien entre ces deux questions que je voudrais, cet après-midi partager avec vous ce qu’elles permirent, de formuler à partir des élaborations de Winnicott. Donc, si le conte et la scène qu’il crée y a toujours sa place ce ne sera pas seulement concernant la question de la sexuation. Je parlerai  des Mille et une aventures d’Eros et Psyché; mais différemment de ce que j’imaginais.

Votre argument projet de réflexion m’a replongé dans l’intérêt pour le livre la Nature Humaine. Lecture qui m’a passionnée. Mes collègues du groupe de lecture ont partagé et subi mon enthousiasme envahissant né cette lecture. 

Mais, je repartirai de l’expérience clinique :

La clinique hospitalière puis, l’expérience du transfert dans les cures, l’engagement de l’analyste dans le transfert, le travail psychique du psychanalyste dans le transfert.

 Winnicott est, parmi les analystes un de ceux qui s’aventura dans le monde de la psychose. Son élaboration à partir de son expérience de pédiatre et de son approche du monde de la psychose a donné forme à une singulière conception de l’appareil psychique. Une conception différente de la freudienne qui, elle, permet de penser les conflits quand les « relations interpersonnelles » sont conçues. 

Une conception comme celle de Winnicott comporte ce que Piera Aulagnier nomma l’impensable, l’impensable traversée incontournable de tous les humains, active et oubliée derrière le refoulement primordial. 

Quand je travaillais à en hôpital de jour, je disais « Le  corps qui, dans la psychose ne s’oubliait pas. » Une intuition, une sorte d’observation clinique. 

Il y avait ces deux questions/observations mises au travail :

Le corps ne s’oublie pas 

Et 

Les mots ne relient pas. 

C’est à partir d’elles, puis passant par la question de la sexuation, que nous retrouveront le mythe de la rencontre d’Eros et Psyché,  que j’aborderai la fonction que Winnicott donne à l’articulation soma-psyché dans la conception de l’appareil psychique.

           Je concluerai avec ce qui me semble être tout un champ de recherche ouvert par la pensée de cet analyste radicalement analyste qui pense radicalement l’’inconscient.

PREMIERE PARTIE : 

 LA CLINIQUE HOSPITALIERE ET LA FUSION PRIMAIRE ENTRE INDIVIDU ET ENVIRONNEMENT

L’asile

Volontairement, avec ce sous-titre,  je reviens à l’expression de Winnicott, pourtant ma clinique est celle d’adultes : « Fusion primaire entre un individu- environnement et ça fuse. »  Il parle de l’infans. Ce que nous pouvons apprendre de la folie, de la rencontre avec la folie à l ‘asile me semble, pourtant de cet ordre.

 Dans le même temps, ce fut expérience sidérante pour la jeune psychologue sortant de la faculté : celle de « voir » avant de pouvoir la penser, la transformation des corps quand l’espace dans lequel ils se déplacent, change. Les corps se transformaient au fur et à mesure que les espaces de vie et de travail étaient transformés. Il faut dire que j’avais été engagée comme psychologue dans un asile en pleine métamorphose. La politique de secteur se mettait en place. Le directeur de l’hôpital et deux des médecins psychiatres mettaient en place et, la politique du secteur et, soutenaient leur exercice des idées de la psychothérapie institutionnelle. C’était dans ces années 70, l’arrivée de la psychanalyse à l’asile, c’est dire l’arrivée d’une autre conception de la folie, vs vs souvenez tous de la parole de Tosquelles « la folie est le propre de l’humain ». 

Je fis l’expérience du passage de l’asile à la politique de secteur. Ce que je pus observer était très concret : 

  • c’est l’architecture qui était transformée, l’architecture du   bâtiment,  comme la conception de la vie à l intérieur. Par exemple : dans un « pavillon fermé « il y avait 90 lits.  « lits «, c’était des lits, pas des chambres . Le pavillon n’était pas mixte. Et, pour 90 « lits », deux baignoires et deux infirmières. Pour la vie/non vie : une grande salle dans laquelle le long des murs ,les femmes, sur des chaises, étaient attachées. 

L’introduction dans ce pavillon (avant même son entière transformation) d’activités, de propositions d’un faire avec et, « ensemble, faire avec », déjà transforma le mode de vie, arrêta l’immuable, non rythme, non temps :  se lever/ être levés ;  la chaine pour se laver être lavés douchés et, et  être attachées le long du mur absents à l’écoulement du temps. 

Dans les dites « activités », il y avait l’esthéticienne, la coiffeuse, des prises en charges par packing, la  possibilité d’être habillées avec leur vêtements de ville.. 

Des mouvements, que je lisais comme appel à de la vie se manifestaient. Les allées de l’asile n’étaient plus hantées par des « cottes » bleues mais d’autres couleurs, d’autres mouvements. Ma plus grande surprise, encore fut celle des effets sur la parole et la pensée et la capacité de parler dans les réunions du journal. Association indépendante que celle du journal. Les réunions se déroulaient dans absolument tous les services. Dans ces réunions et, dans tout le travail d’écriture, de conception du journal, La parole côté infirmiers comme côté patients se risquaient.

De cette expérience, je n’ai jamais oublié les effets de ce que je nommais « le contexte », le contexte des rencontres, sur la manière d’habiter son corps liée à la possibilité de prendre la parole. Des années après, je me représente, contenu, dans le mot « environnement » dont Winnicott fit un concept, je me représente l’espace, la conception de cet espace, les conceptions du soin, de la folie, un certain «  beau » une attention à ceux qui ne pouvaient se prendre soin d’eux- mêmes , isolés à l’intérieur d’eux -mêmes. Ce nouvel espace était porteur aussi pour les infirmiers d’un autre regard, un regard qui s’humanisait et les humanisait. Cet autre regard porté sur la folie transformait les liens entre professionnels et, avec les patients et, entre les patients. D’autres possibilités de relation, voire la possibilité de relation accompagnaient la conception d’un soin. Ce n’était plus du gardiennage. 

La vie quotidienne de l’hôpital de jour 

C’était cette fois, le cadre de la mise en place de la sectorisation encore, mais dans une autre région. L’expérience fut différente, car, à la psychologue, cette fois, il fut demandé de «  penser » les dispositifs institutionnels.

Ainsi, la vie quotidienne à l’hôpital de jour fut l’expérience de la confirmation de l’importance de pratiques comme l’accueil, penser l’entrée en hôpital de jour. C’est à dire « penser » l’environnement. Certes, il y avait la prescription médicale et les papiers administratifs, mais notre désir était de faire une place au sujet, à sa potentielle parole aux potentiels liens . Notre désir était d’introduire des espaces ,des rencontres et, une temporalité. 

Cela donna forme à manière de concevoir « une entrée » : ce fut un rythme de rencontres jusqu’ à ce que prenne forme entre la personne et l’équipe (trois infirmiers une aide soignantes et la psychologue) quelque chose qu’ils partageraient, une activité, ou un rythme ou du foot ou le sport ou être avec d’autres ou venir tenter cette expérience … ensuite, la personne en reparlait avec le médecin et, l’entrée passait alors par la forme administrative. La maladie n’est pas une identité. Penser l’espace et penser les rythmes, introduire de la temporalité était la préocupation.

Tout cela confirma l’importance d’accueillir dans le sens penser et créer l’espace (comme le squiggle )qui permette le mouvement vers et qui ,porteur, peut être. 

Mais au -delà du rapport à l’institution, la vie quotidienne, la rencontre , les échanges au fil des jours en entretien, la mise au travail de pensée avec les infirmiers, le médecin et les personnes hospitalisés firent pouvoir et, concevoir la singularité de ces rencontres et, ce qui était nécessaire pour qu’il y ait rencontres. Cette clinique fut l’espace du début de la mise au travail des questions qui ne me quittèrent jamais plus :

  • Celle du dit « contexte ».  le mot « texte » m’importait. Je dois dire que dans  le mot «  environnement «  de Winnicott j’entends le  langage dans ses mises en forme culturelles qui articulent les relations entre humains, dans une culture donnée, j’y entends  la parole d’un autre,  même si cet autre n’est pas différencié , parole dans  sa manière d’habiter son corps,  son rapport au monde , sa singularité, c’est dire ce qui se fera vecteur du rapport au monde pour le nourrisson, vecteur d’une rencontre possible  rencontre, lieu potentiel de l’élaboration pour celui qui ne se voit pas, de l’élaboration d’un « se voir. » Cela était l’accueil dans le « contexte » / « environnement ».

Ce que l’expérience m’apprit ou plutôt permit de cultiver un peu plus, fut le lien entre un parler qui isolait car il n’y avait pas de sens commun aux mots et les corps menacés d’explosion, corps menacés de destruction, les corps qui, cependant, ne peuvent pas « se » voir.  Si l’autre ne le « voit » pas, c’est à dire si l’autre ne lui fait pas une place  pour un possible « se voir» ou en lui donnant comme le dit joliment une personne « les mots », la personne psychotique ne se voit pas, ne parle pas au sens de s’adresser à.

 Il n y a pas de conception de la séparation de deux corps,  l’oralité primaire domine, l’identification orale première expression du  sentiment d’amour ns dit Freud ,domine. Pulsion d’amour primaire dans les terme de Winnicott certes mais qui ne connaît que le monde de la dévoration et donc  la menace d’être dévoré sauf si un autre peut s’identifier à ses besoins psychiques , même dans la clinique avec les adultes comme dit Winnicott à propos du nourrisson mais qui demeure «  besoins psychiques «  pour la personne psychotique »  tout soutenant en lui « sa frontière intérieur /extérieur » juste «  ouverte «  pour l’accueil : cette identification aux besoins psychiques ouvre un espace humanisant à partir duquel tissage d’ un lien se créera peut -être. C’est dire que ns ns étions donné la possibilité de lire les relations et les modalités de leur création ou échec. C’était lecture des transferts.

  • La temporalité que nous essayons de soutenir, l’espace crée par cet environnement partagé, ont créé des rencontres. De ces rencontres, nous avons appris qu’une élaboration dans le lien à un autre pouvait construire psychiquement une possibilité de « se voir » et de ressentir ( cf le théatre madame B. Bouffer = aimer mais tout à coup, elle le « voit ») . 
  • C’est, entre autre, à l’hôpital de jour, dans la pensée du tissage des liens de la vie quotidienne dans un faire ensemble ou chercher ensemble ou se risquer avec, que  s’imposa l’idée de la construction de corps en termes de processus psychiques dans la rencontre avec un autre. Le corps comme forme se formant. 

DEUXIEME PARTIE : Je voudrais à présent attirer votre attention sur la lecture de ce qui se joue dans les cures lorsque ce n’est pas la question de la sexualité qui se pose mais celle de la sexuation. 

 Je prendrai l’exemple de cette analysante que je reçue à mon cabinet. Au cours de son analyse elle avait élaboré la possibilité de « voir » l’enfant qu’elle fut. Celle qui cherchait du travail pour sa mère qui en avait un. Pourquoi ? sa réponse fut longtemps : elle était responsable et faisait tout pour sa mère.

C’était après la mort accidentelle de son père.

C’est au cours de son analyse qu’elle a « vu » que sa mère l’avait laissée seule dans la maison et était partie en vacances avec les autres enfants. Que sa mère avait pu lui demander à elle et pas aux autres  de rembourser l’argent dépensé pour ses études. Courtes études.

              Ce  « voir/pas se voir » fut toujours lié dans mon expérience clinique, à un accroc dans l’élaboration pour un sujet de sa sexuation. 

Elle ne pouvait pas désirer, ne pouvait pas se laisser ressentir.

Le conquérir fut un bouleversement complet dans sa position subjective.

Je parlerai de cette autre analysante,  sa mère n’avait pu « la voir ».

La mère voulait une certaine forme à son corps et pouvait obtenir une opération des oreilles soi -disant décollées de son enfant. 

Fort belle femme quand je l’ai connue. Une belle qui ne se voyait pas comme l’autre analysante et d’autre encore. Elle ne voyait rien, rien de la séduction qu’elle dégageait. 

Si un homme voyait la femme, elle ne pouvait y croire. Parfois, c’était vécu comme une agression parfois, comme elle disait, elle y allait quand même. Ainsi elle s’était liée à une brute qui la désirait. Elle ne ressentait rien… mais si il l’aimait … il a fallu qu’il soit violent physiquement et que physiquement, il lui casse une partie de son corps pour qu’elle lui interdise son appartement et son lit. « je ne voyais pas ». disait -elle.

ET pourtant, elle avait un regard laser. Elle voyait tout comme un radar. Mais comme elle dit un jour au bout de quelques années d’analyse :

« Vous savez bien, je vois, mais je ne ressens pas. »

Je vois mais je ne ressens pas. A propos de comment elle s’est mariée :

  • « Je lui ai dit ( à sa mère) je ne veux pas me marier. »( elle avait 18 ans). La mère faisant sa vaisselle et sans se retourner : « Ben, trop tard. »
  • « Je me suis mariée, j’ai choisi une belle robe. »
  • Une évidence pour elle : il a voulu se marier, sa mère a voulu qu’elle se marie, elle lui a dit qu’elle n’était pas amoureuse, mais elle s’est acheté une belle robe, elle s’est mariée. Mais sans ressenti. Elle avait dit à son mari « pas de désir« . Donc, pour elle, il n’avait pas à s’en étonner,  entre eux il n’y eut pas ou très peu de relations sexuelles.
  • Par contre la forme extérieure, la beauté de son habitation  elle a cultivé. De sa maison elle a fait un corps contenant.
  • La haine du mari est devenue de plus en plus intense. Une haine pour cette femme coupée d’une intériorité, ce qu’il  ne voyait pas.

J’ai été toujours interrogée par ces deux côté de voir : «non- voir »  et le « voir- laser ». Ce n’était pas l’image, ce n’était pas un miroir,  le «  voir-laser » est indissociable   du « ne pas pouvoir se voir ».

Il me semble que Winnicott parle de cette impossibilité de « se voir » quand il écrit dans Fragment d’une analyse, à propos de la première année de l’analyse du jeune homme, son analysant : «Il fallait que je fasse partie de son intérieur. Il parlait comme si je faisais partie de son intérieur. J’ai respecté.»

  •  « Si, il n’y avait pas eu cette analyse », écrit encore Winnicott, «il serait devenu un « homosexuel » faux homosexuel. Ce qui me fit penser à plusieurs de mes patientes qui se font traiter de séductrice, accuser de faire semblant de ne pas voir, alors qu’elles  étaient femmes  qui attirent le regard, qui sont « vues . « »
  • Effectivement toutes ces analysantes « ne pouvaient pas ne pas être vues» mais justement il me semble,  à la mesure de ce que elles ne se voyaient pas. Je lisais cela comme appel à un regard qui les accompagne à élaborer la possibilité de « se voir », un appel à un amour pour ex -ister. C’est dire que l’autre leur donne la possibilité de se représenter leur corps de femme. Elles étaient loin de l’érogénéisation. Elles étaient loin du sentir et de ce que ce « se sentir » puisse se retourner vers elle, qu’elle l’éprouve, qu’elles en fassent expérience » ? ce qui ouvre l’espace pour le « penser », pour pouvois « se dire » : «Je désire ,je veux vivre ce désir et y engager mon corps ». 

Comme  pour l’ homme de  Fragment d’une cure, pour ces femmes, cela appartenait à l’ inconcevable :  elles demandaient à l’autre de leur donner «corps» . 

Elles pouvaient se jeter éperdument dans une quête d’être aimée mais de cet aimer de l’infans : quand c’est l’autre qui ouvre le chemin de pouvoir se sentir ex -ister.

Ainsi j’ai traduit ce que Winnicott dit de la fin de cette première partie de l’analyse de l’ homme de Fragment :

« Par identification à son analyste, il a pu devenir médecin, la rivalité est possible avec d’autres,  il a pu se marier et avoir des enfants. Mais, c’est une grave décompensation qui ouvrira le deuxième temps de son analyse : 

     Le désir terrifiant pour lui, sans doute, quand il s’agissait d’engager son corps dans le désir sans être porté par une forme extérieure du type « construire une famille, « faire des enfants » quand il s’agit de risquer l’engagement de son corps dans le désir dans une relation avec un autre via le corps via le sentir, il avait fui ce engagement inconcevable en demandant à sa femme d’avoir des chastes relations. Sa femme a refusé. Il s’effondra. »

L’impossibilité de « se voir », la crainte de se laisser « sentir » s’accompagnent d’une demande inconsciente à l’autre de lui donner ce regard pour « se voir ».

Mais la rencontre avec l’altérité fait que l’autre, autre, ne peut que faire des accrocs à ces attentes. Alors, il devient celui qui est labouré par un regard laser : il fait ceci, il fait cela, il a dit ci, il a dit cela, c’est un monstre, c’est « un pervers narcissique » .

 La haine, avec la force de la pulsion d’amour primaire dévorante envahit et gomme le «  entre »  deux corps quand la rencontre n’est pas celle de deux désirs, mais celle d’une demande, plutôt d’un cri : humanises moi ,   sors moi du rien sentir, du vide .  

Ce sont ces expériences cliniques qui m’ont fait penser aux contes sur le thème de la rencontre d’Eros et Psyché. Il ne s’agit pas pour moi, cette après -midi de dévelloper les différentes épisodes de cette rencontre ,mais de retenir la place dans ces contes de :

« l’interdit de voir «  et  de l’oralité menaçante. 

Comme vous le savez, Psyché n’a pas le droit de voir son époux qu’elle pense être un monstre ( c’est l’histoire de la rencontre du père avec le monstre). Mais elle est heureuse. Ce n’est que poussée par ses sœurs, jalouses de la voir heureuse, qu’elle allume une chandelle pour voir le corps de son mari. Une goutte d’huile le réveillera.  Elle le verra, beau, il disparaîtra. Pour le retrouver, elle devra passer des épreuves : toutes les réussir sinon les ogresses la dévoreront, elle devra marcher marcher avec des chaussures aux semelles de plomb, les user  pour retrouver son époux aimé tel qu’il est. 

Comme l’écrit Winnicott , dans Fragment d’une cure :

« Il ne pouvait réussir son analyse, la réussir eût été tuer l’objet aimé. »

Dans un mouvement d’aller et retour, cette phrase a éclairé la clinique et la clinique m’a permis d’avoir des points d’appui pour penser. 

En effet, j’y retrouverai ces différentes formes de transfert quand nous parlons pensons en tant qu’analystes, le corps.

Si Freud a permis de penser comment une rencontre peut devenir la scène des processus psychiques qui , pour un sujet ont construit son rapport à l’autre, cette scène permet de lire le fantasme à l’oeuvre pour un sujet dans la rencontre.  

Ce que les analyses de Winnicott nous permettent de penser ( et de soutenir ) est que sur la scène peut prendre place, non pas la rencontre mais, ce qui construit pour un humain la  potentialité de la rencontre, la potentialité de concevoir l’altérité, la potentialité de « se  voir », la potentialité en ce sens de réfléchir, la potentialité de concevoir avoir un corps. 

TROISIEME PARTIE :  de la question en deux parties : 

Qu’est que parler veut dire 

et

Qu’est ce qu’habiter son corps ?

Passant le lien habiter son corps, pour se laisser ressentir et la nécessité de « l’imaginarisation des fonctions corporelles d’un autre en ces temps où la relation est celle d’un qui est, et d’un autre qui porte la potentialité de la relation. 

Abord des processus psychiques à l œuvre dans la constitution de la possibilité de concevoir son corps comme corps subjectivé et soma. 

 « Dans la nature humaine ». J’ai été très frappée par la manière dont Winnicott prend soin de nous présenter sa lecture de la métapsychologie freudienne, tout en rythmant , en ponctuant régulièrement : il y a un «  avant » . Pour que potentialité des « relations interpersonnelles »  puissent se concevoir, pour que l’articulation oedipienne puisse être « utilisée » il faut que tout cela se passe bien «  avant ». D’une certaine manière, il reprend la clinique telle qu’il l’expose dans Fragment d’une cure. Souvenez vous de la première partie de l’analyse, échec et réussite, et de l’origine de la décompensation ouverture du second temps de son analyse.

J’ai trouvé à la lecture de cet «  avant » selon Winnicott , une scène une représentation qui me permet de lire les processsus psychiques à l oeuvre dans la recherche de la constitution d’une potentiel rencontre. Cette recherche confronte à la question de la conception de l’appareil psychique.

Dès l’introduction de son livre La Nature humaine, Winnicott a écrit un petit paragraphe qui serait presque une longue phrase , une longue phrase qui ,en concentré, développe sa pensée et la singularité de sa pensée. Stupéfiant. 

Il part de l’idée d’un « développement »,  nous dit -il.

Développement, à partir d’une fusion primaire entre un individu et l’environnement et de cette fusion, «  ça fuse » .

J’ai toujours imaginé, à tort ou à raison, que une petite phrase de Freud  ( dans l’Esquisse) contenait une intuition. J’ai toujours imaginé que, Winnicott, l’analyste qu’il était avait tiré le fil de cette intuition freudienne que  son apport singulier s’inscrivait dans l’intuition freudienne . La petite phrase de Freud  est la suivante: 

 « L’organisme humain à ces stades précoces est incapable de provoquer une action spécifique qui ne peut être réalisée qu’avec l’aide extérieure et au moment où l’attention d’une personne bien au courant se porte sur l’état de l’enfant. Ce dernier l’a alertée, du fait d’une décharge se produisant sur la voie des changements internes.  par des cris par ex). La voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrème importance ; celle de la compréhension mutuelle. L’impuissance originelle de l’être humain devient la source première de ts les motifs moraux. »   

  • Je reprends :

« L’organisme humain à ces stades précoces est incapable de provoquer une action spécifique qui ne peut être réalisée qu’avec l’aide extérieure et au moment où l’attention d’une personne bien au courant se porte sur l’état de l’enfant. »

Winnicott lui, parle « d’individu », ce qui est différent de «  l’organisme » mais « individu » c’est indivisible. J’ai supposé que ce terme « individu « pouvait faire entendre pas d’autre conçu, pas de trace, ce terme contient soma et en germe quelque chose de psychique, que je lis dans le «  ça fuse » .

Ce « ça » qui fuse ne rencontre rien puisqu’il est. Mais il est rencontré et, accueilli. 

Freud lui écrit :

  • Ce dernier l’a alertée, du fait d’une décharge se produisant sur la voie des changements internes.  par des cris par ex). La voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrème importance ; celle de la compréhension mutuelle. 

C’est là que le chemin théorique de Winnicott se sépare de celui de Freud :

Je lirai le texte de Winnicott ainsi : il élargit de ce que représente « l’autre au courant » et son action à la notion d’environnement qui implique, certes, un autre mais un autre dans un monde «  qui ne veut rien », écrit-il dans La Nature humaine. Ce que j’entends comme un monde «  qui est »   ou comme le disent Maldiney et Oury ( débat après projection du film  le Moindre Geste) : « Le réel n’est pas fait d’objet » .

C’est le travail au quotidien qui a attiré mon attention ou qui colore, si je puis le dire ainsi ma lecture de Winnicott. La pathologie rend visible ce qui , si cela est traversé par tout humain, demeure, quand trace de la relation à l’autre est , dans «  l’impensable » selon le mot de Piera Aulagnier. L’impensable derrière le refoulement primordial.

Il y aurait donc dans le fil tiré par Winnicott deux concepts fondamentaux qui participent à concevoir le lien entre les deux pensées mais aussi leurs séparations :

Avec le « ça »  qui fuse Winnicott, introduit la notion de pulsion primaire d’amour , pulsion sans objet. Sans objet . Cela est fondamental pour moi. 

Parce que cela indique que l’objet se construit. 

Que le petit d’être humain d’emblée ne prend, ni ne jette il avale, il est. C’est . Le rythme des rencontres avec l’autre qui est bien là, même si l’infans ne conçoit ni l’autre ni l’environnement dans lequel l’autre est, c’est l’autre qui va construire, via la relation entièrement portée par lui,  via le prendre soins des « besoins psychiques » . L’autre, dans  sa singularité peut ne pas pouvoir porter cette relation, il peut par exemple lui aussi « avaler » l’altérité non conçue du bébé. L ‘infans devient partie de son « corps » disons- nous. Sans doute serait- il plus juste de dire partie de son monde intérieur, de ce fait, il n’ouvre pas à la potentialité de la pulsion sans objet de se transformer en pulsion avec objet en même temps que les formes que Winnicott nomment «  Moi Total « se créent. C’est « l’empiètement » dit Winnicott et le retrait de cette pulsion sans objet. Cette  pulsion primaire d’amour celle du temps où l’altérité n’est pas conçue qui existe telle quelle en retrait, mais s’éveille parfois dans la relation amoureuse lorsque le corps est engagé .

Dernière partie de la phrase de Freud :

  • « L’impuissance originelle de l’être humain devient la source première de tous les motifs moraux. »   

Dernière partie de la petite phrase de Freud : étonnante.  Winnicott, lui,en proposant l’idée d’une troisième aire intérieur extérieur et une zone intermédiairepermet de de concevoir un espace qui unit et qui sépare . «Une troisième aire», dit- il, celle qui unit et sépare celle qu’il a nommée aussi « l’aire culturelle ». 

Je voulais juste souligner ce mouvement : ainsi Winnicott apporte une conception du Moi qui se construit ( le mode intérieur, la frontière entre un intérieur et un extérieur et la conception d’un Moi total et pulsion avec objet ) 

Puis, ce temps central de la structuration dit « le stade de l’inquiétude » avec cet abord singulier qui nous permet, dans la clinique, d’entendre certains de nos analysants qui ne sont pas du tout psychotiques mais qui peuvent ne pas être en capacité d’ « utiliser » la dimension tierce que pourtant ils connaissent.  Il écrit : 

« Puis, vient le consentement personnel aux fonctions et aux pulsions avec leur acmé, et la reconnaissance progressive de la mère comme être humain, et dans le même temps d’impitoyable, l’enfant devient soucieux ; ensuite arrive la reconnaissance du tiers et de l’amour compliqué par la haine, et du conflit affectif ; le tout s’enrichissant de l’élaboration imaginative de chaque fonction, et de la croissance de la psyché en même temps que celle du corps. »  

                      A mon sens, l’élaboration Winnicottienne nous conduit à repenser l’expérience de la satisfaction, mais ceci sera une autre recherche. Je ne veux pas,  pour cet après midi, quitter le fil « Psyché-soma » c’est dire « les mille et unes aventures d’Eros et Psyché ».

Cela sera ma dernière partie et ma conclusion .

Vous l’avez remarqué, nous avons retrouvé « l’élaboration imaginative des fonctions corporelles. »

Je terminerai sur l’ouverture que représente pour moi, cette formule winnicottienne.

QUATRIEME PARTIE :  – « C’est l’imaginaire qui muscle »,  dit le danseur chorégraphe Jean Guiverix  

                                                 – « Je ferai une analogie » écrit Winnicott.

Dans l’accueil de l’autre (quand il est non conçu comme tel par l’infans), c’est l’imaginarisation des fonctions corporelles de l’autre  qui accueille. En d’autres termes c’est son rapport au monde, sa construction subjective qui donne la forme la couleur et la qualité , le style de son accueil et qui crée un «  espace entre ».

Et qui permet ou pas la potentielle illusion nécessaire pour à l’infans pour «  trouver/créer »

Ce n’est que de la forme «  Moi total » élaborée,  qu’un espace se construit, l’espace de la circulation des fantasmes, de l’élaboration du jeu des conflits, « le tout s’enrichissant de l’élaboration imaginative de chaque fonction, et de la croissance de la psyché en même temps que celle du corps. »  

Mon questionnement alors devient:

  • Premier point : Quid de la satisfaction ?

Ne peut-on se représenter que dans le rythme de rencontres, la satisfaction  comporte deux plans:

1-Un senti apaisement de l’agitation des organes, du côté du soma

Et

2-Les identifications primaires orales (expression archaïque du sentiment d’amour ns dit Freud ,) identification primaire orale à l’affect de l’autre dans cette rencontre sans espace «  entre » .  

Dans le mouvement de ces identifications primaires orales, amour dévorant destructeur, je lirai la place et la fonction que Winnicott donne à «  l’imaginarisation des fonctions corporelles » de l’autre et celles avalées par l’infans. 

Lorsque je travaillais pour un foyer maternel, Les puéricultrices avait parlé de leur préocupation pour une mère et son nourrisson :

Le nourrisson n’avait pas de regard : on ne voyait que le blanc de ses yeux, il ne criait jamais, ne « réclamait jamais ».

La mère, disaient-elles, dans un premier temps, s’étonnant, s’en occupait bien. Puis, réfléchissant, elles précisèrent, tout bien, mais, étrangement, comme sans affect.`

     Nous avions imaginé de faire ainsi : le bébé iraitau maximun à la garderie avec les puéricultrices qui le garderaient tout le temps avec elles, elles lui parleraient ou bruitraient lui à côté d’elle dans son couffin avec attention à lui bien sûr. 

Et une attention serait également portée à cette femme en grande souffrance psychique en particulier au moment du biberon et/ou des changes. Il fut proposé à la mère d’être accompagnée d’une puéricultrice , pour elle, en soutien à elle, la mère qu’elle tentait d’être  : 

Le regard du bébé revint.

C’était une supervision,  j’ai quitté ce lieu . Mais j’ai gardé toujours cette image effrayante « un bébé sans regard »: ce bébé me semblait juste entre vie et mort et ce n’est pas la vie la poussée d Eros qui l’emportait

Il me semble que les aventures d’Eros et Psyché commencent là, il me semble que c’est ce que nous transmet Winnicott dans Fragment d’une analyse: 

« Réussir son analyse ( la première ) c’êut été tuer sa mère. Quelque chose était resté enfermé dans l’imaginarition maternelle des fonctions corporelles. Il était enfermé dans le «  corps/monde «  de sa mère. »

Il ne pouvait concevoir la relation « langagière » dirait Dolto quand, dans l’amour, la relation engage le corps et les sensations. 

Dans la clinique  de la psychose je penserais que c’est la forme se formant «  corps », le « Moi total » qui  est menacée d’explosion au sens propre.

Mais dans d’autres cliniques, comme lorsque nous avons à faire avec des clivages de défense,  cela peut être , en un endroit du corps pour un sujet, que s’impose « l’ irréprésentable » . Cet endroit du corps est partie du corps de l’autre enfermée dans l’imaginarisation des fonctions corporelles de l’autre et non pas «  accueilli »  en un lieu .

  • L’analogie de Winnicott

Elle  est écrite  dans le chapitre Environnement de la Nature humaine.  Je dirais qu’elle est peut -être exemplaire de cette union et séparation entre la métapsychologie du fondateur de la psychanalyse et un autre analyste quelques générations après et ayant eu une autre clinique (mais aussi autre histoire autre culture autre temps etc .. )  Elle contient à mon sens une idée « qui peut paraître folle », écrit Winnicott. 

Ce sera ma quatrième partie et conclusion. 

Freud donc écrit, toujours dans la même petite phrase de l’Esquisse : 

L’impuissance originelle de l’être humain devient la source première de tous les motifs moraux. »   

je tente de  résumer  l’analogie que nous annonce Winnicott dans le chapitre Environnement » de La Nature humaine :

« Entre cela (la fusion complète) et les relations interpersonnelles, il y a un stade intermédiaire tout à fait important : » il s’agit d’une couche, comme faite de substance maternelle et de substance infantile, couche qu’il faut reconnaître entre la mère qui porte physiquement le bébé et le bébé. » 

« Avant la naissance, dans le ventre de la mère : il y a quelque chose de fou à soutenir ce point de vue et pourtant il faut le soutenir. L’analogie est là assez étroite avec la situation physique d’avant la naissance. » L’analogie donc : 

  1. « L’endomètre s’est spécialisé pour s’entremêler avec le placenta. Entre la mère et l’enfant se trouvent donc le sac amniotique, l’endomètre et le placenta. L’analogie n’a pas à être poursuivie plus loin, mais physiquement il est aussi vrai de dire qu’il y a un ensemble de substances entre la mère et le bébé jusqu’au moment où ils se séparent. Cette organisation de substance est alors perdue à la fois pour la mère et pour l’enfant. » 
  2. Affirmation que l’œuf n’est jamais un morceau du corps de la mère mais un locataire . A la naissance la mère ne perd rien « sauf cette portion d’endomètre entremélé au placenta. » 
  3. Donc à l’ intérieur du corps de la mère déjà «  il y a un ensemble de substance entre la mère et le bébé jusqu’au moment où ils se séparent. »
  4. L ‘analogie est là : entre « l’ensemble de substances entre le corps de la mère et le fœtus » . Winnicott articule avec cette analogie la psyche au soma. Il fait marcher son « imaginarisation des fonctions corporelles ». Et l’analogie est là cette substance qui unit et sépare comme  sur l’aire transitionnelle, puis l’aire culturelle vont unir et séparer . 

Je ne peux qu’y voir ce qui lie et sépare les deux théorisations celle de Freud et celle de Winnicott ! 

Une des singularité de l’apport de Winnicott est qu’il avance des concepts qui nous permettent parfois de « penser » de nous représenter les processus psychiques à l’œuvre dans les rencontres .

Rencontre telle que peut la définir Maldiney : 

«  Comme lieu justement auquel je n’étais pas préparé mais qui apporte son lieu d’être ».

 S’interrogeant sur la rencontre avec un tableau, Piera Aulagnier écrira :

 « Imaginez , un sujet qui se décide d’aller voir une exposition de peinture…. Tout à coup face à un tableau dont la lumière le saisit, face à un perçu qui lui dévoile……le jusqu’alors inconnu d’une rencontre avec un inattendu qui comble une attente qu’on ne sait pas porter en soi.  Attente non pas d’objet mais d’un état. »

Un « état » écrit elle, cet état,  je pense que Winnicott le nomme le FEMININ .

Nicole Auffret 

Le 3 octobre 2018

 

Etrange ce fil permanent et poisseux où se cramponne ce bébé.

La psychosomatique, corps, esprit et psyché.

Winnicott nous dit : dans son livre sur  la Nature  Humaine, livre qu’il a commencé en 1954 et travaillé jusqu’à sa mort en  1971  (Gallimard, page 23) que : « un être humain est un échantillon temporel  de la nature humaine. Prise comme un tout, la personne est physique sous un certain angle, psychologique sous  un autre.

Il y a le soma et il y a la psyché. Il y a aussi la complexité de l’inter-relation entre soma et psyché qu’organise ce que nous appelons l’esprit. » Il est sur la crête du fonctionnement du psyché soma. La psyché est la partie de la personne qui a la responsabilité des relations internes, relations au corps, relations avec le monde extérieur. »  (1)

 

Etrange ce fil permanent et poisseux où se cramponne ce bébé.

Qui ne  connaît  le fil d’Ariane, celui qui permet de trouver la sortie d’un labyrinthe sans mourir ? 

(Iliade : fille de Minos, roi de Crête descendant de Zeus et Europe. Ariane est éprise de Thésée, il doit affronter le Minautore, elle tresse un fil qui le ramènera à la sortie au lieu d’être dévoré par le Minautore) 

Je vous présente Ariane tout juste âgée de 6 mois. Elle vient me rencontrer avec un fonctionnement psycho somatique digestif  sévère.

L Dethiville, dans son livre Winnicott,  Une Nouvelle Approche nous rappelle que ce dernier  a la conviction qu’un des buts de la maladie psychosomatique est de retirer le psychisme, psyché, du mental, mind, pour le faire revenir à son association interne, primitive avec le soma, en d’autres termes de ramener la psyché à son association première avec le corps…. (2)

 

Winnicott : « On peut dire de tous les êtres humains que : lorsque les frustrations instinctuelles conduisent à un sentiment de désespoir ou de futilité, la psyché perd son ancrage dans le corps. Uns dissociation entre la psyché et le soma doit alors être supportée. Celle-ci peut atteindre n’importe quelle proportion dans la maladie. » (3)

Revenons à Ariane.

Le travailleur social me contacte devant les symptômes insistants de ce bébé et particulièrement ses vomissements permanents.

Elle me transmet des informations importantes  mais a surtout le souci de cette enfant et lui offre, en relais de la mère, un holding de grande qualité. Un  portage, qui fait référence à une tenue tant physique que psychique mais surtout psychique. 

Ariane est née d’une mère gravement malade psychiquement, qui vit en milieu fermé de psychiatrie. Le père ne l’a pas reconnue.

La naissance se serait bien passée. Cette maman ne reste que quelques jours  à la maternité, puis rentre dans son  service.

Ariane est séparée de sa mère dès la naissance  car elle se retrouve elle-même avec des soins de sevrage médicamenteux. En effet les traitements lourds de sa mère l’ont malheureusement imprégnée.

Le corps médical  dit que le sevrage a été léger. Sans  négliger  celui-ci ; de ma place, je pense surtout  que la séparation d’avec sa mère  est fort  traumatisante. Cette dernière, elle-même accompagnée,  ne peut voir son enfant que 15 minutes/jour sur ses 3 jours à la maternité.

Ariane reste en milieu hospitalier 8 jours après le départ de sa mère…. ….Seule..….puis elle part vivre dans un  foyer de l’enfance. Elle a 15 jours à peine.

Une nounou entre en scène quand elle atteint 2 mois et demi. Elles se rencontrent de manière progressive. Cette nounou se met instinctivement en position « de préoccupation maternelle primaire. » C’est une chance immense  pour Ariane….qui enfin va pouvoir bénéficier d’un environnement stable et de plus aimant.

Winnicott dit de la préoccupation maternelle primaire, qu’elle est un état spécifique, une condition psychologique…une folie maternelle. Etat qui se développe de plus en plus à la fin de la grossesse avec une hyper sensibilité, qui ne dure que quelques semaines après la naissance… Cet état organisé (qui serait une maladie, n’était la grossesse) pourrait être comparé à un repli, une dissociation, une fugue, même un trouble plus profond….Il  ne pense pas qu’il soit possible de comprendre l’attitude de la mère au tout début de la vie du nourrisson si l’on n’admet pas qu’elle soit capable d’atteindre ce stade d’hypersensibilité, presqu’une  maladie et s’en remettre ensuite. 

« Une femme doit être en bonne santé à la fois pour atteindre cet état, pour s’en guérir  quand l’enfant l’en délivre. » (4)

Cette nounou me raconte que la première fois où elle a vu Ariane, il n’y avait  aucune accroche du regard de ce bébé sur elle. Puis très vite Ariane  a planté son regard dans celui de sa nounou, première amorce d’ancrage, puis  a dormi dans ses bras, a  apprécié le bain avec elle, a hurlé chaque fois qu’elle l’habillait et se débattait  en hurlant encore plus fort lorsqu’elle lui  passait un vêtement par la tête. 

Moi j’imagine, malgré ce qui m’a été dit, qu’elle a dû avoir une naissance difficile. Je saurai très rapidement, via son carnet de santé,  qu’elle est née avec des forceps car elle est venue au monde en étant un gros bébé.

Du haut de ses 3 mois et demi Ariane part vivre chez sa nounou. Cette dernière me dit qu’elle vomit partout tout le temps, (ce qui était déjà présent au foyer) qu’elle est allergique au lait de vache et a donc un lait de substitution, qu’elle a des douleurs abdominales, qu’elle a des selles noires liquides et nauséabondes mais que curieusement sa croissance est tout à fait normale.   Etrange !

1ère rencontre.  

Ariane, 6 mois est assise sur les genoux de sa nounou face à moi. 

J’ai  pris soin de mettre une grande serviette éponge sur un des deux fauteuils vu le symptôme  envahissant de vomissement. J’ai  tenu  à respecter ce symptôme,  soit  sa parole de bébé, mais j’ai aussi imaginé  les traces réelles qu’elle risquait de laisser  et je devais protéger mes autres patients pour  leur proposer un fauteuil  accueillant. 

Ariane me fixe d’un regard bien droit et babille tout en laissant couler abondamment  cette curieuse salive; elle communique avec des lallations, des jouets qu’elle tient avec ses deux mains ou saisit si je lui tends. Elle regarde autour d’elle dans un cercle restreint délimité par  sa nounou, son travailleur social présent pour cette 1ere prise de contact et moi même.

Surprise : Ariane ne vomit pas !! 

Enfin c’est mon impression, car  le vomissement est un rejet actif par la bouche du contenu de l’estomac.  Ce n’est pas ce que je vois de prime abord.

Elle ne fait aucun effort mais laisse couler un gros filet blanc, poisseux, permanent de sa bouche, il coule sur son thorax, son abdomen, ses jambes puis sur celles de sa nounou, sur le pull et les bras de celle-ci et ce qui était prévu sur le fauteuil et sur le sol.

La nounou dit : j’en ai partout tout le temps, et elle essuie avec un bavoir. Cela n’a l’air de tracasser ni l’une ni l’autre.

Cette petite fille est  poisseuse et fort  odorante mais nullement troublée. Elle se montre  tranquille sur les genoux, porte les jouets à la bouche et les badigeonne de ce liquide collant. Elle ne semble pas gênée par cela, comme si cela  faisait partie d’elle même.

Un fil, qui semble accrocher bien loin dans son intérieur sort par sa bouche, s’épand,   mais se perd… Il se renouvelle en  permanence. 

Alors me traverse une évidence ! C’est un cordon ombilical ! C’est une rupture dans sa continuité d’existence !

Vient-elle me parler de cela ? 

Vient elle me dire que son cordon ombilical, 1ère attache  au corps de  sa mère a été amputée? 

Sa psyché reviendrait- elle à cette origine là via un corps malmené par ce  fil permanent débordant et accroché à l’intérieur  de son corps ? 

Winnicott nous dit : 

« Pour moi, le traumatisme de la naissance est l’interruption dans le fil de la continuité d’être de l’enfant. » (Going on being) (5)

 

Vient-elle me dire que le traumatisme de sa naissance a blessé sa continuité d’existence et que celle-ci a été troublée par un environnement défaillant au vu des circonstances ?

Winnicott précise: « Quand un défaut de l’environnement, vient troubler la continuité d’existence du bébé, cela  empiète sur le psyché soma. Le nourrisson  est donc obligé de réagir et un excès de réactions représente une menace d’annihilation. C’est  une angoisse primitive très réelle, bien antérieure  à toute angoisse qui  inclut le mot de mort dans sa description.. » (6)

Je  parle à Ariane. Elle me fixe d’un regard très intense dans un temps que je nommerai suspendu. Je lui redonne le peu que je connaisse du fil de son histoire : une maman qui l’a porté et l’a mis au monde, une maman très malade ;  une maladie plus forte que l’amour qu’elle a pour elle, une maman qui ne peut pas la faire grandir, un papa qui ne l’a pas reconnu, et une nounou qui sera comme une maman.

Je lui dis aussi qu’elle a été  courageuse pour  vivre. 

En mon fort intérieur,  je pense que cette force  vient de son principe vital et inné de nouveau né.

Winnicott nous dit : Un principe vital existe chez chaque bébé, une étincelle de vie. Cette poussée vers la vie, vers la croissance et le développement fait partie du bébé. Il s’agit d’un élément avec lequel l’enfant naît et cet élément évolue d’une manière que nous n’avons pas à comprendre. (7)

J’ajoute qu’elle peut se laisser porter par ceux qui s’occupent d’elle, qu’elle ne sera plus jamais toute seule, car j’imagine cette solitude  ressentie lors de  son hospitalisation des 1ers jours de vie. 

Je lui dis  que je vais essayer de me mettre en contact avec des  personnes pour avoir des nouvelles de sa maman et …voir s’il est possible qu’elles se retrouvent.

Durant ce 1er entretien, la nounou me révèle également  qu’Ariane a été à nouveau  hospitalisée quelques jours ; environ  3 semaines après son arrivée chez elle. Les symptômes étaient persistants avec tendance à l’aggravation du  fonctionnement du tube digestif. Se manifestaient  anormalement, la digestion,  l’absorption, et  l’excrétion ; ce qui se passe  au milieu du corps. (8)

A l’hôpital elle s’est  retrouvée  sous morphine. En entendant cela j’ai été  confortée dans ce qui m’avait  déjà traversé : elle demande sa mère, elle le dit en ayant  besoin de retrouver des médicaments et pas anodins dans son corps, ce qu’elle a connu in utero, ressentir  cela c’est retrouvé le corps de sa mère. (Mémoire corporelle)

Le service médical n’a  rien  détecté  de grave ;  elle est rentrée à la maison sans aucun changement de traitement, elle a continué de « vomir »  ce qui a entraîné les rendez vous auprès de  moi.

J’avais devant moi, dès cette 1ere séance toutes les données  pour conduire mon travail.

Apres ce 1er  rdv où  Ariane a laissé une odeur aigrelette dans mon bureau, et des traces collantes qui n’ont pas épargné le coussin du fauteuil lors  de son passage ; je me suis dit qu’il fallait que je lui permette d’aller au bout de son expérience avec ses symptômes  et j’ai pour le rdv suivant préparé du matériel adéquat : un grand tapis de mousse enveloppé d’une alèze, une housse lavable, des coussins pour bien la caler.(9)

2ème rencontre.

Sa nounou me dit qu’il y a eu 2 jours d’aggravation la dernière fois  mais surtout beaucoup de  larmes et un  refus de quitter les bras. Elle pleurait  beaucoup, pas comme d’habitude. 

Cependant une nouveauté s’est installée, elle « mange  »  sa nounou en lui plaquant sa bouche plus qu’humide sur sa joue. Joie partagée. Je pense qu’elle mange du bon pour  son monde intérieur et va l’intégrer. (Avant le temps de l’intégration, il y  a le temps de non intégration, que l’on peut retrouver quand on est dans un état de détente complet) (10)

Ce  jour là Ariane joue sur le tapis ravie d’être libre de ses mouvements ; elle a toujours son fil poisseux et collant permanent. Elle attrape les jouets qui l’intéressent soit calée dans les coussins soit en glissant sur le côté ou le ventre. Elle râle si elle n’y arrive pas. Son regard va de l’une à l’autre. Elle est paisible et tranquille. Elle me montre qu’elle  peut quitter les bras de sa nounou, ce qu’elle n’avait pas fait ou très peu ces derniers jours.

 

3ème rencontre.

Je découvre qu’après la  dernière  séance elle a crié durant 2 jours ; un  crier différent du pleurer venu après la 1ère séance. Ce cri était comme une colère, c’est ainsi que l’a entendu sa nounou. Le cri s’est   arrêté quand sa nounou lui a dit : « Même si tu vois ta maman tu restes avec moi. » Après ces quelques mots  Ariane  avait dormi.

Je reprends et  dis  à Ariane très attentive: « Je me demande si tu n’utilises pas le cri comme le lait continu que tu laisses sortir de ta bouche, pour nous dire que c’est pour  empêcher ta maman de disparaître que ton corps fait cela ». 

Ses grands yeux bien ouverts me fixent et elle continue allègrement à mettre en bouche les objets qu’elle enrobe à sa façon.

Le fil poisseux, le cri continu… un curieux fil  qui serait  lien d’attache entre ces deux là ?

  

Sa nounou me glisse avant de partir que la mère de ce bébé a hurlé quand on l’a séparée de sa fille. Moi : « Tu entends ce que dit nounou ;  maman a crié quand vous avez été séparée, c’était un moment bien difficile pour vous deux.» Elle me regarde très attentive.

De ma place, entre toutes ces premières séances, je m’active à mettre en place du  management,  de la gestion pour la cure de cette enfant…,  des appels téléphoniques ;  du lien. Je souhaite que la mère me rencontre et le travailleur social qui est le pivot entre tous les partenaires s’occupe des démarches pour que la mère puisse sortir du service fermé où elle est. 

Ceci n’est pas une mince affaire. 

Ariane  7 mois1/2,  1 mois et demi après le 1er rdv.

Sa mère vient me rencontrer accompagnée d’une infirmière qui a beaucoup de mal à la laisser seule avec moi (pour consignes de sécurité). Je ne cède pas tout en ne connaissant rien de la pathologie de cette femme.

Cette maman est toute tassée par les traitements et assez confuse dans ses propos, mais très vivante pour parler de sa fille qu’elle ne connaît que de l’avoir porté 9 mois , d’avoir partagé 3 fois 15 minutes avec elle, et de penser à elle.

Je prends du temps pour l’écouter dans sa propre douleur. Elle évoque, datant d’un grand nombre  d’années  le décès d’un proche par mort violente ; proche  important pour elle. 

« Je suis dépressive« , dit-elle ! 

Après cela elle peut se laisser aller à  pleurer … sur sa maladie…sur elle-même…sur le fait qu’elle n’élèvera pas Ariane, pas plus que  son enfant ainé qui grandit auprès de sa famille  et qu’elle voit quand elle est mieux lors de permissions momentanées ou de visites. 

Elle me pose des questions sur son bébé : « Elle est jolie ? Elle dort bien ? Elle mange bien ? » 

Elle me dit : « Est ce qu’elle me demande ?? « 

Moi doucement : « Pas avec des mots, elle est trop petite, elle ne sait pas parler mais  elle le fait très bien comprendre autrement. » La mère ne rebondit pas sur ma réponse. 

Elle me parle de sa grossesse, bonne mais fatigante, elle ne pouvait plus marcher, elle était souvent allongée mais l’accouchement s’est bien passé, vite selon elle avec une péridurale Ariane  a crié tout  de suite. Elle me donne le poids de son  bébé, poids qui n’est pas celui de la réalité du carnet de santé ;  mais c’est  sa réalité à elle et je la reçois comme telle, soit une naissance qui s’est bien passée, un bébé qui a crié de suite et d’un poids plus beaucoup plus petit qu’en réalité. Je pense et n’en dis rien que cela  laisse sous  silence les forceps comme si cela n’avait pas eu  lieu pour elle ni  par voie de conséquence pour Ariane.

Me dit que le prénom de princesse de sa fille a été choisi par le père de son enfant, et qu’elle n’a plus aucun lien avec lui. J’entends que ce père dont elle parle sans animosité  a une place pour elle et donc pour Ariane.

Durant l’entretien, elle se saisit d’un doudou dans ma caisse à jouets et me demande si elle peut le prendre pour le donner à sa fille. Ajoute qu’elle n’a jamais donné de biberon à son bébé et que c’est l’infirmière qui l’a fait. Redit  qu’elle n’a vu son bébé que 3 fois 15 minutes, qu’elle est retournée à l’hôpital et n’a jamais revu Ariane.

Me dit qu’elle voudrait  voir sa fille, qu’elle ne sait pas comment faire.

J’invite l’infirmière à nous rejoindre et la mère exprime ses souhaits. Une élaboration commune  naît.  L’infirmière affirme  à  la maman qu’elle l’accompagnera  pour qu’elle achète un doudou à son bébé. Moi je m’engage à contacter le travailleur social pour  un avenir autre –ou  non-  entre la mère et son bébé. 

 

Ariane 8  mois.

J’ai oublié de vous dire que  le fil poisseux a complètement disparu depuis quelque temps et que les cris se sont beaucoup  atténués. Des contrôles médicaux  viennent d’avoir lieu, elle  n’a pas d’allergie au lait de vache, il est réintroduit avec un début d’alimentation variée.

L’appareil digestif d’Ariane a retrouvé un circuit normal. Il faut dire qu’elle ne se prive pas de manger sa nounou ! Et elle sait qu’une rencontre avec sa mère se prépare.

La psyché  renoue avec le soma, son  monde interne se modifie.

Ariane 9 mois 

Première  visite à sa mère.  

En amont de cette rencontre, le travailleur social et moi travaillons sur la construction psychique  d’un  bébé. Je tiens  à que le temps et le rythme d’Ariane soient respectés. Il faut que cette enfant  puisse elle-même faire le mouvement d’aller à la rencontre de sa mère. 

Il n’est pas question d’empiéter davantage son self. (11)

C’est un gros pari que d’entraîner cette maman à ne pas « se jeter  »  sur son bébé dès la première visite car elle est dans une grande impatience bien légitime pour revoir sa fille qui est, pour elle, le nouveau né de la maternité.

L’infirmière référente  de la maman, en lien constant avec le travailleur social  se prépare elle-même à être  en position de bon environnement dans l’après-coup de  cette visite et pour de futures autres.

Ariane et sa mère

Ariane est passée des bras de sa nounou à ceux  du travailleur social pour cette rencontre qui a lieu dans une salle du service où est sa maman.

La maman, bien préparée, a accepté d’aller tout doucement à la rencontre de sa fille, a accepté de ne pas la prendre sans lui  laisser le temps d’aller à son propre rythme pour ses retrouvailles : au travers de la voix, du  regard  et de l’émotion que la maman a laissé jaillir.

Alors Ariane, en sécurité et sans doute en confiance a tendu son petit bras vers sa mère pour toucher de sa main le visage de celle-ci.

La visite a duré 5 minutes. 

Sur le chemin du  retour en voiture avec sa nounou ; Ariane a gardé dans ses mains le doudou donné par sa maman qui par ailleurs lui avait acheté un body à bonne taille. Via son inconscient cette mère  a offert à Ariane une enveloppe, un contenant, une peau… que ce bébé a donc reçue de sa maman ! 

Winnicott nous dit : « La peau est à l’évidence universellement importante dans le processus de localisation exacte de la psyché dans le corps. » (12)

En après coup, j’ai su que la maman avait  beaucoup pleuré, qu’elle n’avait  pas pris sa fille dans ses bras, qu’elle  était  retournée dans son service avec la promesse d’une nouvelle rencontre prochainement.

Je n’étais pas présente physiquement pour cette rencontre  mais mon esprit  l’était bien  autrement ; je me demandais  ce que pourrait être la réaction d’Ariane, mais aussi celle de sa maman. Je portais tout cela à distance. J’ai su par le travailleur social que ce temps là était rempli d’une grande d’émotion pour tous ceux présents dans  ce moment très fort.

Le temps d’autres visites s’est ensuite organisé à un rythme plus ou moins  régulier en fonction de la santé bien fluctuante de la mère. Le compte rendu m’a été relaté chaque fois et Ariane baignée dans les mots de sa nounou, dans ceux de son travailleur social et dans cet environnement des plus favorable  s’en est débrouillée.

Ariane 10 mois 

Ariane joue sur le tapis de la salle d’attente quand je viens la chercher.  Etonnante !

Elle lâche son jouet et file directement à 4 pattes dans le couloir qui conduit à mon bureau.

Je suis derrière elle, amusée et surprise par sa détermination, elle s’assure cependant par un coup d’œil en arrière que sa nounou suit bien. Elle avance vite, va sur le tapis et directement vers  mon panier où sont déposés les dossiers des patients du jour. Elle touche la pochette rouge, la sienne. Je ne pensais pas qu’elle l’avait repéré au milieu des autres car je l’avais très rarement sortie devant elle, juste de loin en loin  pour noter des informations  importantes en lui disant ce que je faisais. 

Tu es en train de me dire que tu es prête pour que nous parlions de toi.

Pendant les séances ; souvent, je me contente d’écouter  ou de reprendre  les mots de sa nounou. J’essaie surtout d’être présente le mieux possible en la laissant découvrir « le monde », le sien.

Elle va d’un jeu à l’autre, elle déambule partout à quatre pattes, s’active selon ses 10 mois. Elle est joyeuse dans la découverte de son autonomie motrice. Elle sait s’opposer vivement si elle rencontre de mini frustrations. Quand elle estime que c’est la fin de la séance qui dure environ 20 minutes, elle se dirige toujours à quatre pattes vers la porte, regarde la poignée et attend.

Je lui dis que je suis d’accord que l’on arête et sa nounou la prend dans les bras pour partir. 

Ariane : 1 an

Son évolution est normale. Elle marche. J’apprends qu’elle tend les bras à sa mère, quand elle la rencontre  en visite. Avec sa dînette elle joue à  donner à manger à l’un, à l’autre. C’est vraiment un jeu très structurant pour elle, mettre dedans au lieu de laisser « filer » sans cesse au  dehors. Elle vide et remplit maladroitement des boîtes, le dedans /dehors, le me/ not me. (13)

Elle commence à être, selon les descriptions que fait sa nounou en capacité d’être seule. 

Il s’agit de l’expérience d’être seul, en tant que nourrisson et petit enfant, en présence de la mère. Le fondement de la capacité d’être seul est donc un paradoxe puisque c’est l’expérience d’être seul en présence de quelqu’un d’autre. (14)

Depuis Ariane a bien grandi. Je sais qu’elle peut s’asseoir  sur les genoux de sa mère, je sais aussi  qu’il faut beaucoup guider cette mère démunie pour jouer avec son bébé. Mais le plaisir partagé est là entre elles deux.  Je sais que les visites durent environ 20/30 minutes.

Ariane  continue sa vie d’enfant. J’ai des nouvelles de loin en loin par son travailleur social

La garderie, l’école n’ont plus de secrets pour elle. Elle  ne vient plus en consultations car l’environnement la concernant  est bien adapté. Son travailleur social, très investi, toujours en position de pivot, continue de tisser les liens pour Ariane et sa  mère avec ceux qui les entourent. 

Ariane est venue durant 26 en séances. Les premières étaient hebdomadaires, sur une durée de quatre  mois et se sont de plus en plus écartées. Total de la cure 2 ans.

La traversée  de son début de vie lui laisse un caractère bien trempé et bien légitime.

Pour vivre, elle s’est appuyée sur son principe vital et inné de nourrisson, sur ce qui s’était inscrit corporellement, dès l’origine,  un lien  entre elle et sa mère !  Elle s’est appuyée sur le portage de holding du travailleur social, sur la préoccupation maternelle primaire de sa nounou, sur l’environnement quotidien continu qu’elle lui a offert pour ne pas sombrer. 

En ma présence, Ariane  a su  faire entendre ses souffrances cachées. Elle a montré ce fil permanent, « cordon ombilical » prenant racine dans son estomac voir plus loin dans le tube digestif (un peu comme un recto verso) ; un dedans /dehors ;  fil sortant  par sa bouche devenue fantasmatiquement un ombilic.  Elle a mobilisé chacun pour que cette dérive psychosomatique cède afin de retrouver le chemin symbolique d’attache à sa mère.

Elle  a bousculé les uns les autres pour garder sa continuité d’existence ; sortir du labyrinthe un peu collant  où elle s’était engluée  depuis  sa  naissance. 

Elle a enfin renoué avec sa mère ; première à la porter psychiquement ; mère elle-même soumise au désir de rencontrer sa fille au prénom de princesse.

Ariane est venue me chercher au travers de mon corps.  

Je n’avais pas d’autres choix que de m’appuyer sur mes profondes sensations, situées principalement dans le ventre. Les mots  sont venus en 2ème temps après le ressenti avec  des associations spontanées qui ont jailli et  se sont imposées  à mon esprit. 

Mon esprit ! Mais où donc  se logeait-il durant les rencontres  avec elle ? 

Cela reste et restera  une énigme. 

Je ne développerai pas la partie de l’esprit, cependant  Winnicott nous dit que l’esprit est une partie spécialisée  de la psyché qui n’est pas nécessairement lié au corps, sauf en ce qu’il dépend du fonctionnement du cerveau. Accordons nous le fantasme de l’existence  d’un lieu que nous appelons esprit où travaille l’intellect. Le cerveau lui-même ne sert pas à situer l’esprit en imagination car nous n’avons pas conscience de son fonctionnement. Il fonctionne silencieusement et ne cherche pas à être reconnu. (15)

Pour éclairer tout ce propos avec un peu de légèreté je vous cite quelques lignes d’un roman léger et cocasse acheté en gare quand la Sncf vous joue des tours. 

Le titre : Le jour où j’ai appris à vivre ;  de Laurent Gounelle ed. Pocket.

Un extrait de dialogue entre une femme biologiste et son neveu un peu perdu dans la vie :

 » Elle : Ecoute ton cœur ! 

 Lui : C’est bizarre cette expression populaire dénuée de sens dans la bouche du   biologiste.

*Elle : Détrompe-toi ! C’est le cœur qui décide. Dans notre société on est  tellement pris  

par l’esprit que l’on se coupe du corps. On ne valorise que le cerveau. C’est ridicule.  Surtout que l’on a aussi des neurones dans le cœur et aussi dans les intestins. D’ailleurs personne n’en parle ! Les bonnes décisions viennent du cœur ou des tripes. Pas de la tête.

Dans l’Egypte ancienne on l’avait bien compris. Avant de momifier le corps d’un pharaon, les Egyptiens extrayaient de son corps les viscères, ne conservaient que celles qui avaient de l’importance dans de somptueux vases destinés à être enterrés avec la momie.

C’était le cas du cœur et des intestins. Après une pause elle ajoute :

    Le cerveau ils le jetaient à la poubelle ! »  

Elisabeth Mercey.

(1)Winnicott : La Nature Humaine, ed. Gallimard, p 44  chap 4 :   Le Champ psychosomatique.

(2) Laura Dethiville : Winnicott :  Une Nouvelle Approche, ed. Campagne Première p154 à 157  chap 8 : La Maladie psychosomatique et la communication.

(3) Winnicott Ibid, p 160 chap 3: La Psyché résidant dans le corps.  

(4) Winnicott De la Pédiatrie à la psychanalyse, ed.Payot, p 287  : La Préoccupation maternelle primaire.

(5) Winnicott Ibid, p 289 : La Préoccupation maternelle primaire

(6) Winnicott : La Nature Humaine,  p 173, chap 5 : Un état primaire de l’Etre : Solitude primordiale.

(7) Winnicott : L’enfant et sa famille p 26 .

(8) Winnicott : Ibid ;  ch 4.5.6: L’allaitement ; Où va la nourriture? ;  La Fin du processus de digestion

(9)Winnicott : De la Pédiatrie à la Psychanalyse  p53.  L’Observation des jeunes enfants dans une situation établie

(10) Winnicott:  La Nature Humaine, p 158, chap. 2 : Intégration.  

(11) Winnicott Ibid, p 171, Chap 5 : Un Etat primaire de l’être

(12) Winnicott Ibidp 160 chap 3 :  La Psyché résidant dans le corps.

(13) Winnicott : Jeu et Réalité, chap 1 : Objets et Phénomènes transitionnels.

(14) Winnicott : De la Pédiatrie à la Psychanalyse ; p 325 :  La Capacité d’être seul. 

(15) Winnicott La Nature Humaine, p 75, chap 2.: Le Concept de santé à la lumière des pulsions.